Antoni_Tapies

Trace et dessin

« Fixer des traits, c’est jeter un filet d’images sur ce qu’on ne veut pas laisser fuir, c’es emprisonner un être, une chose dans un contour, donc les réduire en esclavage, les condamner à la décadence.
Pour maitriser il faut connaître, et connaître c’est d’abord décrire, éclairer, d’une lumière qui va les limiter, ces forces dont l’aveuglement multiple eût écartelé, étouffé le descripteur, s’il n’eût mis, entre lui et le décrit, la description avec ses grillages. »

René Crevel

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On conserve dans nos vies apaisées la crainte des coins sombres, des tournures mauvaises de certains lieux. Peur, irrationnelle comme on dit, d’autant plus vive que l’on se sent vulnérable et qui se répand à fortiori chez les jeunes enfants qui s’imaginent avec plus que nous encore d’angoisse -une angoisse non raisonnée- que le noir camoufle des hostilités redoutables et sournoises. Car dans notre imagination au moins, qui n’est rien d’autre que le lieu de travail des souvenirs, l’espace est le territoire de la lutte, le théâtre de prédations. On loge dans le mal visible, dans le sombre, dans ce qui vient au dos quelque chose qui a à voir avec le danger et la mort. Une vieille nécessité veille derrière la peur, un instinct de survie ou de conservation hume l’air, se méfie. Des souvenirs très anciens qui ont versés d’un être à l’autre à travers les âges et que l’on versera à notre tour. Bientôt, à l’ombre réelle se substitue la crainte. Peur et crainte viennent au-devant du réel et on ne fait plus que regarder au monde de nos propres projections.

Peut-on encore atteindre la trace ? La trace nue, sans vouloir y lire ? Ou est-ce que le langage tapisse tout ?
Il est des traces comme des ombres, l’esprit les tourne en signes. La trace est parente de l’empreinte, des tournures caractéristiques du ciel, du buisson qui frissonne, des odeurs discrètes en lesquelles on a toujours eu à lire. Chaque impact, brisure, chaque trait ou tâche, marque, est la trace de quelque chose. On ne peut s’empêcher de la mettre en perspective, de la faire jouer dans un enchainement causal qui nous concerne, de l’intégrer à une narration. Il y a cette histoire du galet de Makapansgat en lequel un de nos lointains ancêtres australopithèque avait reconnu l’apparence schématique d’un visage humain et qui devait l’avoir tellement fasciné qu’il avait décidé de s’en accompagner : on l’a retrouvé à ses côtés dans une caverne distante de plusieurs dizaines de kilomètres des torrents asséchés les plus proches. Trois millions d’années après, nous partageons son regard retrouvant dans le jaspe polis une de ces formes acheiropoïète du hasard : on ne peut s’empêcher d’y voir l’évocation d’un visage. Voit-on encore le galet derrière?

La question est de savoir ce que remue alors le signe. Comment il ouvre l’expérience ou l’espace. Ce à quoi il ouvre.

Il se peut, et c’est le cas des représentations dites figuratives, que le trait, ou un ensemble de trait savamment disposés et modulés figurent un objet ou un être. Qu’il appelle la comparaison et à la suite, la présence imaginaire ou verbale d’une réalité. Le dessin joue alors de la silhouette, du contraste par lequel se donnent les volumes, des limites par lesquelles se laissent percevoir des ruptures de plans. Bref, il joue du langage de l’œil. Il s’ajuste au filtre interprétatif qui détermine notre perception.
Aussitôt se fait la bascule. Ceci ferait une tête, ceci ferait un signe auquel accrocher la pensée, une chose à laquelle s’appuyer pour décider de nos mouvements moteurs ou internes. La trace, comme signe potentiel est une stimulation. L’œil s’accroche au signe dans ses mouvements de saccade comme un insecte zèbre le carreau, tourne et bute à l’ouverture. C’est une suite de caresses, comme une danse incantatoire. Il y a dans ces mouvements à la délicatesse étrange comme la reconnaissance de la vue au visible. Reconnaissance des sens au monde sensible qui en a donné la nécessité et en permet l’usage.
Signe et regard sont liés par un désir réciproque. Liés par cet espace qui intercède l’un pour l’autre et qui n’est autre que l’espace de l’interprétation, de la fabrique du sens.

De quoi ce besoin d’interprétation serait-il l’objet ? D’un besoin de sens, de signification (c’est-à-dire là encore une adéquation entre l’expression des choses et ce que travaille notre propre pensée)? Ou bien pourrait-on dire, un besoin égocentrique de ce que le monde s’adresse à nous ? Besoin de faire siennes, de porter à soi en se les rendant assimilables les façons par lesquelles la réalité se laisse percevoir ? Besoin d’atténuer l’étrangeté si ce n’est l’étranger, ce qui étant autre nous apparaît parfois comme un mystère, un rire blanc, un tumulte ou un silence ? Transformer en objet d’usage un sujet d’angoisse ? Besoin de distinguer ? C’est-à-dire de voir à travers le regard, c’est-à-dire se dresser comme sujet.

C’est un peu tout ça sans doute qui travaille en sous-main les dessins de Tapiès. Les plus épurés surtout, là où il n’est parfois plus rien à voir qu’une simple croix, hâtive et sommaire. Rien d’autre qu’une traduction primitive, primale de l’être, de l’homme qui se situe, de l’espace dans sa conjugaison d’un horizon et de la verticalité du soleil traversant le ciel. Un des enfants que l’on porte en gigogne se représentant un coucher de soleil.

Peut-être que le dessin, simplement, ouvre à l’être.

 

Image : Antoni Tapiès.

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