HMH : Vous avez vu l'exposition Pollock au Museum of Modern Art ?
SS : J'ai vu Pollock et j'ai vu Rothko, dans la même journée. L'exposition Pollock nous montre quelqu'un qui s'est orienté vers une sorte d'élégance où la théorie rejoint la dimension physique, la gestuelle et l'idée convergeant dans une peinture parfaite. C'est ce qui s'est produit avec les grandes toiles, Number 30, 31 et 32.
HMH : Celles de Düsseldorf, du Metropolitan Museum of Art. Je crois que le tableau de Düsseldorf [Number 32] est le meilleur de tous.
SS : Oui, parce qu'il est noir et blanc, et c'est tout ce dont on a besoin. Une fois parvenu à ce degré d'élégance conceptuelle, visuelle et matérielle, il n'avait plus qu'à tout casser. Avec son goût pour les expériences et son tempérament instable, il était forcé de tout démolir et de se détruire en même temps par l'alcool. Il a bâti sa tour et il s'est senti obligé de la mettre par terre, et c'est ce qu'on voit dans la dernière salle, qui est catastrophique.
HMH : Comme quelqu'un qui est en train de se noyer, il essayait désespérément d'appeler au secours, en vain. On dirait qu'il avait compris qu'il ne pourrait pas aller plus loin.
SS : C'est la preuve que dans l'art, un chef-d'œuvre risque de tuer celui qui l'a fait. Parce que ce n'est pas la représentation de quelque chose d'extérieur à soi. Son sujet se ramène à une action, une émotion, une idée. Si on réussit, on risque l'explosion. Dans un certain sens, il suffit de réussir à un moment pour n'avoir plus rien à dire ensuite.
Entretient de Hans-Michael Herzog avec Sean Scully, NY dec 98. Traduction Jeanne Bouniort pour le catalogue de l'exposition Sean Scully à L'Hôtel des Arts à Toulon en 2003.