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De plus

De plus, je me souviens de Proust évoquant les multiples apparences d’Albertine dans leurs diverses rencontres et donc la somme en quoi elle devait consister pour l’auteur. Si peindre des paysages, des architectures ne répond pas chez moi à un projet disons d’ordre scientifique mais relève de la subjectivité, de l’affectif et de l’intime, le retour à des motifs d’attachement comme l’architecture du Corbusier et singulièrement la Cité radieuse à Marseille (comme motif autobiographique) témoigne du fait de l’expérience que j’en ai, que j’en ai eu, la signification qu’elle porte ne se laissent pas enfermer dans une image. De multiples sentiments, sensations, impressions parfois éloignés ou contradictoires ont passé en moi soit dans l’instant soit dans la remémoration, les réminiscences qui caractérisent le travail de la mémoire et réclament un espace d’expression singulier dont chaque tableau est la manifestation ou la déclaration d’intention. Comme l’écrit François Laplantine,  » ce qui est ou devient intime, nous ne pouvons pas le dire d’une seule manière. Une ethnographie de l’intime appelle une polygraphie « . Ainsi, s’engage dans le projet global des  » paysages  » quelque chose d’un brassage rythmique fait de perpétuels retours et décalages. Comme une déstratification ou diffraction d’un tableau cubiste.
Je crois me souvenir d’avoir pu observer dans une exposition de photographies, confrontés, deux tirages d’une même image. Deux versions légèrement  » dissemblantes  » (si je peux me permettre ce néologisme) par le format et par la teinte un peu passée, les bords un peu altérés de l’une par rapport à l’autre. Deux tonalités affectives. Si généralement, en gravure comme en photographie des épreuves d’essai ou des tirages d’états constituent les étapes d’un travail en direction d’un tirage définitif et quelque part optimum ajusté pour devenir l’étalon de tous les tirages, de toutes les impressions à venir, la nature même des multiples induit cette mobilité de l’image dont la matrice, le négatif, le fichier numérique ne sont (à moins de les considérer dans leur corps même, leur matérialité propre, indépendamment de l’outil qu’elles représentent) que des virtualités, des images à l’état potentiel. Papier, format, encres, contraste, teintes, textures constituent alors autant d’ajustements susceptibles de modifier singulièrement l’aspect de l’image, son appréhension, sa perception et donc quelque chose de sa signification. Suggérant autant d’existences physiques singulières diffractant l’image-matrice initiale. Ces deux photographies alors s’inquiétaient réciproquement ou inquiétaient ce que chacune isolément aurait pu établir en son horizon. C’est ce genre de rapport ou de relation qui s’induit dans la poursuite d’une série brassant les mêmes matériaux et ainsi juxtaposant dans son panorama des inclinaisons, des perspectives, des harmoniques pour ne pas dire des esthétiques différentes.
Je l’ai répété parfois : m’intéressent autant les images que ce qu’il y a entre les images, l’écart de la  » dissemblance  » (j’y tiens, décidément) comme celui qui, précisément, les sépare, les dissocie, comme un intervalle, une respiration, un silence. Cet écart, c’est celui de l’articulation, du montage ou plutôt des montages possibles comme je l’indiquais en titrant une exposition  » le récit absent « . Mais c’est encore un suspend, un trou, un vertige, une étendue de nuit dans laquelle surnagent les images comme Jean-Christophe Bailly écrit du son  » la parole comme le cri, le chant, ou la musique, tout ce que nous sommes à même de produire comme émission sonore, se déploie comme une ligne tendue dans cette ouverture ou béance de l’espace, et la sonde. « . Je suis revenu à cette question du bord dans le récit  » La traversée  » (Publie.net) et dans  » La mer en contrebas tape contre la digue  » (La Nerthe), mais elle est là toujours dans le travail des tableaux, la manière qu’ont les formes de s’ajuster, se rencontrer à l’intérieur même du tableau. La conscience fait parfois l’impression d’une sorte de halo qui émerge et se ravale à la manière d’un feu clignotant très lentement dans la nuit, les tableaux font parfois l’effet de ces intermittences.

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