1_ILE_DE_SYMI_GRECE_1989

les heures (2) – l’heure blanche

Encore parfois évoque-t-on l’heure blanche, comme un moment mat sur lequel rien n’aurait imprimé. Un pur moment de sidération, comme étendu, étiré et sans muret autour. Pareille à ces nuits blanches elle serait comme un « déraillage » du système, une surface sur laquelle l’esprit patine, une retenue d’eau. Un moment de suspension, une disponibilité inédite, comme une porte dérobée.
Je tiens dans les rayonnages de ma bibliothèque un livre des photographies d’Anne Collongues qu’accompagne Olivier Rolin par un texte. Un livre titré justement L’heure blanche. Cette heure ou ces heures, ce sont peut-être celles du jour naissant, quand la ville probablement couchée tard s’éveille à elle-même et que les passants sont rares, la lumière pâle. Ces moments où le ciel, comme sur les photographies d’Ila et Bernd Bescher, consiste en une toile de fond gris clair, procurant une lumière diffuse qui atténue les effets d’ombres. Ce pourraient être ailleurs dans l’été méditerranéen l’heure méridienne quand les rues désertées révèlent leur nature de décors, de théâtre, une métaphysique semblable à celle des toiles de Chirico ou de Morandi. Ville à nu, comme on dit des pâtes non assaisonnées qu’elles sont blanches (pasta bianca). J’ai par jeu glissé à côté du livre d’Anne Collongues celui du photographe Bernard Plossu, titré L’heure immobile qui met en page une sorte de dérive méditerranéenne presque hallucinée et calme cependant, semblable à celle que vivent les personnages d’Antonioni parfois (dans l’Aventura, la Note, l’éclipse…). Vues anodines et vides, égales par la lumière, où l’œil est pourtant arrêté par un bout de mur, une porte, un accord discret, presque rien. Ce qui fait le fond des vies qui il y a un instant ou plus vraisemblablement quelques heures ou quelques jours y avaient commerces et dont on ne sait si elles ont définitivement déserté les lieux, laissé les villages à l’abandon. J’avais moi-même, dans une série d’encres en grisaille, repris des tableaux anciens en les vidant des personnages qui y jouaient des épisodes bibliques pour donner toute leur part aux paysages arrière-plan qui en devenaient étranges et nus d’être ainsi devenu le sujet seul. Je ne glisse sur mon étagère que mentalement à côté de ces deux livres cette fuite ou cette errance que met en scène Alain Tanner dans son film Dans la ville blanche. Pas seulement pour le ricochet des mots. La ville blanche c’est alors Lisbonne, mais ce pourrait être Tel-Aviv transfigurée par l’architecture Bauhaus (Tel-Aviv que photographie Anne Collongues) ou, comme je l’apprends, une dizaine d’autres villes, d’Essaouira à Alger (le port d’Alger par Albert Marquet), Trani en Italie ou Madrin en Turquie et même La Rochelle pour les Anglais. A cette heure blanche, le temps y est suspendu, comme, après avoir troublé l’eau qu’on a remué, le sable retourne au fond, la zone retrouve sa clarté et un apaisement immémorial. Les choses se tiennent là, sans spectacle et sans mot, rassoient en elles-mêmes. Blanches par ce blanc de la conversation qui s’interrompt, du trou de mémoire, ce blanc d’une légende laissée vierge ou de ces zones qui sur les cartes ne sont pas renseignées, censurées ou terra incognita, zones jugées sans qualité particulière à l’image de ces terrains vagues qu’explore l’écrivain Philippe Vasset dans Un livre blanc.

« Derrière le mouvement incessant de l’électricité de la vie se trouve la réalité ultime : le vide », écrit Timoty Leary. Il est certains moments où il nous semble toucher du doigt cette paroi d’illusions, de petits équipements derrière laquelle se laisse sentir l’immensité qui en est le négatif. Il nous semble que partout nous pourrions tomber, à chaque instant nous détacher de ce qui nous tient, comme attirés par un charme, un trou d’eau. Le monde qui nous abrite irait pour se défaire, se démantibuler, n’offrant plus aucun appui, ni pour le corps, ni pour la pensée. Combien de nos actions, de nos activités ne sont ancrées à rien, adossées à rien, semblables à des décors peints ? Je ne saurais dire quand —l’insinuation de l’idée d’infini qui contorsionne l’âge baroque ? Les premières photographies publiées de la Lune ? Celle de la terre depuis l’espace ? — s’est propagée puis installée au fond de nous ce sentiment et presque cette sensation parfois d’être cernés d’une nuit sans fin, énigmatique, mortelle. Ce qui a une certaine échelle est exact. Certains lui ont donné parfois les contours rassurants d’une méditation, la fluidité d’un dragon, de l’espace d’une respiration. D’autres le caractère angoissant au plus haut point d’un bord marquant un précipice. Ce qu’on nomme parfois « métaphysique » semble traiter de ça : la sensation parfois que la perception s’inverse ne nous donnant à toucher non plus les objets solides disposés sur le plateau de l’étendue mais la topographie des vides que ceux-ci ponctuent, modulent à la manière d’îles, de rochers compliquant de leur présence massive les courants et la houle.

Image : Bernard Plossu, Ile de Simi, Grece, 1989.

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