tolorif marine joatton

Marine Joatton (dérives à partir de quelques tableaux de)

Tout à l’heure vous teniez le bol dans les mains, goutant la chaleur et les rugosités glacées de son vernis. La boisson venait réconforter un peu la confusion dans laquelle vous plongeaient des pensées mêlées rayant la surface de votre conscience comme le vol d’une nuée de chauve-souris. Vous l’aviez posé de côté entre deux piles de livres et de carnets. Et puis des mouvements pour d’autres bricolages, aller éclairer ou éteindre, prendre une veste : le paysage du bureau vu de loin. Il vous semble que celui qui n’était tout à l’heure qu’au service de vous-même, à peu près invisible dans son usage, maintenant vous regarde dans un mélange de distance et de proximité. Autour de lui s’enrobe tout l’espace et le temps qu’un être peut convoquer ou affronter.
Vous vous souvenez comme Giacometti s’étonnait dans ses moments d’extrême acuité qu’une tête confrontée à l’espace qui la mettait en perspective ne se retrouve pas réduite en miettes, broyée, écrasée sous sa pression. L’être – personne, crâne, pomme ou pierre – manifeste une forme de volonté sans geste ni mot, très primitive, qui touche à ce que le moindre amas moléculaire dans sa structure, sa résistance, produit de néguentropie. Ainsi la matière à sa vie. Sa vie toute entière dans sa résistance à l’effacement, à l’anéantissement. Giacometti parlait d’une tension, « une violence extrêmement contenue » par laquelle chaque chose conquérait sa place dans l’espace. Schopenhauer parle de « volontés ».
Dans un soudain effet de retour, semblable à celui de la chauve-souris captant un autre passager de la nuit dans ses radars, le bol affirme qu’il est, dans tout le vertige que ça convoque. Comme un arbre que soudain l’on considère, comme toute chose que l’on détache du fond.

Les œuvres les plus humbles produisent parfois cette forme d’aura, ce pouvoir de « lever les yeux », de « répondre d’un regard », comme l’écrit Walter Benjamin. Alors, dit-il, la chose « nous entraine tout d’abord vers le lointain ; son regard rêve, nous attire dans son rêve ».
A still life, ein stillleben – une vie muette, calme ou silencieuse, une vie immobile, comme l’Anglais et l’Allemand le disent mieux que notre « nature morte », exhale des objets. Ils se tiennent dans leur espace, vous plongeant dans l’abîme de leur tranquille dignité, de leur façon mélancolique et souveraine d’être qui, formé dans le souvenir de l’animal et de l’humain, a l’impassibilité, la sérénité d’une chose immortelle : nous passons, eux restent. Nous ne serons bientôt pour eux que souvenirs, traces laissées par des gestes répétés et affectant les formes. Ainsi, dans leur immobilité même, ressemblent-ils à ces îles ou ces quais qu’on voit s’éloigner à l’arrière d’un bateau sans savoir lequel se sépare de l’autre. Chaque point fixe nous révèle le mouvement sournois, la dérive qui nous emporte lentement hors de la scène qu’ils continuent de veiller. Ce qui semblait jusqu’alors partager votre espace trahit quand la route fourche la solidarité que l’on préjugeait.
Sans doute est-ce le temps, ce temps autre dans lequel elles existent et dont nous avons l’intuition que les choses nous retournent alors dans le bloc de présence fragile qu’elles font.

Derrière la vitre, la paroi de grillages ou de fosses, les barrières, les animaux des zoos, tout enrobés encore du souvenir d’un monde auquel ils répondent par tout leur corps, tout leur être et auquel ils ont été arrachés, ont quelque chose d’une anomalie, d’une irrégularité. Ils sont étrangers à l’espace qu’on leur impose, à ce contrat de visibilité, cette relation à laquelle on les oblige. Leur vie vraie coure loin d’eux, loin des corps qu’ils laissent errer sous nos regards. Un violon slave pleure autour d’eux son exil, sa mélancolie.
Ceux qui en firent les motifs de chevauchées fabuleuses sur les parois des grottes de Chauvet, de Lascaux sans doute reconnaissaient-ils en eux une antériorité mystérieuse qui les faisaient solidaires de l’étendue sauvage en laquelle eux-mêmes sinuaient, mais moins fluidement, sans la même évidence. Avec le sentiment d’en être devenus étrangers. Sans doute ils considéraient avec des sentiments mêlés et contradictoires cette solidarité intime fascinante, sans discours ni justification, des bêtes avec le fond d’un monde dont il leur semblait déjà qu’ils ne pratiquaient jamais que la surface. Sans doute c’est cette même impression qui justifie autant les cultes que la violence auxquels nous les soumettons encore.

Ainsi allons-nous, exilés hors d’un état de nature bien heureux comme le fantasmait Rousseau ou Thomas More avant lui, comme expulsés du giron maternel, voués à l’errance intranquille de condamnés au désert qui s’inventent des histoires pour détourner la folie. Les hommes ont cela de commun de toute époque et partout sur le globe d’être des faiseurs d’histoires ; autour de grands feux, de foyers presque éteints, dans des rondes bruyantes, à l’envers sous des abris rocheux, dans des discours ou des objets. Les tableaux et les sculptures que nous faisons sont comme des embarcations que l’on pousse à rebours du courant, voués comme ces objets qui ont gardé la trace de la main de leur propriétaire à témoigner de nous, collectivement ou individuellement. Après que vous vous y soyez remué avec passion et acharnement, comme dans l’amour, il arrive un temps où ils retiennent votre geste et vous retournent un regard silencieux. Par une façon du temps l’œuvre est loin déjà de vos attentions, non plus soumise à vos efforts et vos projections maladroites mais détentrice d’une volonté propre. De cette volonté elle déduit son espace.
L’artiste lui-même à ce stade doute-il probablement d’avoir été complètement l’auteur de ce qu’elle fait advenir. Un animal ou un objet perce l’évidence dans laquelle tout n’est jamais qu’indéterminé et vaguement mêlé pour affirmer derrière la vitre de son espace-temps propre sa présence singulière. Il se peut qu’au lieu d’un bol ou un arrangement de bouteilles comme dans l’atelier de Morandi ce soit un dessin ou une peinture de Marine Joatton. Ou même une plante. On les dirait coloniaires à la façon du corail, poussant en plusieurs endroits des figures surgies d’un même principe. Élaborant leur monde. Comme aux parois des grottes magdaléniennes un palimpseste où diverses formes s’essaient, se relancent, se montant par-dessus, se combinant. Des figures s’entremêlent ou s’expulsent de l’illisible, digressent.
Il y a 30 000 ans au moins on a passé des bouches qui s’ouvraient de la terre. On est rentré dans le dedans du monde où la pierre fait comme des organes, des muqueuses, où chaque pas est redit dans l’obscurité par la voute qui le veille. On sentait peut-être les mouvements laissés par l’eau il y a des millénaires et le temps tourbillonnant dans les vastes galeries. S’y accrochaient encore dans les reliefs patinés le dos ou la croupe d’une bête mal finie, des fentes durcies rappelant celle des femmes. Il n’était pas impossible – et peut-être l’a-t-on pensé alors – que dans ces hétérotopies se rêvent d’abord les vies qui peuplaient le dehors. Que chaque chose dans ce corps de nuit d’abord modèle ses contours, prenne forme, se détermine comme un fœtus dans le secret des mères avant de prendre place dans les plis de l’existence commune. Chaque tracé sur la paroi alors inscrit la figure qui est passée en tête par une mémoire pareille à celle qui dans l’œil fixe chaque chose hors du mouvement par lequel elle s’introduit. Un mouvement quand même fait peut-être d’intentions et de ressouvenirs, de notre mouvement propre, de notre œil, l’hystérise encore dans son immobilité d’image. Des chevaux, des bisons, des aurochs ou des vaches, des êtres mêmes que l’on ne sait pas nommer vous regardent depuis leur monde et de toute leur vérité. Comme sans doute quelque chose sans visage regarde depuis les viscères que sondent les oracles, dans le marc de café ou les frondaisons des arbres et le changement de l’air juste avant l’orage. Comme un mélange fait de temps, d’une époque, de voix étouffées, d’amours et d’aversions, de tournures de phrases, de complicités et de rancœurs, de musiques et de peurs, de faims, de tout ce qui fit une vie dont la langue s’est perdue et dont les élans se sont faits opaques regarde depuis les photographies des albums de famille dont il se peut que certaines nous aient pris pour objet alors que nous étions un autre. L’espace et le temps autour d’elles se creuse, produit des dépressions à la façon de la nuit qui mange nos pieds hors du halo des lampes dans les conduits des grottes ou de ces fosses qui entourent et isolent d’une dimension de plus les animaux qui tournent dans des faux paysages dans nos vivariums, dans nos zoos ou à peu près nulle part. Une gouache en grisaille comme jadis un pastel lève un regard qui traverse l’épaisseur de son lieu en nous disant ses règles. Dans leur monde les êtres ne s’individuent jamais tout à fait, ainsi ne meurent-ils vraiment que quand toute leur espèce s’éteint. « Peut-être, hasardait Rilke en rêvant les sculptures de Rodin, les premières idoles furent-elles des mises en pratique de cette expérience, des tentatives de former, à partir de l’humain et de l’animal que l’on voyait, un être qui, lui, était immortel : une chose. » Il n’est dans le pouvoir du bol ni d’infirmer, ni de confirmer, seulement de nous attirer à lui, se dressant sans geste depuis un lointain qui se signale à travers lui.  

le site de Marine Joatton.

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