Pour autant, la jeune scène française et son intérêt actuel pour la peinture et même la peinture dans ce qu'elle a de plus traditionnel, figurative, sur toile, narrative, réaliste, surréaliste, de chevalet... dit quelque chose de l'époque. Elle témoigne d'une affirmation d'indépendance, de décomplexion. De quelque chose d'intempestif, de déhiérarchisé, dans le sens qu'il est entendu pour certains qu'il est possible de peindre sans trembler un bouquet de fleurs ou son ami.e qui lit allongé.e sur le tapis. Si on en a envie, si on y trouve du plaisir. Qu'il est nul besoin de légitimer son geste par une pertinence historique, par une démarche élaborée, un propos subversif ou politique. On peut si on le veut, cultiver le raffinement minutieux de la peinture de la Renaissance, le métier de Velasquez ou de Géricault. Voire aimer ce que l'on qualifiait à une époque de pompier ou de maniériste. Brasser le goût de l'ancien et la culture pop, non plus avec des élans iconoclastes ou punk, mais avec une sincère naïveté. On oublie Basquiat ou Warhol, Buren et Yoko Ono pour se référer à Bernard Buffet, Marie Laurencin, David, Nara, Will Cotton et Dali. Tout renouveau se fait par un changement de l'appareil critique, des références, du jugement de goût. On en reste parfois désemparé, regardant ce qui a lieu, sans plus trop savoir comment en juger. Les artistes dans les années 20 connurent ce mouvement de dégagement et de retournement des valeurs traditionnelles. Aujourd'hui, il semble parfois que les jeunes peintres s'occupent innocemment à retourner sur eux-mêmes les récits de l'art moderne et contemporain -- anti-modernes peut-être, comme l'écrit Antoine Compagnon, ou lassés des idéologies, baignés dans les post-vérités, tutoyant la solastagie et les « années folles » à l'heure de l'entre-deux. Se fait quelque chose de parallèle aux revendications d'un genre fluide et de la non binarité. Mais pointer précisément ces aspects sont la marque d'un regard forgé par un âge révolu, tenter d'ordonner ou de lire une période complexe, composite, contradictoire, tumultueuse rétive par certains aspects à faire histoire ou à se donner à lire. Donner peut-être trop de place à l'anecdote. Bien sûr, chaque époque a eu des peintres et des manières de peindre, des esthétiques variées, dépassant de loin celles qu'on a voulu en retenir pour écrire une histoire. Il en est de même aujourd'hui. Il ne faudrait pas imaginer un engouement généralisé là où il est seulement question de visibilité plus ou moins ponctuelle et locale. La France, ça reste un détail du monde, et les années 2020 un trait sur la frise chronologique. Il y a quinze ans, la plupart des prix, des appels à candidature que je regardais passer s'adressaient à des photographes. La plupart des résidences d'artiste favorisaient l'installation et la vidéo, formes jugées contemporaines. Les Frac jugeaient de même. Ainsi, nous avons été un certain nombre à passer par la résidence Shakers à Montluçon ou Chamalot en Corrèze. Et il ne nous semblait pouvoir lorgner que sur les collections du Frac Auvergne. Nous regardions du côté de Leipzig, en Allemagne. On s'échangeait les noms de Cremonini, de Desgrandchamps, de Peter Doig, de David Hockney, de Rebeyrolle ou d'Alberola sous le manteau. On regardait Cy Twombly, Martin Barré, Brice Marden, Anselm Kieffer, Barcelo, Daniel Richter, Viallat, Buren, Philip Guston, Sigmar Polke avec appétit. Je vénérais Sean Scully et Per Kirkeby. Il y avait bien eu cette exposition proposée par Hector Obalk et Didier Semin aux Beaux-Arts de Paris en 2000 qui nous avait laissé un catalogue. Mais les œuvres de Pomié, Goldstain, Boisrond, Lacroix ou Ivernel m'enthousiasmaient aussi peu que la démonstration et le ton d'Obalk. L'exposition Cher peintre... présentée deux ans plus tard, devenu mythique pour les prétendants à la peinture de ma génération, au centre Pompidou, m'apparaissait plus tonique quoique l'héritage de Picabia laissait envisager qu'il n'y avait plus de place que pour le second degré incarné par John Currin, Martin Kippenberger, Brian Calvin, le kitch de Kurt Kauper ou de Sophie von Hellerman. Révélations pourtant : Peter Doig, Neo Rauch, Elisabeth Peyton, Luc Tuymans. En 2002, Urgent painting, qui semble n'avoir pas eu beaucoup d'écho. En 2003, Eric Corne proposa Voir en peinture au Plateau à Paris. En 2006 Peinture/Malerei devait exporter les représentant du médium en Allemagne. Puis en 2010, l'exposition orchestrée par la galerie Eva Hober : La belle peinture est derrière nous. Ronan Barrot, Romain Bernini, Katia Bourdarel, Damien Cadio, Damien Deroubaix, Cristine Guinamand, Marlène Mocquet, Stéphane Pencréac'h, Axel Pahlavi, Lionel Sabatté, Jérôme Zonder, Youcef Korichi... Ma génération plus ou moins. J'aurais secrètement voulu en être, mais je constatais comme mes paysages auraient juré peut-être au milieu de ces peintures qui travaillaient le romantisme par la figure. Autour de moi, Claire Tabouret, Martin Bruneau, Maude Maris, Aurore Pallet, Nazanin Pouyandeh, Thomas Lévy-Lasne, Katarina Ziemke, Iris Levasseur, Julien Beneyton, puis Marion Bataillard, Eva Nielsen, Julien Des Monstiers, Mireille Blanc, Guillaume Bresson, Orsten Groom, Marion Charlet, Mathieu Cherkit, Coraline de Chiara, Daniel Mato... Jean Claraq, Nathanaelle Herbelin... Et pour les ainés, Gérard Garoust, Philippe Cognée, Marc Desgrandchamps, Djamel Tatah, Nina Childress, Yan Pei-Ming, Françoise Petrovitch. Je regardais Jonathan Meese, Jean-Michel Alberola, galerie Templon. Albert Ohelen, Shirley Jaffe galerie Obadia. Baselitz et Leroy galerie de France. Cremonini, Rebeyrolle, Denis Laget galerie Christian Bernard. En 2021, Thomas Lévy-Lasne présenta 50 artistes peintres contemporains de la scène française à Perpignan, généreux panorama qu'il prolongea par une série d'entretiens qui témoignent, par le filtre subjectif, d'une véritable vitalité, d'une diversité de pratiques qui confortent l'idée qu'une contrainte comme celle d'un médium et d'un support peut s'avérer fertile. Il est dommage qu'aucun éditeur, qu'aucune critique se soit saisit de l'occasion pour produire un complément aux anthologies qu'édita Taschen comme Art Now ou Art at the turn of the millenium, à celles de Phaidon comme Vitamine P. Dans ce sillage, en 2023, le MASC aux Sables d'Olonne proposa Voir en peinture, la jeune figuration en France. Exposition qui devait voyager à Saint Rémy de Provence puis à Dole. Et la même année, le MO.CO à Montpellier propose l'ambitieuse Immortelle, exposition présentant plus d'une centaine d'artistes peintres contemporains conçue par ses commissaires Numa Hamboursin et Amélie Adamo comme une « exposition de combat ». Une façon d'insister à grandes brassées par le filtre un peu étroit de la peinture figurative, de la peinture narrative, peut-être justement parce qu'elle est la plus suspecte : « non, la peinture figurative n'est pas réactionnaire et passéiste. Non, Pierre Soulages n'est pas le dernier grand peintre français. » Vient l'envie de poursuivre.