Pablo-Picasso-Female-nude-in-the-garden

penser regarder se souvenir imaginer rêver considérer

« Par exemple, quand je suis en auto avec des amis et qu’ils s’exclament sur le paysage, je me paye le luxe, in petto, de reporter soudain mon regard sur le poignet du chauffeur ou sur le velours de son siège — et j’y prends des plaisirs inouïs.
Rien ne me paraît valoir ce spectacle.
Le paysage, j’en ai joui en un clin d’œil.
Là, il faut un petit peu d’attention, mais quelles récompenses !

Je vous conseille ce petit exercice.
Il est évident que le poignet du chauffeur est alors, en quelque façon, éclairé par le paysage. »

Francis Ponge

« Aucune différence entre vivre et regarder la télévision (…) Tout est plus ou moins artificiel. Je ne sais pas où s’arrête l’artificiel et où commence le réel. »

Andy Warhol

« Même votre rencontre avec Valentine, votre femme, s’est effectuée sous le signe de Rembrandt. Dans ses yeux vous avez reconnu ceux d’Hendrickje Stoffels ?
-Pour moi, c’était le même chose. Et en même temps, ce qui est terrible, ce n’était pas la même chose… Les yeux d’Hendrickje Stoffels, c’était déjà la perle qu’elle portait à son cou. Valentine n’était déjà plus Valentine, cela devenait la peinture. J’ai toujours tout mélangé… »

Bernard Marcadé et Eugène Leroy

C’est d’un mouvement presque continu que notre attention se porte successivement, à notre insu le plus souvent, d’un fait réel à un souvenir, d’une personne à une image, sinuant à travers les reliefs, les textures variées qui font, dans son hétérogénéité, le monde, reliefs et lacunes.
Nous passons d’une attention conjecturelle aux détails d’assemblage d’un parquet, des veines du bois et de ce qu’elles retiennent dans leurs aspérités, qui les révèle, les souligne, des reflets qui y jouent, à des rêveries composites fondant des images les unes dans les autres pour, à la faveur de tel relief, de tel contraste, de telle ligne, parcourir la couverture d’un magazine dont on déchiffre les titres négligemment, réagit confusément aux séductions des couleurs pour se laisser prendre un instant par les images que nos souvenirs instinctivement y associent de plus en plus lâchement, comme on s’éloigne d’une rive et sans le mesurer tout à fait, ayant changé de milieu, d’influence, répondre à l’attention d’une autre. Et puis c’est un visage dont on sonde l’expression, parcours brièvement une partie de son paysage. L’appel lumineux d’un écran dans l’enclos duquel on cherche un signal, d’une fenêtre à l’autre. Le rideau et ses transparences. L’angle d’une table. Le visage à nouveau, mais cette fois secondaire dans les gestes qui passent par-dessus et puis le tableau qui émerge d’une posture dans lequel il s’enchâsse. Tout un jeu de glissés, de coq-à-l’âne, d’échos, de ricochets, de correspondances ou d’interférences.
Dans le temps plus long d’une journée, les choses se découpent, se hachent, se mêlent et alternent plus violemment et confusément encore, à la faveur d’un montage qui emprunte à tous les registres. Il est parfois, quelque temps après, bien difficile de distinguer ce que l’on a entendu de ce que l’on a lu, et si c’était témoignage d’un ami, extrait d’un roman, d’un film, d’un reportage ; si on nous l’a rapporté ou si on l’a vu soi-même. L’immense fiction que constitue le monde est un véritable ragout. Tout s’y mêle, s’y côtoie, s’y métisse. Ou bien c’est une toile, un tissu, une construction en apparence continue mais formée de quantité de brins rendus solidaires de se passer dessus dessous.
Sans doute, penser c’est faire des liens, être susceptible d’associations les plus diverses, les plus exotiques, les plus aventureuses. C’est cuisiner. C’est cheminer ou dériver en s’appuyant ici et là sur ces objets qui se font dans le regard ou la pensée ou le langage en se relançant à la faveur de tel ou tel relief, tel évitement. C’est jouer des matières, des vallonnements, des pentes, des sinuosités. Fabriquer des phrases, musicales, visuelles, verbales. Et puis les retourner. Trancher dans le vif. Repartir d’un pas différent comme le font les chiens qui lâchent une piste pour une autre, reviennent dans le chemin, coursent un papillon, puis flairent autre chose ; vous retournent un regard pour s’assurer que vous êtes toujours allant, toujours ensembles. Se mouvoir mentalement à travers ce courant.

Je ne peins pas différemment un tableau ; et le mot même ne semble désigner rien d’autre que l’objet sur lequel, par lequel, à l’occasion duquel, en lequel s’agrègent en quelque sorte (mais l’image du palimpseste est sans doute trop galvaudée, le mot d’emploi trop facile) des intentions, des rêveries, des désirs, des traces, des bribes diverses, des réminiscences, des divagations hétérogènes. C’est pour cela que je reprends l’affirmation de Rosenberg du tableau comme une arène. Un espace physique et symbolique où les choses jouent et parfois se jouent de nous. Une aventure.
Engagé dans le travail sous le parrainage d’une intuition à peu près localisée qui, quoi qu’innommable, définie par quelque chose d’une texture, d’une amplitude, d’un sentiment, donne un semblant de cap, m’attardant sur un point, comme dans un choix de mot, d’une articulation on perd sa phrase et l’idée même ou le mouvement qui avait appelé son élaboration, je me retrouve avec une pièce célibataire, abandonné par l’image de la grande construction à laquelle elle contribuait. Et je n’ai plus d’autre choix alors que de partir à la recherche de la chose depuis cette pièce qui, orpheline, ne me dit plus rien. Ou bien rien de non équivoque. La mettre un instant de côté pour sonder le terrain, trouver une sorte de panorama. Chemin qui fait de moi ce chien sur le sentier, distrait, attentif à ce qu’il advient, se réorientant sans cesse, lâchant une proie pour une autre, rebroussant chemin pour des impasses, inconstant, mobile de cœur et de désirs, nourri de tout ce qui lui tombe dans l’oreille ou dans l’œil. J’oublie et j’accueille, je dévie et dérive, valide un cap, le perds, le recroise à nouveau.
Je pars d’images bien sûr, de photographies le plus souvent prises lors de mes déplacements, parfois glanées sur Internet, partagées sur les réseaux sociaux et que je m’approprie en les recadrant, les réinterprétant. Mais comment dire le jeu complexe, les affinités, les échos, les situations qui entrent en compte et informent ces images, en font une matière première, un prétexte, un objet ? Car, puisque toute perception, toute appréhension n’est jamais que l’objet d’un montage, il n’est jamais d’image seule. Chaque image est prise dans une matière euristique, un réseau, des co-suscitations multiples. Il est tout autant question de caractéristiques physiques (composition, lignes, couleurs, lumière…) que de ce qu’on y accroche très subjectivement de sensations, sentiments, souvenirs, fantasmes.
On a parlé parfois des déformations, torsions et raccourcis qui caractérisent les représentations des corps chez Picasso comme d’une cartographie projective, affective, du regard désirant du peintre, lequel touche, caresse, possède, fouille, en dessinant, esquivant des parties pour l’attraction d’autres. On pourrait y trouver une certaine proximité avec nombre d’estampes érotiques de l’époque d’Edo, mettant en scène des positions, des accouplements acrobatiques ou impossibles dans des espaces à la perspective équivoque qui relèvent davantage de la projection mentale des désirs que du voyeurisme. Tissus et corps sont froissés, convulsifs, troussés, emportant avec eux tout l’espace. C’est un labyrinthe visuel. D’ailleurs, l’ophtalmologie nous apprend que la vue n’est pas comme l’appareil photographique un outil de captation qui embrasse un champ, mais une démarche subjective qui fouille, saute d’un point à un autre, zèbre l’espace et combine autant de prélèvements que d’extrapolations. On ne regarde d’abord que ce qui nous concerne, passant outre des informations visuelles jugées périphériques ou accessoires, mais encore, on recoure intuitivement et très largement à la statistique pour s’économiser une vérification complète, exhaustive, couteuse en temps et en énergie (un peu à la manière des compressions numériques).
D’une autre manière, on peut penser à l’œuvre d’Eugène Leroy, à ces toiles à la matière crouteuse, presque illisible, qui serait le résultat de l’accumulation des informations, des émotions diverses qui traversent le peintre face au sujet. Le tableau pouvant être comparé alors au Livre mallarméen, idéal de totalité, synthèse esthétique, aboutissement semblable au chef d’œuvre inconnu de Frenhofer. C’est que les objets se découpe moins facilement qu’il y parait dans la conscience. Ou que les choses s’interpénètrent toujours trop intimement pour que l’on parvienne à réaliser ce fantasme d’abstraction qui parcours les sciences modernes et le rationalisme. Tout est mêlé dans tout, disait le philosophe Anaxagore. Aucun homme n’est une île dira le poète métaphysique John Donne.

Aucun homme n’est une île
A soi tout seul
Chacun est une partie du continent
Un fragment de l’ensemble
Qu’une motte de terre soit emportée par la mer
Et il y a moins d’Europe

Image : Picasso, Nu féminin dans le jardin, 1934.

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