messager

au déséquilibre

« Je m’accroche à mon propre déséquilibre »
Ghérasim Luca

Il existe toute sorte de connaissances, ou pour mieux dire, de formes de connaissances. Celle rationnelle, dite élaborée, indurée par la causalité cartésienne, constitue la trame la plus visible à elle-même des civilisations contemporaines dominantes, si l’on doit poser la chose à grands traits (le monde moderne occidental vu de loin serait rationnel quand il aurait été jusque-là mythologique). Elle tire sa physionomie, ses caractéristiques principales d’une histoire occidentale sculptée par l’écriture, la philosophie grecque antique, puis les monothéismes judéo-chrétiens, le développement économique d’une classe bourgeoise, une certaine articulation des nécessités vitales pratiques et d’un appétit ou d’un élan portant à la conquête et à l’universalisme. Cartésianisme, objectivation sont à la fois les symptômes et catalyseurs d’une façon d’être au monde, de penser, de se penser et de pratiquer l’espace et l’autre qui s’est formalisée en Europe et a essaimé à travers les cinq continents jusqu’à apparaître comme le signe d’une nécessité évolutive, une loi naturelle, une vérité. Cette position de monopole ou du moins cette emprunte mondiale pantocratique, si je peux user d’un néologisme visuel, témoigne de sa redoutable efficacité tant économique que scientifique dans sa participation prépondérante au libéralisme et à la science moderne, bref au Progrès dans la définition portée par l’époque.
L’ethnographie et l’anthropologie nous renseignent sur la relativité historique et géographique de cette façon (ou cet ensemble de façons) de vivre et penser qui pour nous être naturelle nous paraît bien souvent « normale » ou supérieure ; disons la plus juste et légitime de celles qui se sont vues ou se voient encore marginalement pratiquées. Rien n’est en effet aussi profondément ancré que l’idée d’un bon sens (qui serait la chose du monde la mieux partagée), d’une logique et d’une morale universelle, généralisables. Présupposés à la générosité libérale des Lumières comme aux croisades coloniales, aux porteurs d’une bonne parole et indicateurs d’une bonne voie ; et à tout prosélytisme en général.
Et chaque habitant d’un pays, d’une classe sociale, d’une culture aura une tendance naturelle à juger des mouvements des autres depuis ses propres habitudes et a priori, ses propres définitions du bien, du mal, du bon sens, du beau, en fonction de l’histoire qu’il intériorise et qui le détermine à son insu. Ainsi des traits de caractère que nous pensons tous déceler chez tel ou tel peuple d’après des détails qui d’être hors de notre monde courant nous auront paru particulièrement signifiants, jusqu’à calquer sur des populations entières des schémas caricaturaux, figés ; stigmates ayant pour effet rétrospectif de nous rendre aveugles à la complexité réelle des identités dans leur épaisseur, leur mobilité et leur métissage. Tous nos rapports sont compliqués de ces projections et effets retours induits.
Pourtant, il est d’une culture à l’autre une infinité de nuances déterminantes, qui, d’être parfois effacées sous le vernis de la mondialisation, n’en sont pas moins actives et signifiantes.
Mais encore, si se dessinent à grand traits des approches singulières à des cultures définies comme aires géographiques et donc climatiques, écologiques, économiques, historiques, linguistiques qui déterminent autant de modalités d’existence et donc autant de formes de pensées et donc d’expressions et compréhensions singulières, chacune d’entre elle, à travers ses groupes et individus pris isolément se complique de nuances, alternances, façons occasionnelles qui désignent des modes de connaissance multiples. Chacun peut noter, par exemple, dans des cultures dites cartésiennes rationnelles et scientifiques la persistance de réactions, réflexions, pratiques superstitieuses ou irrationnelles qui témoignent de certaines nécessités vernaculaires obscures. Aucun individu, comme aucune société n’est d’un bloc, taillé dans une forme claire et dépourvue d’aspérités. Et aucune structure langagière ou symbolique ne répond totalement à nos besoins. Pour partie d’ailleurs, dans son positivisme et son mécanicisme, la pensée cartésienne témoigne d’une idéologie, c’est-à-dire de balises et déterminants a priori. Tout comme toute philosophie soumise à une croyance religieuse. On mesure l’effet que nous font aujourd’hui les déclarations de Descartes sur l’animal auquel est dénié la capacité de pensée et même de souffrir « Comme les chiens et quelques autres animaux qui nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient. » ou de Malebranche : « Ça crie mais ça ne sent pas ».

Pour entrer plus avant dans le sujet, il existe concomitamment, parallèlement, simultanément plusieurs modes d’approches, plusieurs natures de connaissances, déductive, abstraite, physique, intuitive, sensible, mythique qui s’opposent ou se complètent. Tous n’ont pas les mêmes effets et ces derniers n’ont pas tous la même visibilité ni la même incidence dans les rapports de force qu’entretiennent les peuples, les grandes puissances sur l’échiquier mondial. On peut s’en tenir à la loi du plus fort, aux voix qui couvrent les autres dans la grande assemblée mondiale, à l’étalon de l’économie, du PIB, de la puissance militaire. C’est ce que font certains assez souvent pour contrer toute alternative en appelant à la raison, au pragmatisme, à la normalisation. La culture algorithmique du marketing généralisé qui se développe actuellement promeut ainsi la loi du nombre dans une boucle perverse qui veut que les choses les plus vues soient vouées à être les plus visibles, et ainsi de suite, n’étant plus évaluées qu’à cet aune. On ne peut pas ne pas remarquer que c’est aborder les choses étroitement, pauvrement, partiellement et partialement ; les mettre au service ou à la merci d’un groupe davantage voué à exploiter ce qui lui tombe sous la main qu’à le cultiver dans un élan libéral. Longtemps l’Histoire n’a été que celle des groupes dominants, des puissants, des princes et des rois auxquels étaient soumis les scribes. Et d’autres histoires, plus discrètes, multiples, anonymes sont restées sans légende, vouées à voyager en contrebande. Le constat qui a été fait il y a quelques années que les tests de QI ne suffisaient pas à témoigner des qualités et capacités d’un individu, promouvant le calcul d’un QE lequel pourrait encore être complété de nombreux autres critères manifeste le caractère bien souvent idéologique de nombreuses évaluations. Si étaient dites supérieures ou développées des populations à l’impact écologique faible développant une certaine harmonie avec leur milieu selon la définition du développement durable, les promus seraient je crois différents de ceux qui tiennent le haut de la pyramide du G20. Si étaient dits « en voie de réussite » les élèves qui se montraient les plus critiques et les plus rétifs à la normalisation de l’enseignement général, les tableaux d’honneur ne reviendraient pas aux plus scolaires. Les Achuar (Jivaro) que visite l’anthropologue Philippe Descola et qui mettent en terre la patate douce comme un enfant, considèrent les animaux qu’ils chassent comme des parents, aussi naïfs ou risibles qu’ils puissent paraître à un esprit occidental moderne mettent en œuvre une relation harmonieuse et sensible avec leur milieu qui témoigne d’un bon sens alternatif au notre qu’il serait bon de considérer. Et symétriquement, par différents aspects de cette ombre funeste qui s’est dressée dans les consciences sous le nom d’anthropocène nous prenons conscience chaque jour des incohérences sur lesquelles s’appuie et se forme, s’échauffe et s’aiguise le Progrès et le développement des civilisations occidentales dans leur rationalisme même.
Chez les Achuar, plantes et animaux font partie de la communauté humaine, la forme extérieure courante qui nous fait les discriminer étant considérée ou perçue comme occasionnelle ou transitoire. Et ces conceptions éloignées de notre sens commun qui pourraient paraitre exceptionnelles, singulières, très locales, relevant d’une bizarrerie très particulière et anecdotique ont été en réalité observées par d’autres ethnologues dans d’autres régions du monde. Elles ont sans doute prévalu longtemps sous la forme de l’animisme et du totémisme, faisant alors paraitre notre monde occidental et ses monothéismes au contraire comme une singularité historique.
Jusqu’il y a peu, la conception d’une distinction fondamentale, ontologique entre l’homme et l’animal en occident et plus encore avec le végétal, construite sur le principe d’une hiérarchie naturelle rendait impensable de ce fait et invisible une capacité morale, une élaboration conceptuelle, un langage élaboré et même une souffrance non humaine. Le récit biblique en est à mon sens en partie responsable, ayant sinon fondé, du moins inscrit dans la culture, dans les cultures monothéistes l’idée puis la perception d’une élection divine de l’homme (fait à l’image de Dieu), d’une supériorité hiérarchique argumentée par le fait que lui seul disposerait d’une âme quand les animaux, les plantes et à l’occasion les peuples par trop différents et susceptibles d’être exploité comme du bétail (barbares, slaves, nègres…) devraient leur situation, leur statut à un ordre naturel supérieur, ordre des choses ou loi divine.
Et la découverte de l’existence d’une collaboration du vivant, d’une entraide, d’une empathie, de formes de cultures animales, de langages élaborés est aujourd’hui pour les peuples occidentaux particulièrement source d’un étonnement incrédule, d’une stupéfaction parfois, doublés d’un sentiment de culpabilité croissant, de conflits moraux. Leur chosification, leur exploitation, leur abattage apparaissant de plus en plus comme un déni de leur existence de leurs désirs, de leur souffrance.
La psychologie, la psychanalyse ont participé au XIXeme et XXeme siècle à embarrasser le modèle mécaniste simple, indiquant qu’une quantité de subtiles paramètres entraient en jeu dans nos économies, nos comportements et dans les logiques que l’on ne voulait concevoir dans leur haute expression que comme rationnelles et cartésiennes.
Aujourd’hui, les individus ne peuvent plus être envisagés comme des îles, des unités closes. Et le terme lui-même appelle à être révisé. La science ou l’étude des milieux – la mésologie- en particulier et la phénoménologie sur un plan complémentaire mettent en œuvre une pensée des interactions et même une sorte de nouage semblable à celui que décrit Lacan. Notre monde est écho-techo-symbolique. Ces dernières années, la découverte et le travail de séquençage du microbiote, les révélations de ce que cette population bactérienne participe à notre définition, intervient dans nos comportements, notre humeur, notre santé incite à reconsidérer la définition même que nous avions de notre individualité et de notre identité. Vivant et participants à un écosystème, nous en sommes également un nous-mêmes.
Il est plaisant de constater comme dans la langue française le mot connaitre entre en résonnance avec celui de co-naître, naître avec. S’induit alors une réciprocité, une coexistence ou une co-suscitation que l’étymologie latine cognoscere fait encore entendre dans l’idée de fréquenter, mais que l’usage actuel courant a évacué au profit d’un mouvement unilatéral d’objectivation et je dirais conjointement d’objectisation. La fréquentation, la considération, les rapports, la familiarité restent à la raison cartésienne comme à la philosophie grecque antique des modalités moles et vagues quand la connaissance entendue comme supérieure ou vraie se caractérise par sa mise en équation, sa définition claire, laquelle passe par la séparation. Ainsi entend-on la connaissance comme une affaire de l’esprit ayant recours à l’abstraction : « La faculté mentale produisant une assimilation par l’esprit d’un contenu objectif préalablement traduit en signes et en idées ». Une possession symbolique des choses (comment ne pas entendre ici les mots de la Genèse, lorsqu’il est confié à Adam, Ich-le-glébeux, l’homme premier, de nommer les animaux qui lui sont amenés, qui lui sont soumis – dans l’ambiguïté polysémique du terme). Et cette dernière est le plus souvent évaluée par la capacité d’un individu à l’exprimer verbalement de manière claire et succincte. (Définition de l’intelligence : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».) Aura du mal à être crédité de connaissance quelqu’un qui évoque des sensations, use de gestes, de modulations de ton, quand bien même il serait un artisan aguerri entré en intelligence avec ses outils et les matériaux qu’il mobilise. Il écoutera impuissant l’ingénieur préconiser une organisation rationnelle de son atelier, un protocole de mise en œuvre modernisé énoncés dans un langage froid, implacable, distant. Dépossédé du sens de ses gestes. Sa connaissance concrète, pratique, intime, intuitive sait pourtant les nécessités impalpables, physiques, psychiques que la connaissance rationnelle supérieure ignore. Elle est confuse, c’est-à-dire non séparée de son corps, de son être physique, non externalisé dans le langage comme le langage lui-même l’est dans l’écrit ; elle n’en a pas l’aplomb. Non pas qu’il faille piétiner les rigueurs du raisonnement rationnel, de la causalité. Mais d’abord l’usage qui en est fait généralement et aussi l’exclusivité qu’il réclame parfois. Une certaine littérature, mobilisée par les polarités distinctes et complémentaires de la philosophie et de la poésie sait à l’occasion le verbaliser. Paul Valéry par exemple méditant sur le coquillage ou sur la danse, usant alternativement d’une ou de l’autre de ses intelligences théorique et poétique, attaquant l’une avec l’autre sans jamais s’en tenir pour quitte. Victor Hugo regardant à l’invitation d’Arago à travers un télescope : « Les poètes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux. ».
Ici encore, comme souvent pour peu que l’on témoigne de scrupules, il faudrait embrasser chaque mot de guillemets pour dire comme l’usage pour parler clair les simplifie et les sous-entend. La lune réelle n’appelle qu’une vérité d’usage et peut-être même une vérité morale d’ouverture et de conciliation. Une vérité nécessairement relative, métissée ou composite, hétérogène. Peut-être moins frappante qu’une formule, mais ouverte, vive, inachevée, susceptible d’accueillir et même de solliciter des pensées multiples et riches. Il faut remarquer seulement qu’une certaine réalité élue par une certaine compréhension embarrasse l’autre, comme il arrive qu’un traducteur se trouve pris dans un dilemme entre traduction littérale du sens et respect de la prosodie, du rythme, des sonorités.
Si chaque mode de vie, chaque culture témoigne d’une variété conséquente de façons d’être au monde et donc de le penser, l’affaire devient vertigineuse à considérer l’existence d’espèces animales et végétales dont l’expérience nous est étrangère, intraduisible. Quand bien même ces vies échapperaient à la médiation symbolique qui nous caractérise, quand bien même leur cercle actanciel comme disent les biologistes serait réductible à un schéma des plus simples, elles indiquent à notre intelligence des formes de compréhensions obscures et subtiles, radicalement non anthropologiques, mais tout à fait efficientes. Avec quel monde rentrerait-on en intelligence si l’on pénétrait le temps d’un arbre, abandonnant notre mobilité animale ? Si nous étions dépossédés du langage qui est le nôtre ? (…) L’animal « pauvre en monde » (weltarm) de Heidegger pourrait retourner vers son juge le « less is more » du minimalisme ou l’épuration intérieure du bouddhisme ou de l’hindouisme. On trouverait facilement en lui un modèle de sobriété, d’humilité, de sagesse, d’intelligence enfin, si le mot ne nous était pas réservé. « La moindre feuille, écrit Pierre Lieutaghi, concourt à l’équilibre du vivant ». Et l’herbe, poursuit Denis Le Dantec est un modèle de simplicité, « volume en élévation dans l’espace, utilisant une minime matière où tout est utile » avec la monotonie d’une logique musicale.
C’est pour dénoncer le motif, l’idéologie, la construction perverse à l’œuvre dans la dénomination « l’Animal » que Derrida forgea le mot chimérique d’animot. Car, tout comme il en est de l’intelligence ou de la connaissance, « il n’y a pas d’animal au singulier général, séparé de l’homme par une seule limite indivisible », mais bien une multiplicité immense de limites et de structures, de sutures hétérogènes.
L’art, si tant est qu’il soit possible d’user d’un terme aussi vague que l’est celui d’animal, désignant d’un bloc des pratiques variées et liées à des contextes culturels singuliers, est de part en part traversé par cette intuition d’un monde relatif à la façon de l’aborder. D’un monde qui se désigne comme la mise en forme particulière d’une intelligence particulière. Passant d’un mode conceptuel à un autre narratif, d’un mode poétique ou métaphorique à un mode sensible, la pratique artistique et ce qu’elle appelle d’adaptations, d’ajustements dans son appréciation ou son appréhension oblige à une mise en critique permanente d’une intelligence absolue, stable, orgueilleuse, oligarchique à la faveur d’intelligences mobiles, incertaines, alternatives, dynamiques et surtout non pyramidales, non hiérarchisées. Une gamme, un clavier. Des intelligences comme des personnalités, des cheminements. Des compréhensions, des façons de faire avec.
Ainsi Baudelaire, à la suite de Kant, en regard de l’idée d’un beau absolu, monolithique, éternel défend une autre forme de beauté, plus humble mais non moins essentielle et digne d’intérêt et nourricière. (Nous pourrions y ajouter les beautés idiotes, peintures de foires, chansons populaires, à la manière de Rimbaud.)
« Il y a dans le monde et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement, et sans leur accorder un regard, devant une foule de tableaux très intéressants, quoique de second ordre, et se plantent rêveurs devant un Titien ou un Raphaël, un de ceux que la gravure a le plus popularisé ; puis sortent satisfaits, plus d’un se disant : « Je connais mon musée ». Il existe aussi des gens qui, ayant lu jadis Bossuet et Racine, croient posséder l’histoire de la littérature.
Par bonheur se présentent de temps en temps des redresseurs de torts, des critiques, des amateurs, des curieux qui affirment que tout n’est pas dans Raphaël, que tout n’est pas dans Racine, que le poetae minores ont du bon, du solide et du délicieux ; et enfin, que pour tant aimer la beauté générale, qui est exprimée par les poètes et les artistes classiques, on n’en a pas moins tort de négliger la beauté particulière, la beauté de circonstance et le trait de meurs ».
Là encore des guillemets seraient nécessaire, un langage serait à réinventer. On n’a de cesse de se prendre les pieds dans le vocabulaire. Les mots ont une histoire, leur racine leur étymologie, leur usage les accrochent, déterminent une pensée ou plus précisément un mode de pensée que nous portons en héritage. Ils sont comme une marionnette manipulée par les fils transparents, articulés de telle manière qu’il est naturel de les mouvoir d’une certaine façon quand il devient extrêmement délicat et parfois impossible de les faire jouer d’une autre. La hiérarchie est partout : il y a les premiers, les plus hauts, les plus nobles, les plus dignes et élevés et les seconds, les mineurs, anecdotiers, populaires voire triviaux ou primitifs. Nous connotons pareillement la lumière et l’ombre, le blanc et le noir, tout comme nous créditions chaque chose ou presque selon le genre comme l’a montré Françoise Héritier. Sans en rester au dualisme baudelairien, il n’est pas inutile de considérer comme nécessaires, dignes d’intérêt, primordiales même ces formes relevant de la modernité pour Baudelaire que sont « le transitoire, le fugitif et le contingent ». Qu’il en est de même pour la connaissance ou l’intelligence qui gagne à être ouverte à tous les modes, tous les registres sans préjugé, sans exclusif. Que des domaines considérés comme mineurs ou domestiques en regard de la politique ou de l’Histoire rivalisent en vérité avec elles si l’on brouille l’ordre des valeurs convenues pour considérer les choses selon un autre point de vue et d’autres perspectives. Tant d’hommes encostumés, hissés sur des chairs, tonitruants, odieux, inconséquents, bien mis nous rappellent chaque jour que le sérieux, la rigueur, la hauteur de vue et de sentiment ne sont pas souvent là où ils prétendent être (attention à ne pas pour autant simplement retourner le schéma selon la caricature inverse). Sur les lambris vernis, sous les moulures et les ors ont cours de vieilles manœuvres politiques, se jouent des intriguent qui occupent les écrans et travaillent à infléchir le cours des choses à leur avantage. La folie, la mégalomanie d’un, soutenue par les mirages, l’aveuglement, la bêtise peuvent avoir raison de l’humanité en un geste depuis qu’elles se sont dotées de la puissance atomique. Pour autant, une histoire non publiée, à hauteur d’hommes et de femmes à lieu. Des mouvements visibles ou extrêmement discrets, subtiles, en animent la matière. Il y a un tiers paysage, selon la formule du paysagiste Gilles Clément, comme un tiers état. Derrières les cloisons, en parallèle des lieux où le monde politique se pense des poètes sondent l’âme humaine, des gens s’aiment et jouent de la musique. Quoi qu’en disent certains, ce n’est pas secondaire, ce n’est pas simple divertissement.
Il arrive que les mots pourtant accolés conformément à la grammaire dans le sens que l’on voulait ne nous satisfassent pas, appelant recours du rythme, de jeux de sonorités, de registres, des tournures bizarres jusqu’à l’obscur pour approcher un peu ce que l’on avait dans l’idée ou ce que précisément on entendait dans cette langue autre, intérieure, non verbale, faite de sensations plus que de mots et qui nous sort du corps sous toute sorte de formes, parfois par le chant, les images, la danse, des formes plus ou moins mélangées, la poésie. Yves Bonnefoy confesse quelque part qu’il lui est ainsi toujours pénible de donner comme on le lui demande quelques phrases qui résumeraient son propos lors de la publication des actes d’un colloque comme sur la quatrième de couverture d’un livre. Il lui semble que les choses perdent leur volume, trahissent son idée en adoptant une forme ramassée, synthétique, informative. On enrage de manquer, de trahir, de l’impuissance. Alors, « les larmes, écrit Pascal Quignard, constituent ces libations naturelles que le corps verse sur les vides, sur les abandons, sur les sauts, sur les plongées, sur les ruines, sur les absences, sur les détresses que la langue parlée ne sait pas dire ».
Monte en nous parfois ce désir de rejoindre ce monde autre, s’enfoncer dans une forêt, se glisser dans la mer, ramper dans les herbes hautes, s’avancer sans effrayer aucun animal, sans briser aucune branche parmi un groupe silencieux. Se mêler à eux, à ce monde ouvert duquel on s’est coupés. Partager un terrier, un nid, une couche en se défaisant de ce qui sépare dans l’intelligence si puissante dont nous usons.
Descartes comme d’autres pourvoyeurs de « l’animal machine » ont argumenté la supériorité humaine par le fait que l’animal serait privé de parole. Comme les œuvres, textes, images, sculptures. Comme tout ce qui est et forme paysage à une échelle ou l’autre, l’animal ne répond pas ou répond sans répondre, nous laissant tourner avec nous-même et relancer en nous-même les questions dont on ne peut s’empêcher. Ils privent les hommes de réponse. Créent une asymétrie, un déséquilibre, un appel sans écho, ou à l’écho opaque. Un homme, à New York, en 1853 en conçu la figure dans un court récit sous l’apparence d’un employé aux écritures nommé Bartleby. Le désarroi, la colère, la violence et le désir que provoque l’animot n’y sont sans doute pas étrangers.
Admettons qu’ici œuvre et animot désignent une même chose. Ce qui dérange ou embarrasse la pensée conceptuelle.

Image : Frédéric Messager.

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