santorin

rêveries ondulations dérives

L’universalisme des encyclopédistes des lumières mobilisa une soif de l’enregistrement, un désir de rationaliser les choses de la vie en les couchant côte à côte par familles qui traverse tout le XIXe siècle, justifiant quantité de tableaux comparatifs ou édifiants, planches pédagogiques, atlas aussi bien dans les registres de la botanique et de l’entomologie que de la géographie, la médecine ou la criminologie. Des gravures de l’encyclopédie jusqu’aux albums de Charcot ou Lavater, aux planches de Blossfeldt, d’Ernst Haeckel, des Becher en passant par les classifications les plus variées et les planches pédagogiques sur la classification des plantes, des animaux, des minéraux comme des milieux ou climats qui s’accrochaient dans les salles de classes ou illustraient les livres de sciences. Désir de fixer et de mesurer, de ranger et classer, d’ordonner et de « soumettre » ou « assujettir », comme l’incite la Genèse dans les paroles d’Elohim, toute chose à la domination humaine, à la rigueur scientifique, aux lumières qui épingla dans des boites le vol de nombreux papillons.
Côté à côte s’alignent sur un livre de conchyliologie, en autant de prélèvements, des spécimens singuliers dans leur manière d’explorer les variations qu’offre un principe ou le jeu que laissent les déterminismes et les spécialisations, des plus utilitaires aux plus extravagants ou excentriques. D’abord une sorte de Kori simplement tacheté d’ocre brun dit Porcelaine puis s’affranchissant du vulgaris ou du trivia pour déployer en même temps que leurs formes, des noms latins plus ronflants et des images plus délicates, des Casques et des Marginelles, des Volutes, des Buccins et des Murex et un Cérithe ou une Scallaire (epitonium clarthrus) déployant un colimaçon latéral, un Trocha, une sorte de petit Lambi marquant une série de bosselures comme nos phalanges le font sur la crête de nos poings lesquelles sur un autre individu prennent la dimension d’immenses cils cernant un œil aguicheur. La variété prodigieuse des formes du vivant se déploie dans ces collections comme autant de langues et d’accents, autant de gestes et de postures, autant de manières d’être, autant de mondes. « Ils nous proposent, écrit Valéry, étrangement unies, les idées d’ordre et de fantaisie, d’invention et de nécessité, de loi et d’exception ; et nous trouvons à la fois dans leur apparence le semblant d’une intention et d’une action qui les eût façonnés à peu près comme les hommes savent le faire, et cependant l’évidence de procédés qui nous sont interdits et impénétrables ». Beautés simples et complexes qui embarrassent l’intelligence.
Car nous avons le goût des listes comme celui des berceuses. Les noms des rivières et des montages, les mesures, ces goûts combinés qui firent produire sous un projet si scientifique des objets aussi surréalistes que ces albums où se trouvent rassemblés en ordre croissant ou décroissant les plus grands fleuves et les plus hauts sommets, toute l’abstraction qui, au lieu de désenchanter le monde par le recours à un langage froid, dépassionné, objectif redoublent le vertige, sonnent comme des formules mystérieuses et magiques : Il est des paysages que l’on explore et parcoure en glissant le doigt sur la carte, en prononçant des noms exotiques et évocateurs.
Ces tableaux ou posters recensant les principaux nœuds marins, parfois eux-mêmes piqués et légendés de petites étiquettes ont moins une valeur scientifique d’usage qu’ils ne sont des motifs à rêveries. Une chorégraphie plastique se déploie dans des combinaisons compliquées qui semblent ne valoir que par elles-mêmes, comme s’il ne s’agissait que d’explorer les possibilités les moins évidentes qu’offre un objet simple pour se transfigurer. Petits katas de judos ou de karaté dépliés parfois dans leur séquence en une succession de schémas que l’on pourrait presque voir se mouvoir en une animation délicate montée en boucle. Alors à la manière de chronophotographies remontant leur processus dans le carrousel d’un praxinoscope on imagine la danse échevelée d’anémones dans le flux et reflux des vagues, celles de méduses épinglées dans la lumière d’une caméra sous-marine. La contemplation de taches incite parfois à de semblables pensées fluides et rêveuses, à des émanations, comme le dirait Bachelard. « l’eau veut un habitant ». Et c’est bien de fluidité dont il est question quand des formes malgré leur fixité matérielle n’en finissent pas d’onduler sous le regard et sous la pensée.

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