2012 – Le récit absent – Par Isabelle Gounod.

2012 – Le récit absent, par Isabelle Gounodin Texte du catalogue de l’exposition.

Dans le silence d’une nuit de décembre 2004 je découvre sur l’écran des images de toiles de Jérémy Liron, jeune étudiant aux Beaux-Arts de Paris.

Scènes du quotidien, cuisines, salle de bains, une série de cages d’escaliers en plongée. Ces lieux sont habités, une femme, un jeune homme affalé dans un fauteuil nous regarde – je découvrirai lors de notre première rencontre qu’il s’agit d’un autoportrait. Je distingue des mots, des phrases au bas de ces scènes d ’« intérieur-nuit », mais aucune fenêtre, aucune échappée dans ces « paysages » intimistes parfois cernés par de petits carreaux noirs qui m’évoquent les perforations de la pellicule d’un film. Les lignes sont molles, les perspectives aléatoires, les tons sourds.
Jérémy Liron peint alors des portraits du quotidien.

Juin 2005, première rencontre à l’atelier Jean-Marc Bustamante, le jeune homme est silencieux. Au mur, deux œuvres, format carré. Sur la droite un volume. Au centre de la première toile un immeuble flanqué au milieu de nulle part, un ciel bleu délavé, des coulures ; tout ruisselle dans ce paysage, le ciel, les parois de cet immeuble des années 50.
« Je vois ces immeubles comme des cathédrales, me dit-il, c’est cette verticale qui créée le paysage ». La seconde toile est un paysage « abstrait », une sorte de buisson sombre, impénétrable, l’artiste a tracé une ligne saccadée, un trait noir sérigraphié, geste dans le paysage, et là, à droite, sortant du mur un volume, tel une ponctuation, un arrêt sur image.

Moment de sidération devant ce travail, une évidence que je ne m’explique pas encore ; il me semble deviner, reconnaître des « territoires », une écriture picturale déjà présente, une peinture du doute, une sensation d’aveuglement à force de voir. Je pense à la lumière des films de Mankiewicz, de Murnau, au film de Wenders « Au fil du temps », à Kantor, Pérec, au « Pierrot le fou » de Godard et à Duras, forcément…

Je viens d’ouvrir la galerie, ne sait comment lui proposer de travailler ensemble, je lui explique le petit espace, la petite rue, nous ne sommes même pas à Paris… Je viens du théâtre, du cinéma… de l’image certes, mais les « débuts » de la galeriste sont bien récents… « Je débute moi aussi »…et nous programmons la première exposition de Jérémy Liron « Landscapes » en janvier 2006…

Les toiles de Jérémy sont encadrées, recouvertes d’un plexiglass, une vitre entre l’œuvre et notre corps, qui s’y reflète, une fenêtre derrière laquelle l’artiste nous met en scène, nous renvoie à notre silence.
Devant un paysage de la série « Les balnéaires » – ces paysages méditerranéens de son enfance – il n’est pas question ici de se remémorer les senteurs des étés, la chaleur, les sons.
Jérémy provoque, convoque notre regard devant la surface de cette image qui se décompose en traits de pinceaux, en aplats, en coulures, et nous contraint à déchiffrer sa peinture comme une page d’écriture.

Car il s’agit aussi de cela, d’écriture. Chaque toile est une fiction muette me confiait-t-il.
Or, dans ces paysages sans silhouettes, dans cette absence si présente, nous sommes les seuls protagonistes d’un scénario qui se crée dans le « hors-champ ».

Je pense à cette petite bâtisse sculpture de plâtre blanc réalisée par Jérémy Liron, intitulée « L’invention Morel » titre du roman d’Adolfo Bioy-Casares… Les habitants se croisent chaque jour et reprennent à chaque fois le même échange, en boucle, jusqu’à ce que de jour en jour, ils s’effacent, s’évanouissent à force de répétition.
Restent les lieux où…, reste une sculpture.

En écrivant ces lignes je comprends aujourd’hui pourquoi lors d’un trajet Lyon-Paris en camionnette, transportant une dizaine de « Paysages », alors que notre conversation voyageait autour de Godard, Duras, Antonioni, Dylan, je proposai à Jérémy une lecture à la galerie de l’un de ses premiers ouvrages « Le livre l’immeuble le tableau » (éditions Publie.net, 2008). C’était une façon de rompre le silence des toiles, de donner ainsi un corps sonore à sa peinture, lui qui ne cesse d’écrire.
Alors lire, dire à voix haute tous les silences, tous les sous-titres, comme une voix off à ce film « La Mancha » qu’il a réalisé, comme dans l’urgence de saisir dans un travelling le paysage qui n’a de cesse de s’évanouir.

Une lecture à deux voix, celle de l’artiste, celle de la galeriste, une rencontre au fil des mots, de ses fenêtre sur « paysages » qui ne cessent de me surprendre, et des silences, encore…

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