2012 – Angle mort – Par Fabienne Swiatly.

2012 – Angle mort, par Fabienne Swiatly d’après Paysage n°112.

Elle ne voit plus rien de compréhensible. Elle peut décrire, elle peut nommer. Ciel. Elle voit le ciel, elle peut dire ciel mais ne ressent rien. Sa bouche prononce, ses yeux regardent mais tout reste en dehors d’ elle. Elle a perdu le lien.
Dans le tremblement de l’ arbre, elle devine le mouvement des autres derrière les fenêtres. Ils semblent fonctionner ensemble. Sans elle.
Je dois arrêter de boire.
Elle a posé le verre vide sur le rebord de la fenêtre. Elle a regardé encore le ciel. Il ne sait rien de moi. Il ne veut rien. Il n’ est plus rien. Et elle a poussé le verre en bas. Un geste lent comme pour accompagner une décision prise de longue date. Elle aurait aimé entendre le bruit du verre cassé.
L’ alcool ne lui servait plus à rien. Il n’ ouvrait plus les rires, n’ électrisait plus l’ ambiance. Il était un liquide épais qu’ elle avait pris l’ habitude d’ ingurgiter mais il n’ avait plus rien à lui raconter. Il la laissait seule avec un ultime mal de tête.
Elle aimerait qu’ un oiseau vienne déranger l’ immobilité du ciel. Qu’ il pousse un cri. Elle a besoin d’ un signe, d’ une envolée de vie dans l’ encadrement de la fenêtre. Que quelqu’ un acclame sa décision.
Derrière la façade de béton le soleil poursuit sa route vers l’ ouest. Certaines fenêtres dans l’ ombre.
Elle se sent mieux comme chaque fin d’ après-midi. Les journées si longues à attendre la possibilité d’ un premier verre. L’ heure acceptable où l’ on évite la honte, où les autres, comme elle, ont besoin d’ ivresse.
Que lui faudra-t-il attendre maintenant ? Elle n’ en sait rien, elle a seulement décidé de ne plus se remplir.
Des femmes parlent dans le jardin en bas. Elle ne les voit pas, elle les entend … où sont les hommes ? Il fait moins chaud et les enfants peuvent enfin jouer dehors. Leurs cris occupent l’ espace, puis le ballon les entraîne loin vers le terrain de foot. Les femmes parlent très souvent d’ eux.
Le moteur d’ un scooter recouvre leurs paroles, elle n’ en a jamais conduit un ni même un vélomoteur. Elle se promet de le faire bientôt, elle en a envie. Très envie. Qu’ est-ce qui a empêché ? Lui revient une scène de film avec un homme qui en conduit un à travers sa ville, elle ne retrouve pas le titre. Peut-être un film italien.
Elle aime dans le silence de la pièce distinguer les bruits du dehors. Elle est émue.
Un oiseau traverse enfin le ciel. Un trait noir et vif qui ne laisse aucune trace. Elle passe sa main à l’ endroit où le verre était posé. S’ agit-il de guérir ?
Une voix appelle quelqu’ un qui ne répond pas. La voix s’ entête. Comme unique réponse le bavardage d’un présentateur de télévision avec des rires programmés.
Comment font-ils avec l’ ennui ?
Elle espère qu’ aucun enfant ne se blessera avec le verre brisé. L’ oiseau revient plusieurs fois agiter le ciel avec le même cri aigu. Un bras dépasse d’ une fenêtre avec une cigarette entre les doigts. Un rideau s’ excite sans parvenir à s’ arracher de la fenêtre.
Je ne boirai plus jamais. Elle sut que c’ était vrai. Pour longtemps.

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