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lettre à François – la question commerce

Pour la question commerce, j’aurais pu/dû dire musée, lieu d’art. Mais effectivement l’image là c’est galerie. Faut dire que jusqu’ici le coup des résidences d’artiste avec allocation ou bourse mensuelle, les interventions scolaires ici et là, ateliers créatifs ou autre c’est loin d’être suffisant pour faire bouillir la marmite. J’en ai fait l’expérience les années post diplôme. J’ai rapidement été forcé de prendre une boulot alimentaire parallèle (bref passage fac pour capes/ agreg). Le plus évident ça restait de financer la recherche (temps libre, bricolages, visites, lectures, matériel, atelier, mise en espace à l’occasion d’expositions…) autant que possible par la vente de ce qui, à l’issue de cette recherche prenait une forme commercialisable. Un salaire de prof ça reste correct, mais quand il doit financer en plus l’atelier et les tubes ça devient très vite ricrac. Coup de bol, je reste fasciné par cette forme qui est l’objet tableau. Même si pas uniquement. Alors en vendant quelques tableaux je peux continuer à la fois cette recherche picturale et divers bricolages, installations, sculptures, vidéo, ratages à perte… Que ce truc-là s’équilibre sans coûter à la famille. Mes tableaux par chance intéressent quelques amateurs et collectionneurs privés. S’institue une sorte de don/ contre don. Ce que je produis dans ce mouvement mal expliqué d’inquiétude et d’excitation et que la communauté appelle œuvres, certains par chance sont prêt à me l’échanger et en prendre soin. C’est assez fou quand on y pense. Pour l’égo valeur symbolique, et pour l’artisan immédiatement reconvertie en nombre de châssis, de tubes, mois de loyer. C’est jusqu’ici la seule façon que j’ai trouvé de « vivre » de mon travail artistique. Ou plutôt de le faire vivre, puisque ça reste boulot de prof et ateliers divers qui financent la vie courante. Faire une expo ne me rapporte jamais un centime (c’est même généralement un gouffre : production, encadrements, logistique). Seules les éventuelles ventes qui en découlent me permettent de gagner ma vie. Les premiers tableaux ou dessins que j’ai vendu j’étais encore étudiant, une expo dans une salle des fêtes, un hall de banque, un café restaurant, sur un salon. Soixante francs, cent francs, trois cent francs. J’allais sur le marcher acheter de la toile au mètre et au magasin des tasseaux et de la colle. Qui achetait ? Des amateurs, plus ou moins argentés. Me souviens la mère d’une copine, factrice, un médecin, quelqu’un qui travaillait sur le port, une fois un gérant de sex shop. Souvent je ne sais pas. Parfois payé en plusieurs fois. Pour 300€. Avec le temps le cout de la vie a augmenté, je suis monté à Paris, mes tableaux ont été présentés dans des lieux plus identifiés et vendus plus cher. Au début rien d’extraordinaire, de quoi me payer des toiles de meilleure qualité, des encadrements et puis l’intermédiaire quand il y avait galerie ou frais d’exposition. Pas plus de marge. Et puis professionnalisation gagnant, financer ordi plus costaud, logiciel, photos pro, emballages, encadrements plus propres. Ces derniers temps la côte a augmenté, s’appuyant sur les années de travail, le parcours. C’est objectivement cher. Disons, un tableau de grand format est hors budget pour un salaire moyen (je ne pourrais pas me les payer moi-même). Ce n’est pas moi qui fixe les prix. Heureusement. Je me dis que ce n’est plus abordable que pour une population réduite qui m’est socialement étrangère, gagne bien mieux sa vie que moi, mène une vie bien différente. Et quelque part c’est dommage que tout le monde ne puisse pas acheter de l’art comme il achète un CD, mais il y a quand même les expositions, les musées, les catalogues et rentrer dans une galerie c’est gratuit. Pourtant à la fin difficile de faire le pas pour en faire l’activité professionnelle unique. D’autant qu’on voit bien, en 30 ans l’immobilier a explosé, le loyer compte pour un tiers des revenus du foyer, et faut ajouter l’atelier, une voiture un peu large pour pouvoir trimbaler le matos. Vu aussi que les ateliers, commandes, les aides ou bourses, les acquisitions Frac ou collectivités ont fondu. Et pas mon genre de toute façon d’aller mendier des ronds. Même demander mon chemin je fais pas. Chaque année je donne une toile ou un dessin pour une vente caritative. Et combien pour aider un centre d’art ou une résidence d’artiste en difficultés qui avant étaient plutôt nos horizons de soutiens ? Je bosse dans deux assos et je vois que les subventions ville région état réduisent d’année en année quand les coûts de fonctionnement augmentent et qu’on est d’urgence à chercher des alternatives mécénat privé. Le boulot aujourd’hui on a des moyens pour le porter soi-même dans l’espace d’échange, du moins partiellement. Parce qu’un tableau ce n’est pas encore tout à fait dématerialisable. Oui, il y a Hockney qui vend fichier ou impression de ses dessins réalisés sur IPad, mais parce qu’il y a toute une histoire et une machine derrière. Moi je sais bien que ce que je fais existe différemment dans le contact direct ou via publication papier ou numérique et d’avoir quantité de catalogues n’empêche pas la frustration de la matière réelle qui demande d’aller se frotter directement aux textures, à la manière de réverbérer la lumière, à l’échelle, à la matérialité, à mon rapport au corps dans des expos, des musées. D’ailleurs, il faudrait étudier ça de plus près, mais des outils comme Instagram étant prescripteurs apparait un formatage des productions les plus photogéniques, des images les plus efficaces réduites à la fenêtre d’un écran de portable. J’ai vu que des spécialistes proposent des services pour marchands et collectionneurs, des algorithmes à la manière de Cambridge analitics permettant de flécher acheteurs potentiels et caractéristiques esthétiques : pour vendre en Chine aux nouveaux millionnaires faut plutôt telles couleurs, tel format, telle thème ou esthétique, telle gamme de prix… Enfin. Étudiant les galeries ont été pour moi des catalogues tout frais du contemporain, on s’en faisait parfois des parcours comme on feuillette un bouquin ou dialogue des perspectives en cours. Maintenant c’est aussi pour moi un espace de visibilité complémentaire du web où éprouver des expressions, des propositions. Oui c’est une vieille machine qui grince la galerie traditionnelle et à la fin l’artiste ne récupère jamais au mieux avant imposition et cotisations que 50% du prix de vente de son œuvre. Ce qui fait que les artistes sont précaires, les galeries moyennes tirent la langue comme pas mal de PME et que l’art coûte cher. (je ne parle pas de la poignée de stars internationales, que ce soit chanteuses, footballers, architectes ou autre c’est tout pareil). Il y a des modèles alternatifs, associations, collectifs, lieux alternatifs en autogestion. Jusqu’ici très précaires. Soumis à pression immobilière. Combien de fois j’ai changé d’atelier ces 15 dernières années allant de plan précaire en bail précaire ? Combien de squats évacués ?
Oui, il y a accroché à l’art l’idée d’un assujettissement aux puissants, d’un outil de distinction réservé à des élites fortunées, bref d’une activité bourgeoise dès qu’elle semble gratuite, dissociée de l’action politique directe, par exemple : tracs, affiches. Oui, cela en fait depuis des millénaires une forme de luxe, d’outil symbolique. S’est développé un marché (plusieurs en réalité), une spéculation. Peu m’importe au fond que des richissimes dans des cages dorées se fassent valoir en achetant des Van Gogh à 5 millions. Cela n’invalide pas ce qu’a réalisé Van Gogh. De même que Van Gogh n’était pas un bon artiste parce qu’il était fauché, endetté, tourmenté, dépressif. Il l’aurait touché son million, de son vivant, sans doute qu’il aurait payé sa tournée avec, offert les trois quarts à des œuvres, remboursé son frère avec le reste, acheté un atelier. Sans doute ça n’aurait rien facilité de sa recherche esthétique, qu’il aurait continué comme avant de s’user les yeux sur le jaune solaire des blés, le gris bleu vert des feuilles d’olivier. Le quotidien l’aurait même moins entravé. Tous les peintres de la Renaissance ont travaillé sur commande pour des princes, des papes, généralement de manière collective au sein d’ateliers, comme on fait aujourd’hui des films. Derrière la commande, le business (ces lettres où sont précisés très précisément la quantité de telle ou telle couleur, leur nature, la surface…) il y a ce dont ils ont témoigné, leur inquiétude, leur élan, la beauté, ces choses qui participaient et échappaient tout à la fois au commerce.
Depuis la figure de l’artiste romantique, indépendant, torturé, incompris souvent, l’argent et la réussite sont devenus tabous et malvenus. Moi ça ne me dérange pas de ne pas être totalement incompris et marginalisé et même si c’est possible de gagner ma vie avec cette activité un peu irrationnelle qui après tout a quelque importance dans l’espace social. D’autant que je ne suis pas encore assez « starisé » pour être le jouet d’investisseurs froids. J’espère que ça reste par coup de cœur, intérêt esthétique sincère. Quelques témoignages, lettres reçues iraient plutôt dans ce sens.
Il y a l’idée d’un commerce bourgeois. Et on entend tout de suite derrière le côté péjoratif : gens repus, imbus, peu sympathiques, ne voyant que leur confort, conservateurs.
Il se trouve que l’expérience que j’ai est un peu plus nuancée. Par chance les collectionneurs ou acheteurs que j’ai pu rencontrer me sont souvent apparus sensibles, ouverts, désireux de soutenir, attentifs, habités par leur fréquentation de l’art. Les remarques les plus mesquines ou obtuses je les ai plus souvent entendues de gens issus de classes plus modestes, plus conservatrices. C’est la petite bourgeoisie d’abord qui a acheté et ainsi soutenu Modigliani, Bonnard, Soutine, Picasso quand tout le monde en riait grassement ébahi plutôt par l’art pompier et Bougereau. Ni l’argent ni la misère ne sauvent de quoi que ce soit à l’art.
Si je veux faire le parallèle avec le travail d’auteur, disons que lui écrit un texte, lui donne corps comme livre ou article, le vend. Démultiplié par le support le travail génère des droits d’auteur. Idem pour la photographe. Le tableau n’intégrant que rarement cette économie l’artiste ne le vend qu’une fois et donc plus cher. D’autres formes, plus vastes et spécifiques de type installation, vidéo, performances à moins de toucher un type de collectionneurs pointus spécifiques se financent par les achats publics ou des financements de projets. Il y a comme ça des générations d’artistes qui vivent et travaillent grâce aux Fracs et commandes publiques. On a parlé parfois d’un art d’état, un art subventionné ou nouvel académisme. L’indépendance de toute façon est un fantasme, un leurre, comme l’idée d’individu. Je me vois mal répondre à une idéologie, mais je sais bien que rien n’est gratuit. On espère que l’œuvre en elle-même est résistance. Même affichée comme faire-valoir ou caution d’une politique culturelle ou de divertissement populaire ou d’un promoteur qui s’offre une plus-value à peu de frais, ou un collectionneur les parures d’un pouvoir symbolique, de la distinction sociale, ou comme objet de déco assorti au canapé ou aux rideaux. On n’a pas la maitrise des usages et de la circulation. Parfois on imaginera une œuvre dans un lieu comme un agent double, un ambassadeur.
Aujourd’hui que je retrouve ce message non posté, quelques mois après, peu de choses ont changé. Si, ces derniers mois j’ai vendu plusieurs tableaux à bon prix, signé plusieurs commandes qui me permettent de voir à 1 an. C’est exceptionnel. Par contre avec les heures d’enseignement ça grince, impossible d’être partout à la fois. De tout façon j’en ai marre, usé, désabusé, frustré de l’atelier, j’ai décidé d’arrêter, enfin être plus disponible pour mes projets. J’ai rédigé ma lettre de demande de disponibilité, je me projette déjà dans six mois. C’est un peu la fable du chien et du loup, je quitte le salariat et son collier pour gagner ma liberté, mon indépendance et toucher la précarité qui va avec, les ressources irrégulières. Avec un peu de chance, comme ces peintres artisans de la Renaissance, je pourrais vivre de ventes, de commandes et à travers elles poursuivre ce qui me travaille, ralentir, reprendre souffle. On regarde une fleur éclore et on se demande quel sens ça a tout ça si on n’est pas à accompagner de mouvement profond.
Janvier 2020

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