Dodo

Lettre à PB

Je suis natif du langage. J’ai été, comme disent les psychanalystes, parlé avant d’être parlant. Puis parlant avant d’en avoir même conscience. Parlant naturellement, évidemment, comme par réflexe, sans y prendre garde, sans mesurer la complexité du système que j’emploie, son histoire. Darwin parle à son propos chez les enfants d’ « instinct d’apprendre un art ». Mais cet état de fait est somme toute singulier. Dans le règne animal et végétal, de nombreuses espèces qui ont une existence plus ancienne encore parfois que la notre, et ont à peu près comme nous-mêmes colonisé toute la surface de la terre, s’y sont insinués solidement, ont recours à d’autre modes de communication extrêmement raffinés dont les subtilités nous échappent encore grandement. Leur monde en cela nous échappe. Mais le considérer comme tel fait en retour apparaître le notre comme singularité anthropologique. Dans les livres d’enfants qui associent les animaux courants à leur expression sonore (le corbeau croasse, l’âne braie, la poule caquette…) manque cette image de l’homme à côté de laquelle serait inscrit « l’homme parle ». Et si le corbeau ne parle pas, l’homme ne croasse pas non plus.
Certainement, il ne nous sera jamais possible de nous glisser dans la peau, dans l’univers mental et perceptif d’une de ces autres formes de vie. Au mieux tenter de comprendre, dans notre irréductible distance. Notre spécificité ne nous y donne pas accès. Tout comme les leurs les empêchent à notre égard (et je crois précisément que certains rituels, certaines transes chamaniques n’avaient ou n’ont d’autre intention que de tenter en sortant de soi de rejoindre cette singularité étrangère dont nous avons l’intuition et qui nous est d’ordinaire inabordable, pense à ce que nous livrent les rêves et de ces rêveries que certains grands scientifiques posent à la base de certaines découvertes).
Les animaux qui parlent dans la littérature ont toujours quelque chose d’humain, d’artificiel. Et somme toute, si la simulation était parfaite, nous n’y entendrions rien, cela même aurait peu de pertinence à se retrouver transfiguré dans nos médias, littéraires ou autres puisqu’à chaque mode d’existence correspond sensément un mode de médiation qui lui est propre. Alors nous n’aurons jamais que notre version des faits, ce qui, en regard des possibles, est très pauvre, presque ridicule. Et encore, cette version nous le savons est appauvrie encore du fait que ne témoignent de manière audible généralement qu’une partie de la population humaine, sociologiquement d’abord, au sein de notre propre culture. Mais plus encore au point de vue global, mis à part de voyager en anthropologue et recueillir d’autres récits, d’autres façons de vivre. Et encore. Chaque population a creusé en elle-même la marque de son ethnocentrisme qui l’identifie et la conditionne, et la vieille Europe dans son expansion a imposé ses langues (Anglais, Espagnol, Français…), ses principes plus profondément qu’aucune autre société probablement.
Une autre chose intervient : les moyens de l’observation et du témoignage eux-mêmes. C’est par l’encodage du langage articulé, et chez nous en occident teinté de cartésianisme, que nous témoignons aux autres et à nous mêmes des expériences que nous avons eu ou qui nous ont été rapportées. Malgré son haut niveau de raffinement, je veux croire que le langage, tout à la fois produit un artefact, c’est à dire pollue l’observation et s’avère aveugle ou sourd à certaines choses de l’expérience, manque tout un champ du réel. Bien sûr il est dans sa nature d’être économique, d’aller à l’essentiel, d’être synthétique pour être manipulable (on a en mémoire l’image de ces cartes qui chez Borgès de chercher l’adéquation avec ce dont elles témoignent s’en viennent à adopter les dimensions exactes des territoires qu’elles relèvent). Mais il me vient parfois un sentiment de défiance vis-à-vis de la version des faits qu’il entérine et qui se projette ensuite à chaque occasion par-devant soi, faisant l’économie de l’expérience réelle pour en proposer une version d’usage.
J’ai pour tout dire le sentiment d’une perte, d’un appauvrissement. On dit que l’acuité auditive native chez l’enfant se réduit au fur et à mesure de son acculturation, se concentrant sur les nuances qui concernent sa langue, celle dans laquelle il baigne et qui déterminera son champ cognitif. C’est ainsi que l’on n’entends plus, ou mal, certaines intonations, inflexions qui dans d’autres langues distinguent deux mots. Je crois qu’il en est de même à peu près pour tous nos sens, notre personnalité s’adaptant à son milieu dans une logique, disons, économique. On a cet exemple des dizaines de nuances que les Inuits nomment dans les qualités subtiles de neiges. Chacun pourrait témoigner selon sa spécialité et s’avouer grossier, imprécis pour le reste (comment parler, penser autrement alors qu’imprécisément puisque tout participe d’un même tissu ?). Or nous menons des vies étroites, déterminées par un milieu familial, social, local, national, par la ou les langues qui y sont en usage, les paysages, le climat, les aliments ou la gastronomie, le champ culturel qui nous sont accessibles ou donnés. L’industrialisation, la mondialisation tendent à uniformiser notre paysage quotidien, nos usages, notre façon de penser, nos goûts. Il nous est parfois sommairement donné d’entrevoir celui que nous aurions pu devenir en d’autres occasions, d’autres contextes par l’aperçu des vies des autres. Mais nous sommes déterminés, n’avons à quelques nuances près qu’une vie, sommes pris de vertige parfois ou d’angoisse à ces espaces non défrichés qui nous bordent et auxquels se soumettre serait mettre en péril le peu que l’on est, que l’on a. Certains connaissent les transes, les drogues, la folie, ce que l’on a coutume selon notre idée de la normalité de nommer « états de conscience altérée » mais qui ne sont peut-être que d’autres façons possibles avec leur grammaire, leurs récits. Et aussi : Quel est le mode de perception d’un aveugle de naissance dont certains disent qu’ils voient mentalement les couleurs ou perçoivent les espaces ? La perception des personnes hypersensibles aux ondes électromagnétiques, aux couleurs ? Comment s’élabore la pensée de quelqu’un qui est complètement analphabète ? Mais le champ de tout ce que l’on n’est pas se révèle plus vertigineusement encore quand nous observons une de ces vies qui nous sont étrangères. Dans quelle sensation d’être au monde existe l’arbre ? La baleine ? Le lichen ? Dans quelle conscience d’eux-mêmes, de leur milieu ?

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