Rilke
"La surface plane est celle qui est également touchée en chacune de ses parties par une règle droite posée sur elle. Elle sera ainsi très semblable à la surface d'une eau très pure."
Alberti
A l’époque médiévale, dans le monde arabo-musulman, l’ornement est comparé parfois à un savon qui nettoie les vêtements des impuretés. Ainsi la géométrie purifie le monde des sens. La formule m’est revenue alors que je me tenais devant une petite peinture sur papier de Claire Borde dont je considérais en façon de méditation la structure simple faite d’un champ monochrome anthracite très légèrement nuancé, cerné d’un fin liseré blanc et bleu.
Ainsi la révélation que connut Kandinsky un soir de 1910 à Munich, apercevant dans son atelier un tableau dont l’intrigue et l’enthousiaste la « beauté indescriptible ». Un tableau qui, basculé, illisible, en retournait à sa nature première telle que décrite par Maurice Denis : « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », avant même que d’être « un cheval de bataille, une femme nue ou quelconque anecdote ».
Pourtant, les œuvres de Kandinsky, si elles ne furent désormais plus figuratives, n’en devinrent pas pour autant « gegenstandslos », c’est à dire « sans objet ». Théâtre mouvementé, lyrique, batailles de formes et de couleurs, de lignes, de motifs distribués ou s’élançant en travers d’un espace aérien, en effet demeurait l’élément figural, rythmique jouant sur un fond.
Le Quadrilatère dit aussi Carré noir sur fond blanc qu’accrocha à l’hiver 1915 Kazimir Malevitch dans l’Angle Saint, galerie Nadejda Dobytchina, à la manière d’une icône, malgré sa radicalité et sa proximité formelle avec la peinture de Claire Borde n’y échappe pas non plus, laissant s’insinuer l’événement d’une forme qui par le jeu du contraste, quoique dépourvue de modelé, de volume, d’attributs figuratifs, se dégage d’un fond comme le ferait une figure synthétique.
Non, l’art de Claire Borde a davantage à voir avec celui de Fra Angelico. Avec ce blanc crayeux qu’il dégage entre les figures de l’Archange et de la Vierge dans l’Annonciation qu’il peignit à fresque dans la troisième cellule du couvent San Marco, à Florence.
La béance à laquelle ouvre la cavité du caveau dans la Mise au tombeau du Christ. Ces panneaux de marbre peints que le même plaça en soubassement de la Sainte conversation que l’on dit aussi Madone des ombres, si semblables aux pierres de Dali sur les vapeurs et essuyages desquelles rêvaient les lettrés chinois.
Conjonction ou symbiose tout à la fois du vide, comme le définit Albert de Saxe, « lieu non rempli de corps », ou de l’espace en tant que tel préexistant à toute irruption, semblable au temps s’étirant en pure étendue en amont de toute chose, et de la pure surface, sans dimension, vibratoire, inframince. Lieu où se déposent les ombres. Fleur de peau. Empire impalpable, sans épaisseur, des images. Sensation, sentiment.
Mais encore, champ s’énonçant dans un cadre, prenant forme, précipitant à l’intérieur de celui-ci.
Car, comme l’idée de l’univers sans l’homme ulcérait Baudelaire, l’étendue en son vertige se creuse d’autant qu’elle entre en tension avec un seuil, un parapet qui marque avec elle un écart ou qui lui fait pendant.
Ainsi de la carte marine vierge de La chasse au Snark, qui apparait et se matérialise à l’intérieur du cadre qui l’énonce. Ainsi du temple que les augures traçaient d’un bâton dans le ciel pour les auspices. Ainsi du ciel vide posé sur une mer d’ombre qui s’ouvrent dans la conscience du moine de Friedrich, par-delà le rivage. De la Porte-fenêtre à Collioure bouchée de noir qu’abandonna Matisse. Ouverture infinie et butée pareille à un mur. Ainsi des tableaux de Rothko devenant pour eux-mêmes des sortes de temples. Le petit pan de mur jaune que Proust décela en détaillant la Vue de Delft de Vermeer, Ainsi de la tombe d’Ozu à Kamakura, à laquelle s’associent tant de plans enchâssés et sur laquelle est gravé le caractère MU que l’on ne sait traduire en français qu’à l’interstice ou dans la conjugaison du « vide », du « rien constant », de « l’impermanence » ou d’une fusion entre l’être et l’univers.
Ainsi des lignes qui dans la peinture de Claire Borde surlignent le format en lequel le monochrome s’inscrit. Qui le tiennent là. Et diffusent autour de sa gravité relative, circulant, comme de son doigt mouillé on fait chanter les verres en cristal, une mélodie.
A cela tient l’insaisissable et si sensible tactilité de l’Ouvert. A cela ouvrent, comme des détails de trame les fausses fenêtres de Claire Borde. A des relations de lignes et de surfaces, à des champs, à une forme rythmique et silencieuse, à ce miroir dépoli auquel s’affronte la conscience (n’est-ce pas ce rôle que joue le reflet brouillé du couple royal dans les Ménines de Velasquez, entrainant toutes sortes de pensées déliées, mises en abîme, sur le regard et les images ?). A la pensée elle-même, quand, se déprenant de tout assujettissement elle s’entrevoit elle-même, nue, latente, jouissant de se reconnaitre dans le champ de ruine du doute. Émanation ou souffle. « Ça pense », ainsi que Nietzsche corrigea la proposition de Descartes. Comme on dit « il pleut ». Ou, timidement, au Japon, ne dit pas « je t’aime », mais suki desu, il y a de l’amour - ou Tsuki ga kirei desu ne, la lune est belle.
Là où naissent les songes.