zahn

Regard et autorité

« pan en panti» (Tout est dans tout )
Anaxagore

Si, à peine nous ouvrons les paupières, toute l’animation du visible nous pénètre, sollicitant notre rétine à la manière d’un bombardement lumineux à travers lequel se forment des espaces, des textures, des mouvements, le regard oppose à cette submersion subie, réception passive, un mouvement paradoxal de projection. Qu’est-ce que lancer un regard alors, sinon contrer la prééminence du réel et son assignation par un mouvement d’orgueil, un geste projectif qui retourne l’expérience en une forme de prédation ? Une attitude qui vise à muer l’objet en sujet, le spectateur en acteur. On sait l’intimidation d’un regard appuyé, un regard qui refuse l’objectivation ou même l’objectisation, la contre et la soutien à la manière d’un bras de fer. C’est en ceci même que le regard n’est pas la vue, simple réceptivité optique, disposition perceptive, mais bien un geste, un engagement.
Tout être est une agglomération, une condensation, un épaississement dans l’espace continu auquel il prélève son monde. Une cristallisation ponctuelle. Le regard, informant l’indéterminé visuel complexe et mobile de notre milieu est une manifestation de cette capacité projective agglomérante par laquelle se silhouettent et se localisent des objets. Véritable réponse aux émanations, au rayonnement par lesquels le réel révèle sa nature insinuante, fluide, enveloppante en laquelle chaque particule pourrait se dissoudre, il est une des plus massives manifestation d’une forme de volonté ou de résistance. Résistance à l’assimilation, à l’assujettissement, à la domination du continu, de l’homogène, de l’indétermination, à l’entropie.
En réalité, nous sommes immergés d’abord dans une confusion de stimuli sonores, visuels, olfactifs, tactiles, kinesthésiques qui nous palpent, nous attouchent, nous sollicitent, s’enroulent autour de cette île fragile et volontaire que nous leurs opposons ; la traversent, la révèlent. Des agrégats sculptés, façonnés par ces multiples sollicitations comme la goutte se forme sous les contraintes des propriétés de l’eau dont elle se compose, de sa vitesse de chute, du milieu dans lequel elle chute, sa température, et quantité d’autres principes subtils. Soumis à cette condition de produit, de manifestation presque accidentelle, c’est-à-dire d’enfant. Mais d’enfant désirant. C’est peut-être cette crainte profonde, ce sentiment de vulnérabilité, cette inquiétude et cet orgueil ou fierté aussi qui ont poussé les modernes à nier l’immersion et la perméabilité qui étaient la leur, à durcir les objets et les êtres, à les cerner, les imperméabiliser, les étanchéiser dans des mots, des concepts, des ontologies. C’est en projetant un monde non plus enveloppant, mais distant, porté au devant, séparé, que nous pouvions nous tenir alors en position de l’affronter ; ambitionner de nous en rendre « maitre et possesseur », non plus jouet de forces énormes et mal visibles, de croyances et de craintes, mais meneur de jeu. Il fallait des objets séparés, inertes et sans mystères qui ne puisse être dévoilé pour les réduire enfin à leur utilité immédiate, à notre seul profit : animaux, végétaux, sols, territoires entiers jusqu’à ceux-là qui d’être un peu différents devaient être soumis, peuple, slaves, femmes et enfants, nègres selon les occasions, les époques.
C’est en nommant les êtres qui l’entourent et dont se faisant il se distingue que l’homme de la Genèse se fait auteur et père d’un monde dont il entend jouir ou qu’il se destine à dominer, à assujettir (tout ce qui vole dans le ciel, rampe sur la terre ou nage dans la mer).
Ainsi, le regard est un récit qui modèle notre existence, c’est à dire notre façon de nous manifester ¬¬¬— et d’abord à nous-même. Il participe de cette façon d’aménager le monde, de s’arranger des choses du monde, que nous nous faisons ¬—¬ très littéralement de cette élaboration écho-techno-symbolique que l’on appelle culture.
Il s’en veut même, pourrait-on dire, dans un geste jupitérien, en être partie prenante. Minimisant la réciprocité à l’œuvre ou la con-suscitation qui font de l’être et de son monde des créations réciproques, mobiles, inventives, jamais achevées, indémêlables, enchevêtrées, comme chacun participe de la définition de l’autre. Cette attitude pourrait-on dire est conjointe d’un anthropocentrisme (et à l’extrême, d’un égocentrisme) qui lui donnent sa forme lisible. Multiplier les expériences, les points de vue, les mondes conjoints, juxtaposés, contiguës ou plus souvent superposés, emboités, s’interpénétrant, se chevauchant, et les multiples interactions, influences, coalitions ou forces en présence se révèle d’une complexité inabordable, inintelligible dont on comprend qu’elle puisse apparaître à une volonté singulière travaillant à sa propre distinction comme anxiogène.
(…)

Image : Johann Zahn

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