2013 – LIRE LIRON RELIRE LIEN – Par Dominique Sampiero

2013 – LIRE LIRON RELIRE LIEN, par Dominique Sampiero.

Je suis entré puis sorti de moi comme d’un tombeau. Mais ce n’est pas moi, c’est la toile que je regarde. La toile est entrée puis sortie de moi. Je suis en deux. Dans la toile. Et ici dans mon corps. Je suis dans le corps, dans le corps de la toile et dans le tombeau. C’est ce que la toile déchire. Multiplie en silence. Le corps, le regard. Ce que je vois déniche un intervalle entre les deux. Je sens palpiter le lieu dans mon corps. Je suis en deux, en trois, en quatre. Aux quatre coins de la croix du ciel. Et plus loin encore. Dans la toile et ici dans mon corps. Je suis dans le corps et dans le tombeau. C’est ce que la toile déchire dans son calme apparent, ce qu’elle favorise brusquement, ce passage entre moi et moi. Moi mort et moi vivant. Ou ce qui meurt et ce qui vit. Et puis ça se referme très vite. Comme si ça n’avait jamais existé. L’œil aimerait à nouveau conquérir cette surface plane offerte à lui qui évoque un relief, une profondeur. Une profondeur calme, vivante, pleine, apaisée, silencieuse. L’architecture trace une maison dans la toile qui voudrait habiter le corps de celui qui regarde. Un vide attiré par un autre vide. Un duvet et sa couronne posée sur la vacuité. Ou alors une sorte de pluie de présence dans le regard. Un éclat derrière la vitre de la toile. D’autres spectateurs viennent et constatent avec pudeur que le corps n’est plus là. Que le corps est sorti du tombeau. Comme miracle annoncé de sa disparition. Et que peindre blesserait à nouveau le réel pour le dilater encore. Car la toile ouvre une fenêtre sans rideau sans reflet et pourtant je me vois passer dedans. Construit. Aligné. En plein jour. Épaule lumineuse d’un angle de béton sous le ciel. Quelque chose de lancinant m’interroge dans les masses de cette croisée. De quel pays suis-je ? Par quel pays suis-je traversé en regardant ces formes, ces promesses de maison dans les toiles ? Aucun. Le pays d’aucun, nulle-part où gisent tous les pays et ceux qui les traversent. J’entre et je sors. C’est ici, c’est tout. J’entre et je sors en pensée. Du coin de l’œil aussi. Je suis entré et je suis sorti. Je suis l’entrant et le sortant. Ça s’ouvre et ça se referme autour de moi. C’est une emprise de mur et de maison. Avec des arbres. Des terrasses. Du ciel comme une voie lointaine. Quelque chose de prégnant où j’habite d’un seul coup par le regard. Mais du dehors. Exclu aussi de cette tentation du lieu pour y entrer à jamais. M’y croire propriétaire ou dominant. Dans la facture classique des êtres de pouvoir. J’entre et je sors de l’intérieur de cette toile qui me parle d’un extérieur que je n’atteindrais jamais. Qui n’existe que dans mes tentations. Fervente aurore, évidence, balcon inhumé. À cet endroit le plus exténué du monde où les murailles suintent de ce qui rêve de moi, de mes gestes, de mes désirs, de mes rêves, en mon absence passée ou à venir. Comme dans ces promenades où tout à coup, une ruine, un creux dans la forêt, capturent la présence en mouvement. Pour la saisir du sentiment de son passage. Du sentiment de la petite éternité du bout des cils. Empoignant tout oppression pour la franchir, l’arracher. Mais ici, à l’évidence, ce sont des habitations. Des morceaux de tour. Des espaces surgis, dressés. Ou de grandes vérandas spacieuses. La lumière s’y est glissée avant moi déjà. C’est peut-être elle le sujet. Sur le blanc d’un mur de façade. Par décrochage. Ou sur les touffes de sapins penchés vers le dehors. Je suis au dehors de la lumière et ça me parle d’un dedans de la lumière. Ça m’invite à entrer dans ce dedans vide. Mais plein aussi. Entre sculpture et sépulture. Si j’admets qu’un jour j’habiterai pour toujours, les yeux ouverts, le pur mouvement qui m’empoigne déjà ici. Si j’admets que vivre n’habite rien d’autre que la lumière de mon regard.

Dominique Sampiero / Juillet 2013

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