Les coutumes incertaines du temps qu'il fait
Temps passe et coutumes dont sont perdus les tenants s'attardent parfois encore, énigmatiques relents d'hier, d'époques où régnaient les enchantements les plus inventifs. Ne reste qu'un plaisant charme loufoque et chimérique qui n'est pas sans rappeler les histoires de grand-mères aux enfants de notre enfance dont on ne sait la part de véracité et d'affabulation. Rationnellement ils doivent leur nostalgique aux effets du temps qui, à la manière d'un paysage à travers la vitre du train, glisse hors de notre champ. Et pourtant on dirait que leur saveur n'est pas seulement par le caractère fluctuent des usages mais bien par essence, par poésie. Leur charme désuet, paradoxalement indépendamment du temps.

Et c'est encore sans dire, la forme ramassée ; ces textes trop peu serait-on tenté de dire, pour être épuisée, ces dires tenus comme une légende à mi mots -une partie obscure de l'existence- en un repli.

Quoi qu'il en soit, étant à mon tour dépositaire de cet ouvrage non commercialisé, je me suis senti en devoir d'en faire part et en retranscrit donc les quelques pages ici.

1

Pour les descendants terreux de ceux qui s'arrachèrent aux plaines où l'horizon tournait avec le regard, où, s'arrêtant, les hommes plantaient d'abord un poteau à quoi ils attachaient l'espace, un lancer de fers (devaient-ils ceindre le bois ?) célébrait obscurément les montures, leurs pas innombrables. Celles-ci depuis longtemps alourdies en chevaux de labour, le geste demeura d'ajouter fer sur fer au bas d'un pieu (il y aurait même eu des pieux à tête chevelue de crins). Puis vint cette coutume de prélever au passage un fer aimant de chance, surtout si plusieurs broches y demeurent attenantes.

2

D'inoffensives chouettes, on en a vu dormir à ces fenêtres, les yeux clos. Mais fut redouté que soient tapies dans l'intérieur obscur de petites puissances qui, sans forme, n'auraient même pas à se serrer ni froisser et, franchie la bouche d'écorce, allaient courir où, sur le dos de qui ? Depuis l'arbre ce qui vole est plus inquiétant si ne bat aucune aile... Précaution fut -- elle demeure çà et là, secrète -- de suspendre un grelot dont le modeste vacarme devrait les dissuader de sortir.

3

Ici tellement serrés les arbres ont surpris les hommes nés dans le vent d'étendues vides. Plus encore certains arbres creux ouverts comme manteaux d'écorce, leurs bras parfois de branches tout autant ravinées, ceux là furent supposés logis d'êtres dont seulement on apprit qu'ils ne se laissaient pas voir. Parut alors prudent de leur offrir -- une nuit par an- d'entrer dans la société agricole (tous n'étaient-ils pas coiffés par le même ciel ?). Sans doute s'agit-il de se les concilier entre deux crépuscules. Sabots salis ou bousculés vont au feu, non touchés on les remonte au grenier.

4

La campagne durant des siècles fut sillonnée par un nombre étonnant de chemins. Ceux qui couraient au faîte des buttes croisaient ceux qui allaient en travers, surélevés dans les fonds pour franchir un ruisseau, une prairie mouillée, enfoncés entre les champs dès qu'ils montaient une pente, presque partout bordés par des talus et couverts de branchages. Aussi, quand certains passages étaient en sable avec paillettes de mica que les roues ferrées arrachaient aux pierres, d'autres endroits n'étaient que boue, terre avec pluie pétrie par le troupeau de vaches et le pas des chevaux, giclant sous le poids de hautes roues. Par tournants, bifurcations, carrefours et sentes pour piétons, s'était constitué un réseau qui, semblait-il, n'avait point fonction de conduire mais de perdre. Alors celui qui trouvait, même clairsemés, avoine ou blé debout dans une partie de chemin, quelques dizaines d'enjambées, pouvait louer sa chance. Et si, restant discret, il (ou elle) osait plaisanter à ce propos, la réponse après un silence mâchonnait : le semoir fuit. Cependant il est habituel de n'approvisionner le semoir qu'une fois entré dans le champ. Crainte de paraître arriéré, nul n'aurait reconnu ce qui, fort lointainement, avait dû être un rite dont la pratique devenue plus rare laissait oublier le sens. Le hasard qui se présenta côté faste, d'infimes observations, des rencontres lentement orientées pour que montent au jour quelques bribes de mémoire enfouies tant par réticence que par oubli, un mot ici, là une hésitation, le tout cousu, voire reprisé, fait apparaître qu'une cérémonie d'ensemencement du chemin (en changeant chaque fois de lieu)viendrait du temps où ceux qui avaient tant marché se sont arrêtés dans l'espace empli d'arbres et de plantes pour y creuser une ferme. Il y aurait en l'intention, au moins symbolique, d'effacer toute trace des charois afin qu'ils ne fussent ni suivis ni rejoints. Herbes et fleurs semées sur les ornières comblées par grattages de la terre. Un enfant, le plus jeune possible, tenant les rênes de deux chevaux flanc à flanc (le travail ordinaire les mets en file). Resterait à découvrir quel genre d'araire, ou de herse, remuait la terre et comment étaient jetées les graines. Du moins peut-on croire que le rite consistant à semer dans la boue des chemins a dû se transformer, par usure du geste, en vœu de fertilité, d'où ces poignées de céréales.

5

Quand ronflent tellement les tracteurs on ignore ce que fut l'époque des chevaux, ceux-là d'autant plus nombreux qu'ils n'étaient pas dressés seulement pour traîner les outils mais aussi pour faire tourner les deux roues d'une carriole à profonde capote noire qui fut pendant longtemps, avant et après l'invention du vélocipède, le seul portage pour emmener des personnes. Avec la jument de sept ou huit cent kilos chaussée de fers pesant leur poids de forge, on ne prétendait pas que l'attelage fût léger, mais les juments trottaient parfois. Or l'allure composait avec la gamme des grelots pour articuler un langage -- doit-on le dire musical ? Musique pour fond de chemins- que jadis on savait faire sonner puis entendre. Nous sommes de ceux qui ont tenu les derniers grelots verdis souvent par oxydation, les moins anciens portant poinçon d'un chiffre qui graduait leur taille, donc la hauteur du ton. La taille n'est pas, d'ailleurs, leur unique variation, il y a également la fente et les évents du haut, fente large ou fente fine en croix. La matière de la bille, pierre, métal ou os, changeait aussi le son. Enfin l'endroit du harnachement où était attaché le grelot donnait un rythme particulier, qu'il marche ou coure le cheval ne meut pas toutes les parties de son corps avec même vivacité ou même fréquence. A jouer de ces choix possibles, le conducteur exprimait un message que les oreilles aux environs se jugeaient aptes à comprendre. Ne reste que la certitude, transmise vers nous sans explication, d'une « sortie des grelots », que d'autres nomment encore « libération des grelots », journée qui suppose une période annuelle où nul grelot ne devrait tinter, on ignore pour quelle cause. Peut-être souvenir enfoui d'une arrivée silencieusement en cette contrée. Ca et là des cuirs racornis demeurent appendus aux murs, entre nos doigts qui en étouffent le son quelques grelots, les autres sont muets, dans la boue, la poussière.

6

Maintenant rares les fermes où les poules sont encore à se promener ou courir librement, mangeant toutes sortes de choses qu'elles rencontrent, se tenant au repos par petits groupes dans les endroits qu'elles choisissent. Elles sont encloses derrière du grillage dans un espace attenant aux murs du bâti agricole. Les fermiers disent qu'elles salissent les abords de la maison, crottes, plumes, débris répandus par leur manie de gratter. Et puis il y a le renard. Quelques-uns, pour les avoir laissées encore en liberté, se les sont fait une à une voler. Pour peu que la renarde ait des petits au terrier, c'est quotidien, même en plein jour. Ils n'aiment pas les renards et la campagne, selon eux, en serait infestée. Enfin cela pour évoquer les années récentes où poiles et coq allaient encore à leur guise, sans doute n'y pratiquaient-on plus la fameuse journée mais certains croyaient bien avoir gardé souvenir, sinon de la coutume elle-même, du moins de leurs ancêtres qui sans doute l'avaient connue. Il fallait écouter, laisser les mots cheminer jusqu'à la bouche, ce qui advient pu à peu quand on remue es souvenirs. Donc, il y aurait eu, nul n'en savait la cause, une « journée des poules », que d'autres précisent comme « fête aux poules » permettant aux poules et coqs ( il y a souvent deux coqs) d'entrer dans la maison, la pièce centrale des fermes où se prennent les repas, et de s'y tenir si bon leur semblaient. Et même, le coq avait-il fantaisie de monter sur la table et de chanter, on souriait avec indulgence. Aujourd'hui vient une grimace car du croupion des poules ne sortent pas que des œufs ! Pourtant ce cocorico éclatant au bord des tartines, et si près de l'oreille, tandis que les griffes cherchaient à s'accrocher sur le bois de la table, quelle sensation ! S'agissait-il d'honorer pour sa fidélité la famille galline qui avait suivi (enfin...prisonnière dans des claies) les longs déplacements et qui, voulant bien demeurer domestiques, pondre dans les bâtiments, s'était en somme établie avec les cultivateurs ? Cette origine disparue, le but n'avait plus été, sûrement, que rendre les volailles favorables à leur propre élevage. Une dernière trace de la coutume marquait encore le parler il y a quelques décennies : si une poule par curiosité entrait dans la maison ou si avec cette intention elle se perchait sur la partie basse de la porte, elle était chassée d'un coup de torchon par la femme ou l'homme d'un coup de casquette, accompagné, quoique sans doute ils auraient eu du mal à justifier la formule, d'un « Ah mais, c'est point la journée des poules ! », ou encore »C'est point la fête aux poules ! »

Grand merci pour son envoie à Marie-Claude Rossard, le temps qu'il fait édition. D'autres livres de Jean-Loup Trassard (textes et photographies) chez le même éditeur. Sur le tierslivre.