Comme l'artiste le dira ultérieurement, interrogée dans son atelier, il y a dans cette manière de parcourir l'image de l'œil tandis que la main travaille simultanément à la surface du tableau quelque chose de similaire à la ballade en forêt, l'appareil en position intermédiaire entre soi et les choses (j'extrapole). Léonard disait ne pouvoir bien comprendre que ce qu'il dessinait. Les synonymes nous le racontent un peu, on comprend ce que l'on saisit, ce dont on se saisit, ce que d'une certaine manière on cerne, qu'on cerne en une idée, ou que l'on tient en main.
Pour beaucoup d'entre nous l'appareil est devenu un prolongement naturel. Parfois notre regard lui est confié, et à lui d'enregistrer ce que nous n'avons pas pu ou su voir, ce sur quoi nous n'avons fait que glisser. Parfois il est un œil supplémentaire poussé au devant de soi comme l'homme primitif se prolongeait en jetant la pierre ou la flèche. On pense à l'appareil jeté de Robert Franck, clichés hasardeux dans la mesure où le hasard serait la conjonction trop difficile à calculer de la manière de lancer, du poids de l'appareil, de la gravité etc., un œil détaché de soi, envoyé au ciel. D'autres fois encore, l'appareil est ce filtre qui interfère à notre rapport aux réalités, fige le monde en images, le réifie, l'asphyxie, l'écrase, le dépouille.
En fait il y a la prise de vue, cette mécanique qui serait comme un œil supplémentaire avec sa vision propre. Et l'image obtenue. La prise de vue dont la principale caractéristique serait précisément, non pas de prélever un fragment du monde bien sûr, mais fixer une manière de voir. A la façon des artefacts en physique qui sont le parasitage d'une observation par les moyens mis en œuvre pour l'observation même, la prise de vue se donne à voir elle-même. Elle projète sur le monde son propre reflet, comme une forte emprunte contaminant tout ce qu'elle tenterait de voir. Ceci est dit de l'appareil comme il pourrait l'être de l'œil. Une photographie donne à voir les caractéristiques optiques et mécaniques de l'appareil employé comme l'observation de l'appareil optique de certains animaux singularise les différentes manières qu'à le monde de se donner à voir. Voit-on autre chose que la manière qu'à la lumière de stimuler la paroi courbe de notre globe oculaire ?
En l'appareil, il m'intéresse d'y voir alors cette vision autre que des artistes ont parfois trouvé dans un handicap, une cécité partielle, une cataracte etc. L'appareil n'étant pas l'œil naturel perçu naïvement comme objectif ou lié à ce qui fait la condition humaine, physique, il devient une opportunité (comme l'anomalie physique) de voir différemment, de voir en dehors du schémas du champ visuel, de l'étroitesse d'une zone fovéale ou maculaire etc., voir en dehors de soi. La vision de l'appareil étant bien entendue limitée (profondeur de champ etc.) mais différemment. D'autant plus féconde qu'il y a l'appareil photographique avec ses réglages, ses qualités techniques, mais aussi la qualité due à la compression numérique, à l'impression (parfois une couleur ou un effet sur la toile vous sont inspirés par un défaut, un manque d'encre à l'impression, un effet de lentille), et encore les yeux singuliers que sont la télévision, le cinéma, Internet. Je me rappelle d'un film, Tokyo Eyes, dans lequel un des protagonistes, myope si mon souvenir est juste, ballade dans sa main une petite caméra qui est comme un œil supplémentaire, un œil singulier qui le prolonge et qu'il promène d'une manière tactile sur le monde autour. Comme l'appareil lancé de Robert Franck, ici cet œil au bout du bras contribue à faire une vision dissociée des contraintes du corps, une vision qui emprunte un peu au point de vue de l'oiseau, qui devient tentacule dans les aspérités de la ville, qui contourne la gène ou l'impossibilité d'un regard affronté au regard des autres. Imaginons l'homme bardé de prothèse comme l'a parfois rêvé la science fiction ou simplement les chimères. En fouillant un peu on a des dizaines d'exemples, de modalités en tête.
Après ce moment de la prise de vue donc, qui peut être de son fait ou n'être plus que les visions quasi anonymes et multiples de notre patrimoine visuel (de la télé à Internet), il y aurait le moment de la lecture de ces images qui nous renvoi une fois de plus au blow up d'Antonioni, au Voyeur de Powell et à toutes ces pratiques perverses ou banales de visionnages (jusqu'aux émissions de télé-réalité). Des images de nous-même et du monde ajoutées à la déjà formidable fertilité visuelle de ce qui nous entoure. François Cheng écrit quelque part : Il ne s'agit pas tant d'imiter la nature que de prendre part au processus même de la création. La peinture qui viendra de la photographie prise sera une continuité du monde, n'en expliquera rien.
C'est une déception et un enchantement, les images immobiles ou animées restituent ou amplifient le mystère, l'évidence opaque de ce qui nous échappe toujours dans l'épaisseur du monde.