Et que l'on ne croie pas que la résistance est un simple passif de celui qui ne participe pas d'une certaine mécanique céleste, elle est au contraire la détermination autonome, constante, éminemment active d'un positionnement. Et c'est cela justement notre étonnement : les réajustements de cap pour que ce qui est donné à voir, malgré le tumulte, ou plus précisément indépendamment de ce qu'il y a de transitoire et à quoi nous dépendons tous avec plus ou moins de réactivité, demeure (solidement) positionné. Il y a quelque chose de l'immobile indifférent au coups de vents mais dont les orteils et mille autre petits muscles, en sous main, si je puis dire, maintiennent l'équilibre par leurs réactions adéquates.
C'est bien de détachement dont il s'agit. Encore : d'une distance dont on ne sais plus bien si elle était délibérée ou conjoncturelle, d'un recul dont on sait en revanche de la bouche de Zarathoustra qu'il est un défi permanent .
Cela va du nom adopté, de tout ce que l'on nomme la charte graphique, aux expositions, aux œuvres, au ton, au soucis constant que l'on porte, à la rigueur dont ne fait preuve que celui qui est sincèrement préoccupé.
C'est cette disposition composite (« à la fois très soucieux et insouciant ») à laquelle Nietzsche dédie son premier ouvrage majeur ; -je disais détaché et préoccupé-, et aussi une attention portée à l'excellence de l'entreprise, une certaine aristocratie, qui me fait songer à Antoine de Galbert comme un actuel des Esseintes rêvant « à une thébaïde raffinée, à un dessert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l'incessant déluge de la sottise humaine. »
Les pans de ce rêve nous emmènent, à distance raisonnable des crânes où la liberté bat de l'aile dans ses piétinements, parmi les cahiers de Henry Darger artiste irréductible à l'œuvre énorme et émouvante dont on ne sait combien de temps encore il faudra la considérer comme une fiction et non comme le réel dans ce qu'il a de plus exorbitant. On y parcoure aussi, sorte de collision entre René Magritte et Thierry de Cordier, les compositions de Michaël Borremans, non pas tant compositions d'ailleurs que réminiscences, dont la capacité à hanter les apparente aux aïeux aux traits durs et indistincts dont on reconnaît sur les photographies nos propres antécédents, ou encore le vertigineux constat de jeunes gens dans ce sanatorium d'avant guerre morts depuis longtemps déjà.
La fois précédente nous y avions, pris dans les alvéoles, parcouru les images animées de la collection Lemaître, avant encore il y avait Dieter Appelt, Arnulf Rainer, Berlinde de Bruckhere et le collectionneur derrière la porte. Et toujours ce constat : comme le ralentissement du regard solidifie les choses.