kim simonsson

notes sur la fragilité exposée

Une partie de la mélancolie qui vous vient est à imputer à votre propre tempérament ou à quelques raisons personnelles obscures qui vous voilent l’âme, dépolissant ce sur quoi vous portez votre attention. Encore peut-être la lassitude vient-elle aussi de ce format même des grands événements, des grand-messes, dans lesquels tout fini par être mêlé, englouti, assujetti à un propos général. Et où c’est toujours le geste qui focalise perversement l’attention, aux dépends des propositions singulières, principe des expositions de commissaires.
Peut-être l’air du temps comme on dit n’y est pas non plus étranger, que ces propositions du temps d’avant se perpétuent, cycliques, comme de lourds cargos dérivants, dans une époque qui voudrait changer et s’en sent d’autant plus incapable qu’elle hérite d’habitudes, comme de traditions. Un effet de cette dissonance cognitive dont on expérimente quotidiennement l’inconfort, le chaos.
Sans doute, le mode de présentation, les espaces trop grands, trop chargés, la scénographie, la difficulté d’installer des moments plus intimes, plus poétiques, un effet de dilution ou de parasitage ajoutent à la difficulté d’appréhension.
Qu’en est-il des œuvres d’art elles-mêmes, prises dans ces mêmes mouvements, perpétuant des formes dont le caractère d’avant-garde s’est avec le temps académisé, et dont les propos semblent eux-aussi patiner, sans prise réelle, entre fictions personnelles et gestes spectaculaires ?
A cet égard, la monumentale installation d’Ugo Schiavi au musée Guimet est assez emblématique : le lieu est sur mesure, défraîchi, anachronique. Les dizaines de vitrines, entre vivariums et dioramas qui s’empilent à la manière des pierres d’une ruine s’y inscrivent de manière assez évidente (et attendue). Les plantes qui en débordent, les fils électriques, les ossements, les écrans, mettent en scène de manière artificielle un monde apocalyptique, ruiné, déserté, gagné par les adventices comme on trouve dans la jungle des temples de civilisations éteintes gagnés par la végétation. Notre propre civilisation est un colosse aux pieds d’argile. Ce qui s’étend ici pourrait être à l’image de notre futur. Du moins, ça en véhicule le cliché romantique. Et tout cela est suffisamment esthétique pour se muer en un vague et inoffensif décor, aussi divertissant, fascinant, au final, que des séries télé. Pour autant, l’effet immersif est modéré. Le jeu est sans frissons. On se laisse seulement vaguement impressionner par la taille de l’ouvrage. Mais quelque part, il reste inerte.

Pourtant, un éloge ou un manifeste de la fragilité, outre le fait d’être philosophiquement d’actualité, pouvait être une manière d’échapper au poids de l’événement, à son monumental, à son effet coagulant ou massifiant. On pouvait envisager quelque chose comme une œuvre d’humilité, un resserrement autour du pathos. On se dit qu’on se serait avancé pour écouter des murmures. Que l’on se serait ému de choses bancales ou au bord d’exister. Délicates. De silences, d’équilibres.
Quelques œuvres y parviennent, ouvrant leur espace propre au sein de la manifestation et du propos général. L’installation de Munem Wasif évoquant des gestes, des petits outils pris dans la grande machine productive, ses photographies malheureusement disséminées et rendues anecdotiques. Celle de Zhang Ruyi. De Jose Davilla… Quelques œuvres y parviendraient presque, sauf les bruits autour, sauf la désorganisation, le passage d’une chose à l’autre, cet effet de coq-à-l’âne qui rend presque tout anecdotique. La proposition de Lucia Tallova n’est pas sans délicatesse, diffusant une douce mélancolie, malheureusement compliquée par une architecture trop présente à mon avis. On lui préfèrerait l’évidence franche et directe du geste de Kounellis. Le labyrinthe mental d’Aurélie Pétrel aurait gagné d’être installé dans un espace plus réduit, au musée d’art contemporain, par exemple.
Me venait en circulant des exemples d’œuvres ou d’artistes que j’aurais aimé à voir, dont les propositions auraient fait sens ici, auraient servi ce manifeste, de Sarah Szé à Plossu en passant par Roman Opalka ou Francesca Woodman, Wolfgang Laib, Gaëlle Foray, Lee Ufan, Calder, Rineke Djikstra, Chardin, Hartung, Kurt Schwitters, Nicolas Moulin, Oswald Tschirtner… Des ex-voto, des artistes au bord de la folie, des expressions marginales, de minorités, de créateurs éloignés des institutions et des circuits…

C’était sans penser à ce goût du paradoxe qui sévit chaque fois, comme lors de la précédente manifestation dans laquelle chaque cartel venait évoquer l’anthropocène, l’écologie à côté de productions gigantesques, de superproductions, de débauches de résines, d’écrans. Ici aussi alors, ce serait par le monumental, par le spectaculaire que serait évoqué le fragile, le précaire. On s’émerveillerait de l’esthétique des ruines, de la photogénie des drames. Et partout on ferait qu’il ne soit pas vraiment possible de penser. Tout serait ravalé par cette grande économie du divertissement qui rachète et pervertit les dissidences, les marginalités, les petites machines désirantes.

Photo : Oeuvre de Kim Simonsson, 16e Biennale de Lyon, Manifesto of fragility.

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