Les principes de l'architecture et même de la ville moderne selon Le Corbusier tiennent en la trinité « air espace lumière ». Et il y a dans la modernité comme dans les grandes utopies quelque chose d'un élan céleste, un idéal de pureté. La patine du temps, la rudesse du réel, l'entropie, ont donné à ces gestes, une forme de grandeur déchue. Des édifices sont rendus à la ruine, les matériaux, le corps en ses organes, on fait résurgence à travers les surfaces et les lignes. Le photographe Hiroshi Sugimoto dans une série dédiée à quelques architectures emblématiques de la modernité usera du flou comme de la manifestation de cette érosion dans la matière de l'image. Plutôt que d'archiver de manière documentaire leur stricte apparence, il donne ainsi l'impression de nous donner à voir à travers ce mélange mental qu'est le regard et qui combine à la présence indicielle, objective de l'objet visé, la somme de méditations vagues, dépolies, qui interfèrent ou se mêlent à quantité d'autres considérations, souvenirs, dans la pâte visqueuse du temps. Incidemment, ses images, quittant la clarté à laquelle on associe la netteté, l'idée claire, la définition, dans une assimilation de la pensée à l'optique, glissent d'un même mouvement vers le flou et vers l'ombre. Si la ressemblance par contact, celle de l'empreinte, du pochoir des mains négatives, des gyotaku , comme celui du Saint Suaire ou le Mandylion, s'assimilent à l'image vrai, la vera icona (Véronique), la caresse de l'ombre s'apparente à un contact sans contact, une déposition, et transporte avec elle son incertain, son équivoque qui en fait l'objet d'un suspend interprétatif. Plotin parle ainsi décrit les impressions mémorielles comme anamàttein. Et c'est quelque chose de similaire qui a lieu dans les travaux de Claire Georgina Daudin, laissant toute leur place à la sensation, à l'épanchement et aux états d'âme. Je me souviens incidemment de cette superstition que m'avais rapporté la poétesse Fanny Gondran : Le mauvais présage que représente, lorsque les laveuses étalent les draps sur l'herbe après les avoir essorés, le passage dans le ciel d'une buse dont le triangle d'ombre se porte alors sur le lin blanc. « C'est une histoire de mort... une prédiction très ancienne associée à son ombre. »
« L'artiste développe une recherche autour des formes éphémères du paysage architectural. À la Duchère, elle s'est intéressée aux ombres projetées par les bâtiments emblématiques du quartier dont les formes sont autant de dessins caractéristiques du territoire. Son attention s'est portée plus particulièrement sur l'architecture de la tour panoramique de l'architecte François-Régis Cottin, construite entre 1967 et 1972, dont elle a voulu faire entrer l'ombre à l'intérieur même du bâtiment. » (Pascal Bernard pour L'attrape-couleur, 2021)