2022 : Varia, par JP Blanchet.

Varia

Les débats un temps houleux sur la légitimation du médium photographique dans le champ de l’art, puis ceux sur la pertinence des créations vidéo appartiennent à un monde disparu, que le numérique, la 3D et leurs avatars créatifs repoussent à des années lumières.
L’explosion des technologies numériques élargit la palette des moyens offerts aux artistes et induit des ruptures tant au niveau du support remis en cause dans sa matérialité qu’à ceux de la forme et du contenu. Ces nouvelles technologies sont en phase avec une mobilité accrue amplifiée par la circulation de l’information embrassant la diversité des modes de vie. Elles incitent à la prise de conscience d’une interdépendance planétaire.
Dans le même temps les genres classiques de la peinture et de la sculpture, marginalisés dans l’enseignement des écoles d’art que l’on croyait voués au repli dans les musées, non seulement perdurent, mais manifestent un regain de vitalité soutenu par l’intérêt d’un large public.
Quant au contenu, il évacue de plus en plus les problématiques essentiellement artistiques de l’art pour l’art, les approches descriptives ou laudatives. Les démarches sont aujourd’hui de nature critique, voire dé-constructive. Les préoccupations des artistes portent de plus en plus sur des thématiques sociétales (altérité, genre, identité) ou environnementales. Les recherches prospectives ne sont pas pour autant délaissées questionnant en particulier les avancées scientifiques.
Conséquence de ces attentions buissonnantes et de la multiplication de nouveaux outils qui déplacent le savoir-faire et bouleversent la conception, la matérialité et la durée de l’œuvre, la création apparait aujourd’hui plus que jamais émiettée. Difficile de discerner une tendance dominante. La création est au contraire, multiple et contradictoire, utopique ou dystopique, questionnant le passé ou projetée vers l’avenir, louant l’équilibre de la nature ou valorisant les solutions de la science.
L’exposition présentée ici est l’expression de cette diversité à travers un choix subjectif d’artistes dont nous apprécions particulièrement le travail.

Jean-Paul Blanchet

La question de la représentation

Tout œuvre est polysémique, quelque soit l’effort d’abstraction (ou de conceptualisation) auquel s’astreint l’artiste. Elle offre ainsi le biais à des lectures, des appropriations plus ou moins narratives, au moins celle instantanée de l’émotion. Cet espace rassemble des œuvres qui, à des degrés divers, se situent (dans la zone grise) entre figuration et abstraction. Débat aujourd’hui dépassé, car en réalité toute forme (concept qui se rap – proche du signe, figure qui reproduit du réel) évoque, raconte en assemblant des matériaux, en faisant vibrer une expérience antérieure, en convoquant un savoir, en ravivant une émotion.
Face à une œuvre certains diront : Je n’y comprends rien. Ils devraient plutôt dire qu’ils ne ressentent rien qu’ils puissent personnellement s’approprier. La plupart des œuvres d’art ne sont pas explicitement porteuses d’un message à décrypter. Et pourtant l’œuvre comme tout geste communique, parce qu’elle est justement un geste posé devant soi, sans grandiloquence, face aux autres.
Elle est pour l’artiste une construction qui à l’issue d’un long cheminement prend progressivement forme. Il la questionne, la manipule, la modifie, l’enrichit, jusqu’à ce qu’elle se détache de lui, qu’il ait le sentiment qu’il n’y a rien à ajouter ou qu’il la détruise parce qu’elle ne lui correspond pas. Le message, puisque message il y a, est d’abord au niveau de la présence physique de l’œuvre. Il est complexe, synthétisant des couches de savoirs et de sensations qui ne se dévoilent que partiellement dans un processus analytique et réflexif.
Jérémy Liron et Natalie Christensen d’un côté, Guillaume Durrieu, Xavier Theunis ou Christoph Weber de l’autre proposent deux solutions opposées d’un rapport conceptualisé au réel. Les premiers procèdent à une abstraction partielle, par un épurement du réel ; les seconds construisent implicitement l’émergence de la forme sur la base du trait ou de figures géométriques.
La notion de paysage est une construction culturelle, un concept qui permet d’appréhender selon un angle esthétique, une configuration spatiale naturelle et/ou artificielle de grande ampleur. Les paysages de Jérémy Liron (4) saisissent cette configuration à l’articulation du construit et du naturel, de l’ordonné et du sauvage, au point sensible d’interaction entre le lisse quasi monochrome de l’architecture, et le vif, le mouvementé, le contrasté de la nature. Natalie Christensen (3) développe au moyen de la photographie un projet proche minimaliste. Enregistrant les contrastes produits par la lumière rebondissant sur une surface, elle neutralise l’anecdote d’un bâti pour en dégager la structure, préciser ses volumes, dessiner ses arêtes.
À l’inverse, face à ces travaux qui font silence en limitant le bruit du monde réel, ceux de Guillaume Durrieu, Xavier Theunis ou Christoph Weber, partent et restent au plus près du concept, en s’appuyant sur des figures abstraites (croix, ligne, rectangle…) sans évacuer la réalité physique de la texture du matériau.
La concision des œuvres de Guillaume Durrieu (1 sur le mur à droite), la simplicité de leur composition évacuent toute dimension subjective. Le geste l’emporte par sa maitrise, sa retenue. Ces effets renforcent sa puissance plastique mais il s’appuie sur une trame préalable. Ni improvisation, ni tentation figurative. La forme en étoile par exemple ne vaut qu’en tant que concept formel, à l’égal du cercle ou du carré, pour ses effets plastiques.
Les œuvres de Xavier Theunis (2) enjambent le débat. Ce sont des travaux conceptuels, basés sur la répétition du geste. Partant d’un matériau qui porte la couleur – des adhésifs fragiles – il les neutralise par de la laque qui homogénéise la surface. Chez Christoph Weber (4) le matériau et ses qualités intrinsèques, le processus de fabrication et ses accidents interviennent dans la formalisation conceptuelle de l’œuvre. Le béton est moulé puis travaillé comme une sculpture afin d’en dégager, hors de toute préoccupation narrative, les potentialités et les limites de sa plasticité.
Les trois sculptures d’inspiration constructiviste de Benjamin Sabatier (2) illustrent sa démarche au second degré. Elles épousent de manière archétypale les codes de la sculpture abstraite, en même temps qu’elles réactualisent l’interrogation des constructivistes sur l’art qui doit offrir des alternatives émancipatrices. Ce refus d’un art en majesté se manifeste à deux niveaux : par le choix d’un matériau (le béton) et par son traitement qui lui donne une texture de carton ondulé.