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notes sur des notes

C’est une tentative de définition du purisme, un des éléments de l’éthique qui le défini : « L’oeuvre ne doit pas être accidentelle, exceptionnelle, impressionniste, inorganique, protestataire, pittoresque, mais au contraire générale, statique, expressive de l’invariant ». Qu’on excuse le ton, nous sommes en 1918, le livre titre « Après le cubisme », il est d’Ozenfant et Jeanneret.

Toujours eu du mal avec les mots d’ordre, les généralisations, les dogmes et sans doute mon attrait pour la peinture tient-il en partie à ce qu’elle impose de travail solitaire, au doute qu’elle retourne constamment sur soi. Bien sûr que l’on ne doit rien à personne. Encore, si, je crois à une certaine responsabilité sociale lorsque l’on fait chose publique. Mais créer ne répond à aucun ordre extérieur (ou seulement demande sociale intériorisée), aucune autorité. Les règles que l’on se donne ne sont alors qu’une éthique personnelle pour mieux atteindre ces contre-formes que le désir appelle. Je sais que pour moi l’art a quelque chose de grave, rien d’un divertissement, d’une fantaisie. Je crois encore qu’il échappe à l’instant pour rejoindre quelque chose de plus général. Combien de fois j’ai dit cette impression de poursuivre en le prolongeant au présent un mouvement très ancien ? Et ce tiraillement d’être à la fois ancré dans le présent et ses frictions et quelque fois détaché, posté sur un plan de la grand temporalité. C’est l’axiome fondateur de la philosophie de l’histoire : « la totalité des événements qui sont produits depuis le commencement est présente dans les structures matérielles du monde actuel et dans les structures mentales des agents qui font l’histoire, les vivants que nous sommes ». Notre ADN témoigne en nous de ceux que nous avons été quand nous n’étions pas. L’affaire dans laquelle nous sommes engagés nous dépasse, en abîme dans une perspective qui nous passe au-travers. Et pour revenir à l’art : Je crois à ce retrait qu’il impose. « Etre présent au monde, être au présent passe par le retrait », concède quelque part Bergounioux ; ce n’est pas le moindre des paradoxes.

« Ce qui compte est l’intensité de l’émotion provoquée ; on peut même dire qu’aucun vrai chef d’œuvre ne donne de plaisir, car les grandes émotions ne répondent pas à ce mot ». Ozenfant et Jeanneret encore, en 1925, dans La peinture moderne.

Je ne sais tout à fait si cela est vrai, mais j’aime ce que cette formule vient nuancer. Une fois j’avais écouté un prêtre convenir que ce que nous cherchions tous, ce qui nous rassemblait et s’imposer comme horizon ultime, c’était le bonheur. J’avais tiqué, mal embarqué. La chose me semblait terriblement étroite, égoïste, piètre. Je me sondais pour savoir mais constatait que je n’allais pas par là. Il me semblait que tout cela renvoyait à un idéal de confort tiède, une félicité de l’apaisement. Ni beauté, ni bonheur dans leur acception générale et partagée, ni même l’émotion pour l’émotion comme le dénonce quelque part Reverdy, mais quelque chose d’un peu au-dessus et de moins convenu, c’est là que quelque chose en moi regarde. Une forme de présence massive. La magie de l’être. Reverdy utilisait l’image : Dieu n’a pas créé le cheval qui va vite, mais le cheval et celui-ci court effectivement plus vite qu’écrit le meilleur poète. Le tableau, donc. Comme le cheval. « Le grand art n’est pas d’agrément ». Bête à dire tout autant qu’on s’imagine pourtant que c’est notre bon plaisir qui nous pousse avec ce détachement social et bohème de l’artiste. Carte postale. Ce truc vague qu’on cherche a à voir avec un désespoir plus profond, plus vivifiant.

« Le purisme part d’éléments choisis parmi les objets existants et dont il extrait les formes spécifiques. (…) de préférence parmi ceux qui servent aux usages les plus immédiats de l’homme ; ceux qui sont comme le prolongement de ses membres et par cela d’une intimité extrême, d’une banalité qui fait qu’ils existent à peine comme sujet intéressant en soi et ne prêtent guère à l’anecdote ». La peinture moderne, encore.

C’est curieux comme j’avais lu d’abord « d’une intimité discrète » à la place d’ « extrême ». On sait qu’on écrit soit même ce que l’on lit, parfois suivant, parfois précédent ce que propose l’auteur. Ici s’est placé un désaccord. C’est que je peins des immeubles, des morceaux de paysage quand eux peignent alors des natures mortes avec bouteilles, verres, pipes ou guitares dans la ligne des cubistes, expérimentant à portée de main avec le plus docile. Pour le reste je dirais pareil, je butte toujours au plus proche, mon regard s’érafle toujours au plus immédiat. Ce qui fait le paysage, la situation. Partons déjà de là.

Je relisais aussi ce qu’écrit Philippe Blanchon depuis la remarque de Juan Gris : « Une architecture, on ne peut la démonter en pièces dont chacune garde une autonomie ou une vie isolée. Un fragment d’architecture ne peut être qu’un morceau bizarre et tronqué qui n’a de l’existence que juste à la place où il doit se trouver. La construction n’est donc que l’imitation de l’architecture. »
« Il s’agit avant tout de concevoir un espace. » Et ce n’est pas tant d’espace perspectif ou de l’espace mathématique de la toile que d’un espace psychique duquel le reste découle. Un espace qui vous imprègne, que vous habitez autant qu’il vous habite et qui s’engendre au fur et à mesure des gestes. L’écrivain architecte ou l’artiste architecte ne peut « se contenter de ce qui fut conçu avant lui, et afin d’y faire vivre sa langue – que sa sensibilité invente à mesure -, il doit, avant toute chose, concevoir un espace, se l’approprier. »

Ce poème qu’il écrivait il y a quelques années, je le prends pour moi :
« Le bâtiment n’est un bâtiment.
Il faut en chaque élément projeter
A l’aide d’un plan intérieur
Et alors approcher chaque situation
Peut-être. A tâtons. » (in Capitale sous la neige)

La hasard ou la nécessité ont fait que j’ai relu cette même semaine le texte que Michel Thévoz donne en préface à un catalogue sur l’œuvre de Louis Soutter, cousin du Corbusier, lequel malgré la différence de leurs univers et de leurs principes exprimera sa profonde admiration pour cette œuvre dessinée « émouvante à un degré que l’on mesure peut-être mal ».

Michel Thévoz : « Il y a un proverbe chinois, encore plus niais que les proverbes occidentaux, qui dit : lorsqu’on lui montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt. C’est le contraire qui est vrai, bien sûr : l’imbécile regarde la lune et s’y laisse prendre, sans s’aviser qu’elle ne tient sa réalité (astronomique, sentimentale, métaphorique, poétique ou utopique) que de ce doigt qui l’indexe. »
Ailleurs, il écrivait : « l’imbécile regarde la lune comme « à une réalité absolue », tandis que celui qui regarde le doigt se comporte en sémiologue « qui sait, lui, que la lune n’est jamais qu’un effet du signifiant ».
On mesure quotidiennement dans le domaine des arts cette ductilité ou fluctuance du signifiant et comment une œuvre se situe finalement dans un champ interprétatif, dépendant pour une part de la façon que l’on aura de l’approcher, bref, de se la montrer. Dans les premiers regards de l’atelier déjà, à l’œuvre, quand on en est à peser à juger de chaque modification, chaque avancée pour mesurer l’équilibre, la stabilité de l’architecture. On s’étonne souvent du fait que ce ne soit plus la main qui travaille à la fin mais seulement les yeux et ce qui en arrière façonne le regard : il s’agit de savoir comment on envisage le tableau, dans quelle perspective on désire le placer. Le tableau emporte avec lui un certain désir, il s’indexe de ce désir. C’est dans ce désir que s’inscrit ce que certains appellent une croyance.
Et cela n’était pas sans écho à ce que je lisais encore dans Motets, le volumineux recueil poétique de Philippe Blanchon que je réservais pour le soir. Ce portrait qu’il fait à mi volume qui fait écho, prolonge et déplace :

« La peau des joues, madame…
Revenir sur cette surprise
bouleversante surprise de n’être
plus que la tension
-combien attentive –
que la réalité est suprême supplice –
pourtant c’est un être
une réalité dressée non rêvée
à partir de laquelle on rêve une autre
nourrie de la première mais
par le bouleversement continu
à son approche à sa présence connue
n’est plus de ce monde commun
comme il n’est plus en mesure
de se reconnaître totalement –
ivre de cet être. »

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