Les pas perdus coagulent
« Je n'aime bien entendu, que les choses inaccomplies, je ne me propose rien tant que de trop embrasser. L'étreinte, la domination seule sont des leurres. Et c'est assez, pour l'instant, qu'une si jolie ombre danse au bord de la fenêtre par laquelle je vais recommencer chaque jour à me jeter. » J'aime à croire que si j'avais poussé plus loin en Montaigne et Rabelais j'écrirais comme Breton. Encore ais-je la prudence de ne pas vouloir vérifier la supposition trop conscient des risques d'y trouver bien des carences en fantaisie, en disponibilité et en charme. Etc.

André Breton publia Les pas perdus en 1924, il avait 27 ans. Le blog/journal fut initié dans ma 25ème année. Il y a un an. Considérant la distance, Breton était à la fois plus vieux et plus jeune que moi. D'ailleurs, au « pourquoi écrire » ; abréger le temps est la seule réponse à laquelle il lui a semblé pouvoir encore souscrire, avec cette réserve qu'il confesse également écrire pour allonger le temps. En tout cas il s'agissait d'agir dessus. Et à sa fantaisie.

Les deux projets ont pour commun d'user d'intermédiaires, rassemblés par affinités avec le rassembleur, pour composer un propos composite dont les racines tirant leurs sources se déploient en rhizome sympathique. Amener à soi un monde comme un enfant ses jouets. Et on sait après lui combien est important la rencontre. Encore y parvient-il mieux que moi avec une disponibilité à rendre exsangue un kaléidoscope, un sens de la phrase (conjuguant le lapidaire et le ciselé) et du discours (affirmant par la négation d'une négative). Des tournures désuètes, une manière de révéler la langue à elle-même, pour tout dire un charme qui n'est qu'à lui. Chaque image advient librement en un surgissement au caractère proprement stupéfiant, une effervescence volubile que j'envie.

Je n'aurai jamais comme il le fit, avec cette témérité fantaisiste, cet amusement sérieux qui ne laisse aucune chance, débuté avec cette confession dédaigneuse :

« Parfois, pour signifier « l'expérience » on a recours à cette expression émouvante : le plomb dans la tête. Le plomb dans la tête, on conçoit qu'il en résulte pour l'homme un certain déplacement de son centre de gravité. On a même convenu d'y voir la condition de l'équilibre humain, équilibre tout relatif puisque, au moins théoriquement, l'assimilation fonctionnelle qui caractérise les êtres vivants prend fin lorsque les conditions favorables cessent, et qu'elles cessent toujours. J'ai vingt-sept ans et me flatte de ne pas connaître de longtemps cet équilibre. » Pas plus que je n'ai pu laisser après un ami un morceau comme celui-ci.

« Les siècles boules de neige n'amassent en roulant que de petits pas d'hommes. On n'arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête. Le feu dans la campagne d'hiver attire tout au plus les loups. On est mal fixé sur la valeur des pressentiments si ces coups de bourse au ciel, les orages dont parle Baudelaire, de loin en loin font apparaître un ange au judas. C'est ainsi qu'en 1916 ce pauvre employé qui veillait permit à un papillon de demeurer sous l'appareil réflecteur dans son bureau. En dépit de sa jolie visière, -on était dans l'Ouest, -- il semblait n'avoir dans la tête qu'un alphabet morse. Il passait son temps à se souvenir des falaises d'Etretat et de parties de saute-mouton avec les nuages. Aussi accueillit-il avec empressement l'officier aviateur. A vrai dire, on ne sut jamais dans quelle arme Jacques servait. Je l'ai vu couvert d'une cuirasse, couvert n'est pas le mot, c'était le ciel pur. Il rayonnait avec cette rivière au cou, l'Amazone, je crois, qui arrose encore le Pérou. Il avait incendié de grandes parties de forêt vierge, on le voyait à ses cheveux et à tous les beaux animaux qui s'étaient réfugiés en lui. Ce n'est pas le serpent à sonnettes qui m'empêcha jamais de lui donner la main. [...] Les élégances masculines sortent de l'ordinaire. La couverture du Miroir des Modes est couleur de l'eau qui baigne le gratte-ciel où on l'imprime. Les ventres humains, bâtis sur pilotis, sont par ailleurs d'excellents parachutes. La fumée qui s'échappe de ces chapeaux haut de forme encadre de noir le diplôme d'honneur que nous voulions montrer aux amis et connaissances. Un jour, les décorations nous grimperont après comme des petits chats. Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c'est pour lacer son soulier. Dans les retours sur soi, mieux vaut emprunter les routes carrossables. La voiture de Madame est avancée puisque les chevaux tombent à la mer. Aimer et être aimé se poursuivent sur la jetée, c'est dangereux. Soyez sûrs que nous jouons plus de notre fortune dans les casinos. Surtout, ne pas tricher. Tu sais, Jacques, le joli mouvement des maîtresses sur l'écran, lorsque enfin on a tout perdu ? Fais voir tes mains, sous lesquelles l'air est ce grand instrument de musique : trop de chance, tu as trop de chance. Pourquoi aimes-tu faire affluer le sang bleu aux joues de cette petite ? J'ai connu un appartement qui était une merveilleuse toile d'araignée. Il y avait au centre de la pièce une cloche assez grosse qui rendait un son vexant tous les ans ou tous les quart d'heure. A l'en croire la guerre n'aurait pas toujours existé, on n'aurait jamais su par ce temps ce qui pouvait arriver, etc. Il y avait, bien entendu, de quoi rire. Le débardeur d'alors n'y manquait pas, son amie lui faisait de jolies dettes comme de la dentelle. L'ancien élève de M. Luc-Olivier Merson savait sans doute qu'en France l'émission de fausse monnaie est sévèrement punie. Que voulez-vous que nous fassions ? La belle affiche : ils reviennent. --Qui ?- les Vampires, et dans la salle éteinte les lettres rouges de Ce soir-là. Tu sais, je n'ai plus besoin de prendre la rampe pour descendre, et sous des semelles de peluche, l'escalier cesse d'être un accordéon.


Nous fûmes ces gais terroristes, sentimentaux à peine plus qu'il était de saison, des garnements qui promettent. Tout ou rien nous sourit. L'avenir est une belle feuille nervée qui prend les colorants et montre de remarquables lacunes. Il ne tient qu'à nous de puiser à pleines mains dans les chevelures échouées. Le repas futur est servi sur une nappe de pétrole. L'ingénieur des usines et le fermier général ont vieilli. « Nos pays chauds, de sont les cœurs. Nous avons mené la vie tambour battant. --Mon cher André, les épures vous laissent froid. J'ai fait venir ce rhum de la Jamaïque. L'élevage, voyez-vous, raidit l'herbe des prés ; d'un autre coté, je compte sur le sommeil pour tondre mes troupeaux. L'alouette du matin, c'est encore une de vos paraboles. » Les équilibres sont rares. La terre qui tourne sur elle-même en vingts-quatre heures n'est pas le seul pôle d'attraction. Dans le Colorado brillant les filles montent à cheval et ravagent superbement notre désir. Les blouses étoilées des porteurs d'eau, ce sont nos calculs approchants. Les croisés s'arrêtaient à des puits empoisonnés pour boire. Le célèbre baptême du feu rentre dans la nuit des superstitions adorables où figurent pour moi ces deux poisons attachés par une corde. C'est à elle que je t'abandonne. Des fruits moisissent sur l'arbre dans les feuillages noir. Je ne sais pas si on bat le grain ou s'il faut chercher une ruche tout près. Je pense à une noce juive. Un intérieur hollandais est ce qu'il y a de plus loin. Je te vois, Jacques, comme un berger des Landes : tu as de grosses échasses de craie. Le boisseau de sentiments n'est pas cher cette année. Il faut bien faire quelque chose pour vivre et la jolie relève à la capote souillée est une laitière dans le brouillard. Tu méritais mieux, le bagne par exemple. Je pensais t'y trouver avec moi en voyant le premier épisode de la Nouvelle Aurore, -- mon cher Palas. Pardon. Ah ! nous sommes morts tout les deux. C'est vrai que le monde réussit à bloquer toutes les machines infernales. Il n'y a pas de temps perdu ? De temps, on veut dire les bottes de sept lieues. Les boîtes d'aquarelles se détériorent. Les seize printemps de William R. G. Eddie... gardons cela pour nous. J'ai connu un homme plus beau qu'un mirliton. Il écrivait des lettres aussi sérieuses que les Gaulois. Nous sommes au XXe siècle (de l'ère chrétienne) et les amorces partent sous les talons d'enfants. Il y a des fleurs qui éclosent spécialement pour les articles nécrologiques dans les encriers. Cet homme fut mon ami.

En fréquentant St-Charles, j'ai comme lui voulu crier DADA ! « Tant qu'on fera réciter des prières dans les écoles sous forme d'explications de textes et de promenades dans les musées, nous crierons au despotisme et chercherons à troubler la cérémonie. » Mais le cri que l'on voudrait entendre de mon gosier aurait été un faux-semblant, un attendu grossier. Car je n'ai pas l'air hyrsute ni le style à propos. Epuisé des uns comme des autres; me reste à aller perdre mes pas ailleurs. DADA ou Merdre! Je ne me suis jamais vraiment accommodé de cette culture et ait toujours cherché dans les livres et les musées autre chose que le fait de me cultiver. Seulement exaspérer mon désir, intriguer la rigueur ou toute autre chose coriace. Il s'en suit que je m'accorde mal de ce que l'on nomme méthodologie. Il y a pensée absurde quand développer celle-ci consiste à scier la branche sur laquelle elle s'appuie pour s'élaborer. Pourtant toute réelle avancée à l'époque moderne semblait se faire à ce prix. Alors oui, devrais-je avancer de concours avec Yann Eouzan, oui, toute création tient de l'absurde. A la fac les champs magnétiques sont abordés comme de la chaux éteinte. J'en suis à chaque fois démoralisé. Mais résiste à l'écrit en imposant mon langage(Sans doute le même que lançait Desnos, déserteur, à la sentinelle), mettant, comme on dit, de mon grain. En outre, j'ai avec Breton le même constant intérêt à étudier les mots, et ce faisant les phrases, les auteurs... leurs réactions les uns sur les autres, estimant ne pouvoir rendre au langage sa destination pleine qu'au prix de cette attention. Ces auteurs que j'invite dans un coloque improbable, ces phrases que , comme des éléments chimiques, j'accouple; l'image que j'attend à voir surgir de l'interstice: Je lui doit beaucoup. C'est que l'action de Breton sur la pensée et la littérature est de l'ordre du remembrement. Chaque phrase est une dynamique baroque pour laquelle le tout est dans chaque chose et réciproquement. « C'est l'appel, comme d'un poumon vers l'air, à l'épanouissement du possible forcé dans ses tanières par la vie moderne comme le criminel l'est par la police, c'est l'attirance du zig-zag de foudre qui trace à travers le monde une des seules lignes de chance, une des seules lignes de vie qui puissent le traverser encore. »

Julien Gracq écrivit à ce propos ces quelques lignes auxquelles je reviens encore une fois : « Ou bien maintenir à tout prix la liquidité de la langue, sa disponibilité, en tentant, par une inattention rigoureuse aux affinités des mots, aux liaisons syntaxiques, à tout ce mécanisme verbal qui, si nous n'y prenons garde, s'ingénie à chaque instant à penser pour nous tout seul, de laisser le champ libre à l' » aimantation » intérieure du subconscient. Tentative séduisante, mais qui ne va pas sans des risques certains. La » continuelle infortune » qu'a été selon Breton l'histoire de l'écriture automatique dans le surréalisme tient peut-être à une double exigence, à peu près impossible à satisfaire, et dont les premiers surréalistes, acharnés à aboutir malgré tout, n'ont pas tenu suffisamment compte en effet l'abandon total au » caractère inépuisable du murmure « , à la dictée intérieure, y doit se doubler d'un effort de tous les instants, et qui réclame, lui, l'attention la plus soutenue, pour desserrer les mâchoires du langage, pour paralyser ses mécanismes moteurs, toujours prêts à se substituer à la pensée qui lâche la bride. Une langue, et surtout une langue qui comme la française a beaucoup servi (il s'agit ici de son usage littéraire) tend à ressembler de plus en plus à un système compliqué d'aiguillages entrecroisés -- où le mécanicien aux yeux bandés, beaucoup plus souvent que de provoquer quelqu'une de ces magnifiques catastrophes de locomotive renversée dans la forêt vierge dont rêve Breton, risque, plus banalement encore que d'autres, d'aboutir au cul-de-sac ensommeillé d'une voie de garage: on ne l'a déjà que trop vu. (...). L'autre solution (...) vise tout autant que la première à provoquer cette rupture des mécanismes semi-automatiques de la langue qui est la condition même de la création ; mais tandis que les tenants de l'écriture spontanée y tendent seulement afin de laisser la place libre au courant, au » murmure » qui devra disposer désormais de la langue comme d'une matière ductile, les poètes conscients du type valéryen, fort étrangers à cette notion de » champ libre » voient dans la réflexion et le travail sur les données du langage l'unique moyen de libération. Le goût du langage dans ce qu'il a de plus arbitrairement, de plus gratuitement » donné « : rimes, rythmes, clichés, assonances, » gênes exquises » se justifie pleinement -- non sans d'ailleurs continuer de nous gêner à notre tour -- à une telle manière de voir. On pourrait la caractériser comme la reconnaissance spontanée du besoin d'un cadre rigide préétabli où accrocher ses pensées pour pouvoir en expliciter les virtualités les plus intimes. »

Les pas perdus coagulent. Etc.

*Jacques Vaché -André Breton, Les pas perdus. -Julien Gracq, André Breton, quelques aspects de l'écrivain.