john Stezaker

Détail/discontinuité

Car il y a prélèvement, non pas dans le réel lui-même, mais dans l’image que l’on s’en fait, l’expérience visuelle qui se fabrique quand on l’aborde et que l’on pourrait bien nommer réalité ou panorama, paysage. Et si quelquefois nous reviennent en souvenir alors que l’on ne les avait pas perçu dans l’instant, des détails rétrospectivement signifiants rappelés par une réflexion, c’est l’ordinaire des images matérielles, objectivées, peintures, dessins, photographies surtout, de ne se donner toutes qu’en retard de leur réalisation, à la relecture. C’est à leur surface un détail révélateur, intriguant ou dans leur matière même, des mouvements, des rapports. Que l’on aperçoive le fameux escargot chez Del Cossa, ou le chien errant à l’arrière plan, la délicatesse du volume de la perle qui pend à l’oreille d’une jolie jeune femme, la mouche posée sur le Veilleur de De La Tour ou tel rapport de ton, improbable quand on le vérifie dans telle ou telle toile de Bonnard, la vision que l’on avait de l’ensemble se retrouve changée. Une forme de transfiguration dément l’expérience première, générale, pallie à ses lacunes par le récit mis à jour que l’on s’en fait. Je ne peux me défaire alors d’un sentiment de tragique, d’un saisissement qui renvoi le panorama, la réalité initiale à l’anecdote, au secondaire. Soudain, l’image s’ouvre sur un sentiment de vérité ultime, profonde. Il me vient l’idée que l’essentiel de l’expérience est toujours tapi au fond de l’ordinaire qui en est le substrat. Qu’il est toujours de l’ordre de cet homme qui passe à l’arrière du monument dont témoigne une carte postale, minuscule silhouette qui grandi dans l’œil au fur et à mesure qu’on la fixe, tâche intruse surprise dans sa nudité, capturée dans le cadre mais débordant la scène, dénonçant la fabrique de la réalité.

Image : John Stezaker, Mudam, Luxembourg.

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