Yann Eouzan au Passage de Retz.
Lettre n°74 Paris, le 27 sept. 05

Il y avait mille façons de commencer cette lettre. Je n'en ai trouvé aucune.

Dois-je supposer pour introduire, que je n'avais rien à dire. A la vérité, je ne suis capable de rien énoncer sans q'un mauvais détail vienne nuancer le propos, en compliquer la forme ; sans que la chose, d'une certaine manière, m'échappe. Les éléments épars que sont les lettres au sein de leur succession continue, l'état provisoire du discours qu'elles composent, exclue toute possibilité d'organisation ou de perspective. Aussi n'ais-je pas d'aval sur leur contenu. Ainsi de ce bavardage --long de deux ans déjà !- lequel, absolument, ne serait pas « parler pour ne rien dire » mais épuisement de ce « parler » jusqu'à ne plus avoir à y rajouter.

J'ai toujours grand plaisir à écrire tout ce qui me vient. Cela ne veut pas dire que ce soit chose simple. Certaines parties du texte ne sont là qu'afin d'y introduire une phrase, de permettre la promiscuité de deux mots qui, sans les atours --ces précautions -- auraient fait lettre morte. Certaines tournures s'avancent toutes tremblantes d'un désir timide. Et des auteurs s'invitent afin de compléter. Et Pierre Bergounioux --encore lui !- d'ajouter : « De toutes les formes de pensée, la littérature est sans doute la plus approchée, la plus suggestive, quelque part entre la prose quotidienne qui court au ras des choses et qu'on oublie, et les plaines de la longue durée, le ciel des idées qu'explorent l'histoire et la philosophie. Je la regarde comme le seul moyen de mettre un peu d'ordre dans la confusion ténébreuse où nous sommes jetés, comme un accès majeur à plus de lumière et de liberté, d'authenticité .» C'est sans doute cela : « courir au ras des choses ». Au ras des choses les plus inertes, des choses qui, d'une certaine manière, se prélassent sur l'étendue. Et par leur dénombrement, leur description, leur recensement, tenter de mettre un peu d'ordre dans ce qui se présente à nous d'abord confus, mêlé, dense. Si peu à peu se compose une autobiographie fragmentaire et lacunaire c'est, comme le note Jules Renard dans son journal : « [qu'] il y a les conteurs et les écrivains. On conte ce qu'on veut ; on n'écrit que soi-même. » Et par cet écrit, on tente de cerner un peu mieux les choses avec lesquelles nous sommes en présence aussi bien au dedans qu'au dehors. On écrit pour se donner consistance. Tout ça est convenu me diras-tu. Il me sert à rien que je le répète une n-ième fois. Quel gribouilleur du dimanche n'est pas arrivé à cette conclusion ? Conclusion pathétique dans ma bouche, j'en conviens. (Déférence gardée envers l'auteur précité, sur lui je ne fais que renchérir) J'en ferais une étape.

Je t'avais déjà écrit comme m'interpellait le fait que face à une œuvre comme devant un paysage j'avais le sentiment de ne rien voir ; comme s'insinuait une solitude particulière et contemplative à l'issue de laquelle le sujet de mon attention me semblait être la posture dans laquelle je me trouvais plus que le tableau ou le site.

Je visitais hier une donation de portraits dessinés de l'école française du 17ème siècle comptant parmi les collections des Beaux-arts. Si je percevais leur esthétique particulière, leur efficacité parfois, il me semblait impossible cependant d'en tirer quoi que ce soit, nulle révélation, aucun secret. Toutes les expériences, sans leur rapport écrit, laissent en moi un sentiment d'inconsistance. Non pas que l'écrit les fixe efficacement et définitivement, il me semble du moins y tendre imperceptiblement, non pas qu'il parle de ces objets, il est « à partir d'eux ».

De toute façon: Ecrire des lettres à tort et à travers.

Les lettres se succèdent pareilles à une houle. Bavardage de vaguelettes se suivant, se complétant, se contredisant, s'induisant comme par contagion, s'effaçant individuellement, enfin, au sein d'une étendue que, de proche en proche, elles composent.

Peut-être ais-je quelque parenté avec un de ceux là qui, au café ou à l'arrêt de bus, se saisissent de vous pour épancher leur besoin de parler. Sans n'avoir rien à dire, sans cohérence, sans l'assentiment de leur interlocuteur duquel, d'ailleurs, ils n'attendent qu'une sorte de complicité tacite, le plus souvent artificielle, qu'ils auront plus ou moins dérobée. Loin de toute rentabilité, de toute efficacité, de toute économie, loin de l'homme en fait ; cette activité semble alors un souci dépourvu de signification. Parce qu'un effet climatique, un détail, l'évidence d'un objet, un mouvement au sein d'une sérénité profonde et absorbante produit une exaltation éperdue suivie d'un besoin de discourir sans disposer pour autant d'un sujet, d'un mot à dire. Peut-être ces circonstances induisant une inclinaison à la méditation, à une forme particulière de méditation dénuée de fondement comme de fin.

Et maintenant, de conclusion, même partielle, je suis dépourvu. Si tu en as une, je te laisse l'inscrire ci-dessous, le courage d'en débusquer une me manque.