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Lettre à Valérie (2)

Après avoir visité l’année dernière la réplique de Chauvet, j’ai profité ces derniers jours de ma résidence corrézienne pour aller voir ce qu’il en était de Lascaux dans sa dernière reconstitution. Bien sûr, là encore on sait que nous ne sommes pas dans la véritable cavité, face aux inscriptions d’époque, mais l’imagination palie assez bien à l’artifice avec l’avantage sur les livres de déployer les images dans les trois dimensions, de manière immersive et de donner ainsi à percevoir ce qui échappe à l’image seule, restant fatalement hors champ et de le faire par le corps. Même si on ne descend pas dans le puits au fond duquel on sait le personnage chutant à tête d’oiseau, on se figure assez bien, en considérant la coupe, comment il fallait sinuer pour y aborder, on découvre dans le dos l’esquisse de ce qui pourrait être un cheval. On reste assez ébahi à considérer l’enchevêtrement ou la superposition de figures et leur taille. Dans une salle, deux vaches se déployant sur près de 5 mètres dans un tracé sûr, une morphologie fermement tenue malgré les reliefs. Quand on imagine les conditions d’éclairage de l’époque on se demande si l’auteur de ces dessins a pu en avoir une vision d’ensemble. Et compte tenu de l’ampleur du dessin il parait tout à fait impossible qu’il ait été tracé d’un geste continu sur la voute, en équilibre sur je ne sais quel échafaudage, sauf à avoir eu recours à une perche comme Matisse à la fin de sa vie dessinait au mur ou de loin de grands formats assis dans un fauteuil ou par projection comme pour un théâtre d’ombres ou l’histoire de la fille de Dibutade racontée par Pline. Peut-être usaient-ils de pochoirs?
Je vois mal une personne seule avec sa lampe à huile venir travailler à ces figures, un peu mieux un groupe muni de torches avec la difficulté à dessiner sous sa propre ombre et le risque au contraire, en rapprochant la source d’enfumer et noircir la paroi. On imagine alors comment il fallait judicieusement disposer plusieurs foyers, user de dispositifs, s’organiser, mais dans ces conditions, les cavités étaient-elles très longtemps respirables ? Et puis parvenait-on à obtenir mieux qu’une pénombre ? D’ailleurs a-t-on relevé des traces de mouchages ou de fortes combustions qui pourraient attester que l’on est venu ici œuvrer avec plus que quelques mèches d’étoupe ou d’amadou trempant dans de la graisse? On repère assez peu de repentirs, d’ajustements, le trait fascinant par sa sûreté déterminée, son élégance stylisée, la parfaite maitrise de l’économie des moyens au service de la plus grande lisibilité. Sans doute est-ce pour partie dû aux mauvaises conditions d’éclairage comme les pastels de Degas à la fin de sa vie gagnent en nervosité, en expressivité alors que sa vue s’altère. Il semble impossible que ces grands dessins n’aient pas été précédés de nombreux autres comme des carnets de croquis ou d’esquisses permettent de développer et mettre au point pour chaque espèce une sorte de stéréotype. Représentés de mémoire et à part de la vie courante dans un espace propice aux projections, cette « parade sauvage », pour reprendre les mots de Rimbaud, semble flotter comme dans le cinéma de la mémoire, projetée en une foule qui se meut devant sans direction particulière, comme un grand maelstrom : ici trois profils de cerfs se suivant, plus loin deux bisons allant chacun dans une direction opposée, là une suite de chevaux semblant galoper quand plus loin deux rhinocéros se chargent sous une suite de profils chevalins dont on ne sait s’il s’agit d’un groupe improbablement serré ou d’une tentative de décomposer le mouvement ou figurer différentes attitudes en une séquence. Si le profil est le point de vue privilégié, permettant à l’instar des représentations égyptiennes antiques la plus grande lisibilité, on surprend à quelques occasions dans une foule par exemple, une tête de bison pivotée de trois quart qui n’est pas sans accrocher furtivement notre regard comme dans les foules de la peinture italienne de la renaissance. Cette façon de ne représenter que des animaux de profil contribue à donner l’impression d’une fresque narrative de laquelle l’homme est absent ou hors champ, tenant le rôle du narrateur ou de la caméra. C’est la même sensation que nous avons à considérer les documentaires à la télévision ouvrant une fenêtre sur un monde qui tout à la fois nous concerne et demeure irrémédiablement lointain. C’est la définition que donnera Walter Benjamin de l’aura. L’unique apparition qu’un lointain, aussi proche soit-il. Et quelque soit l’élaboration symbolique de ce que l’on considère communément comme un ensemble, un programme iconographique, ce qui paraît le plus évident parce qu’il rentre en intelligence avec notre sensibilité moderne, c’est la sensation que ces figures ainsi disposées, dans leur manière même, en chemin vers le signe et le langage disent quelque chose de la séparation de plus en plus patente qui se manifeste entre soi et les autres êtres vivants. Le règne animal a lieu, comme Mallarmé disait de la nature. C’est un monde en soi, indépendant de celui des hommes qui y font parfois de brusques intrusions et le considèrent dans le vertige d’une existence intraduisible. Cela m’a rappelé les mots de Plotin dont Jean-Christophe Bailly se sert dans un de ses textes sur les animaux : « toute vie est une pensée plus ou moins obscure, comme la vie elle-même ». Plotin dans son traité parle du souvenir qui surgit dans la contemplation d’une « âme antérieure animée d’une vie plus puissante qu’elle ». Ces bêtes colonisant les reliefs semblent poser la même question ou être hantées par ce mystère qui est comme du familier sans forme : la source de leur épanouissement, le lieu de leur génération.
Quoi de plus adéquat au fond que ce langage visuel mêlé peut-être de chants, de musiques, de prémices d’écriture pour dire ce sentiment d’un déchirement perçu dans son ambivalence, d’une extraction décisive ?
La répartition symétrique des figures le long de certaines galeries dans la perspective de passages m’a suggéré quelques réflexions sur les Vénus et la grotte matrice que j’ai griffonnées dans la foulée sur mon carnet. Tentatives d’analyses sans doute un peu trop balisées par les hypothèses courantes.
Enfin, ma résidence touche à sa fin et déjà je commence à faire des rêves pleins d’appréhension sur le collège et les cours, redoutant la rentrée, espérant un miracle qui me sortirait de là. Bientôt je louerais mes heures à je ne sais quelle usine chaotique. Je sens que la cavalcade des auroch, des chevaux et des rennes s’éloigne derrière la vitre avec tous ces lieux et ces gestes en lesquels je reconnais ma vie véritable. Ou c’est moi qui m’éloigne, emporté par la vie comme un bateau qui s’éloigne des côtes.

Te souhaite une bonne fin de vacances.

JL, août 2017

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