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Locus solus, locus incertus : note d’atelier

« C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie »
Nino Ferrer

« Ça ressemble à la Toscane douce et belle de Vinci
Les sages et beaux paysages font les hommes sages aussi
Ça ressemble à des images, aux saisons tièdes, aux beaux jours
Au silence après l’orage, au doux toucher du velours

C’est un peu comme ces musiques qu’on entend sans écouter
Ces choses qui n’existent jamais tant que le manque qu’elles ont laissé
Ça ressemble à ces grand-routes, sans virage, sans détour
La dolce vita sans doute »

JJ Goldman

« Souvenir il y a venir. »

Frédéric Khodja

Il y a peu de déterminé d’abord dans le champ auquel nous livre notre naissance. Et dans les vastes étendues confuses, et anxiogènes à proportion, nous élaborons un monde de peu auquel nous demandons tout : chaleur, réconfort, assistance, regard qui nous confirme. Monde auquel nous nous assujettissons entièrement pour palier notre isolement naissant et l’individualité que nous apprivoiserons progressivement, comme un don et une perte. Il tient semble-t-il à une voix, une odeur, une chaleur, la rondeur d’un sein nourricier, puis se, détachant du bruit en lequel tout est pris et confondu, un visage comme une émergence, un relief, sur lequel s’animent et se donnent à lire un regard, un sourire, des expressions. Que celui-ci s’éloigne, ravalé par le milieu ambiant, et l’angoisse revient, vertigineuse, avec le sentiment de précarité et d’abandon. La naissance du langage dans les gestes, les bruits, les appels du regard, est une manière de percer cette nuit, de susciter un écho, de produire quelque chose d’un lieu ou d’un empire. Il nous arrive encore à certaines occasions, de fixer un point pour tenir en respect le vertige. Les oiseaux qui tutoient l’illimité du ciel, les grands espaces, dispersent autour d’eux leurs chants comme on borne un terrain ou désigne d’un nom une silhouette sur une carte.
Quand l’autonomie relative est une fierté, qu’au sein d’un monde élargi et désembué, on transporte sa volonté, mu par la curiosité et un appétit étendu, semblable à une entreprise de défrichage et de conquête, cette angoisse native, étouffée, persiste sous la forme d’une inquiétude enfouie. Chez certains la chose est suffisamment enfouie pour n’être qu’un vague lointain, chez d’autres elle affleure.
Pour tous, celle-ci se manifeste en négatif sous la forme variée de divertissements, c’est-à-dire de détournements de cet échauffement interne qu’il s’agit de consommer par des activités socialement intégrées tel le travail, la consommation, les loisirs et les arts. Des expériences et des aventures quelquefois obscurément intriquées.
Tout porte à croire que l’art, est de ces activités l’une des plus complexes qu’il soit, travaillant précisément sur la forme de la sublimation les souvenirs et les sensations primitives qu’il explore et prend en charge. Sous de nombreux aspects, il consiste en cette élaboration d’un lieu qui tiendrait à la fois de l’émergence dans la nuit de la figure salvatrice tutélaire et aimante, et de son archéologie.
Aussi, faire œuvre, s’apparente en réalité à établir un lieu. La définition courante le désigne ainsi : portion d’espace soit prise en elle-même, soit considérée par rapport à ce qui l’occupe. On pourrait dire du lieu de l’art qu’il est cette fiction tirée de nos peurs les plus profondes et de tout ce qu’on leur a opposé. Il est cette fabrique de déterminé dans de l’indéterminé, ce visage par lequel vous apprivoisiez votre être naissant. Aussi, il a à voir avec les territoires de l’enfance, les souvenirs, les sédiments.
Sa désignation latine locus vient de stlocus, mot en lequel on entend aisément l’indo-européen stel, signifiant « déposer ».
Comme Bernard Noël, j’aime à penser à la langue « non comme à un moyen d’expression mais comme à un élément dans l’épaisseur duquel survivent les expériences qui l’ont modifiée, enrichie. » C’est pour fouiller la langue comme l’archéologue fouille la terre qu’il a écrit sous tant de formes. C’est pour fouiller ces paysages que je peins et dessine. Chaque tableau est peut-être pareil à une stèle, marquant ce lieu intime dont je n’en finis pas d’apprivoiser les vas et viens, les reliefs, les plis, la présence mal localisée dans ma vie courante. En même temps, chaque tableau a lieu dans ce lieu qui lui est un terreau, une matrice.
Michel Thévoz compare ce surgissement premier d’un visage avec la formation de l’univers et son expansion selon l’hypothèse du « big bang ». Le premier objet à se constituer pour le nouveau-né, s’apparenterait alors à un « little bang » inaugural à la faveur duquel, à l’instar de l’espace et du temps, le monde surgirait comme milieu et comme possible, à l’origine de lui-même. Le lieu de l’art pourrait être ainsi ce lieu qui s’épanouit dans sa propre possibilité, produit et source, cette zone critique en laquelle la vie crée ses propres conditions d’existence.

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