{"id":3151,"date":"2013-06-29T13:29:00","date_gmt":"2013-06-29T12:29:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-a-p-b\/"},"modified":"2014-05-04T21:05:37","modified_gmt":"2014-05-04T20:05:37","slug":"lettre-a-p-b","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-a-p-b\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 P. B."},"content":{"rendered":"<div style=\"width: 510px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"http:\/\/artnews.org\/files\/0000054000\/0000053836.jpg\/Silvia_B%C3%A4chli.jpg\" width=\"500\" height=\"370\" \/><p class=\"wp-caption-text\">Sylvia B\u00e4chli, Sans titre (387) 2010.<\/p><\/div>\n<div style=\"clear: both;\"><\/div>\n<p>Lyon, le 27 juin.<br \/>\nIl s\u2019est trouv\u00e9 que j\u2019en suis venu naturellement \u00e0 partager mon temps entre la n\u00e9cessit\u00e9 prosa\u00efque de gagner ma vie (ce qui mange implacablement les deux tiers de mon temps) et deux autres activit\u00e9s qui ne semblent parfois n\u2019\u00eatre qu\u2019une mani\u00e8re de vivre activement ou vivre pleinement : la peinture et l\u2019\u00e9criture. <!--more-->Il ne s\u2019agit pas de choisir, chacune a sa part de n\u00e9cessit\u00e9, m\u00eame si pour moi, cancre scolaire, la pratique de la seconde fut laborieuse et s\u2019est faite quelque part par effraction (on pourrait dire que je n\u2019y \u00e9tais pas a priori pr\u00e9destin\u00e9, sauf \u00e0 penser justement que ne nous retient et nous concerne que ce qui pr\u00e9cis\u00e9ment nous \u00e9chappe, pose probl\u00e8me). L\u2019image et le langage, donc. Et encore, c\u2019est oublier un peu vite le reste qui, si discret qu\u2019il soit n\u2019en est pas moins essentiel : le besoin de gratter quelques fois \u00e0 un instrument pour en tirer des m\u00e9lodies, de sculpter, d\u2019aller au cin\u00e9ma, d\u2019\u00e9prouver l\u2019alentour en s\u2019immergeant dans le paysage, d\u2019\u00e9prouver le corps par quelques activit\u00e9s physiques. \u00a0Je veux dire qu\u2019il n\u2019y a pas de hi\u00e9rarchie, ou du moins qu\u2019elle n\u2019est le fait que d\u2019une inclinaison personnelle, contingente, le trait \u00e9tant forc\u00e9 par la mani\u00e8re de poser les termes. \u00a0Le cin\u00e9ma ne p\u00e9rime en rien la photographie, quand bien m\u00eame il semblerait en \u00eatre un d\u00e9veloppement technique abouti. Je me laisse penser parfois (persuad\u00e9 que penser consiste en cette activit\u00e9 extr\u00e9miste qui se construit dans le doute d\u2019elle-m\u00eame, dans l\u2019attirance des contradictions) que ce prodigieux instrument qu\u2019est le langage, producteur de syst\u00e8mes implacables d\u2019expression et d\u2019explication du r\u00e9el sous la forme de la r\u00e9alit\u00e9, ne p\u00e9rime en rien l\u2019expression primitive des images, des sons, des danses. \u00a0Quand bien m\u00eame la lettre serait une \u00e9laboration d\u00e9velopp\u00e9e du dessin de repr\u00e9sentation. Leur survivance, leur perp\u00e9tuelle actualit\u00e9, plaiderait pour cette hypoth\u00e8se. Le langage, n\u2019exprime \u00e0 mon sens dans sa r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019une part du r\u00e9el. Et je crois que c\u2019est cette carence qui induit le recours \u00e0 des formes non verbales. \u00a0La principale difficult\u00e9 \u00e9tant que ces formes \u00e9chappent pour grande part \u00e0 la rationalisation consciente, aux pleines lumi\u00e8res de la raison. Leur faiblesse, peut-\u00eatre, serait leur manque de communicabilit\u00e9, elle viendrait du flou de leurs contours. Parce qu\u2019enfin, qu\u2019on le veuille ou non, l\u2019esprit verbal rationnel auquel notre \u00eatre se soumet jusqu\u2019\u00e0 s\u2019y confondre, r\u00e9clame quelque chose \u00e0 sa mesure, ne juge que par sa langue. Ici m\u00eame, c\u2019est l\u2019outil dont j\u2019use pour poser et penser la question. C\u2019est une tentation diabolique et il serait sans doute plus sage, comme le conseille Matisse, que celui qui s\u2019engage \u00e0 faire \u0153uvre de peintre commence par \u00ab se couper la langue \u00bb, s\u2019en remette tout entier \u00e0 cette activit\u00e9 non verbale pour questionner, douter et r\u00e9pondre, ad lib (parce que je ne crois pas \u00e0 une r\u00e9solution). \u00a0 Bien s\u00fbr, les arts visuels les plus raffin\u00e9s fabriquent tout autant de la r\u00e9alit\u00e9 et de mani\u00e8re tout aussi partiale et partielle. Choisir, c\u2019est retrancher. J\u2019en d\u00e9duis que le recours \u00e0 ces pratiques conjointes de la plastique et du verbe r\u00e9sulte d\u2019une compl\u00e9mentarit\u00e9, d\u2019un besoin de compenser les angles morts. Chacune ne rendant compte que d\u2019un aspect du r\u00e9el sans que jamais se laisse entrevoir une forme de r\u00e9solution unificatrice. Il en est un peu comme de ces th\u00e9ories physiques de la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale et restreinte efficaces jusqu\u2019\u00e0 un point, se relayant quand il s\u2019agit d\u2019infiniment grand ou d\u2019infiniment petit, sans \u00eatre conciliables. \u00a0 \u00a0C\u2019est dans ce but d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette h\u00e9g\u00e9monie du langage que des artistes s\u2019en sont rendus aux hallucinations naturelles ou chimiques, au hasard, \u00e0 un certain dessaisissement. Une fa\u00e7on d\u2019\u00e9tendre le champ d\u2019expression et d\u2019une certaine mani\u00e8re, la surface de contact avec le monde. \u00a0L\u2019histoire de l\u2019art du XX\u00e8me si\u00e8cle s\u2019est globalement engag\u00e9e selon ces deux voies que sont d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le raisonnement verbal pouss\u00e9 \u00e0 son extr\u00eame d\u00e9veloppement, l\u2019art se d\u00e9sincarnant pour rejoindre le monde des id\u00e9es (l\u2019art conceptuel), de l\u2019autre une forme de d\u00e9croissance ramenant au sensible le plus nu, lyrisme de l\u2019abstraction initi\u00e9e par la musique, lib\u00e9ration \u00e0 l\u2019image des cr\u00e9ations de l\u2019enfance ou des marginaux, synesth\u00e9sie de Rimbaud ou Kandinsky, recours au hasard et au tumulte de l\u2019inconscient pour les surr\u00e9alistes, \u00e0 une forme pauvre (arte povera), \u00e0 un art r\u00e9solument de sensations (le plus proche de nous \u00e9tant Claude Lev\u00eaque). \u00a0Artaud : \u00ab\u00a0Je ferme les yeux de mon intelligence, et laisse parler en moi l&rsquo;informul\u00e9, je me donne l&rsquo;illusion d&rsquo;un syst\u00e8me dont les termes m&rsquo;\u00e9chapperaient. Mais de cette minute d&rsquo;erreur il me reste le sentiment d&rsquo;avoir ravi \u00e0 l&rsquo;inconnu quelque chose de r\u00e9el.\u00a0\u00bb \u00a0Arriv\u00e9 apr\u00e8s que ces chemins aient \u00e9t\u00e9 des aventures, il est au fond assez naturel que j\u2019en soit rendu \u00e0 chercher une sorte de troisi\u00e8me voie, h\u00e9sitant ou oscillant entre les efficaces clarifications de l\u2019esprit port\u00e9es par la langue et une forme de dessaisissement favorable \u00e0 une confusion que l\u2019on dirait volontiers primitive ou primordiale (je n\u2019avance ici aucune singularit\u00e9). Si le langage induit une pens\u00e9e fond\u00e9e sur le principe de discrimination, on voudrait parfois r\u00e9exprimer la continuit\u00e9 des choses en un vaste ensemble duquel aucun \u00e9l\u00e9ment n\u2019est dissociable sous peine de perdre dans son abstraction ce qui fait sa substance vive. Comme d\u2019\u00e9pingler un papillon fabrique l\u2019objet \u00ab papillon mort \u00bb qui, m\u00eame s\u2019il se donne plus clairement dans son immobilit\u00e9, perd le \u00ab papillon dans son vol \u00bb, papillon vif dont le vol participe pourtant de la d\u00e9finition plaine. Concr\u00e8tement, c\u2019est vouloir \u00e9crire une sensation d\u2019ensemble sans en passer par la description des d\u00e9tails qui composent ce paysage, ou encore rager de se voir fabriquer un nez \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019yeux et d\u2019une bouche l\u00e0 o\u00f9 on voudrait parvenir \u00e0 dessiner un visage dans la continuit\u00e9 vallonn\u00e9e qu\u2019il offre. Je sais la na\u00efvet\u00e9 qu\u2019il y a \u00e0 revenir \u00e0 ces choses l\u00e0. Le langage fait l\u2019effet de lyophiliser le r\u00e9el et l\u2019imagination, revenant \u00e0 cette donn\u00e9e s\u00e8che pour y retrouver une repr\u00e9sentation vive, fait l\u2019effet de le r\u00e9hydrater. \u00a0 \u00a0J\u2019en suis donc pour ma part, humblement rendu \u00e0 cet insoluble, une jambe appuy\u00e9e sur la beaut\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique et froide des concepts, des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques et l\u2019autre sur la r\u00e9alit\u00e9, sym\u00e9triquement \u00e9gocentr\u00e9e, ph\u00e9nom\u00e9nologique, \u00a0qui consiste \u00e0 affirmer depuis son exp\u00e9rience propre, \u00e0 la mani\u00e8re de Husserl, que la terre \u00ab ne se meut pas \u00bb. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 comprendre, de l\u2019autre sentir. Avec suspicions sym\u00e9triques. Concr\u00e8tement, j\u2019h\u00e9site souvent au moment de projeter un nouveau tableau entre le travail de composition, la ligne claire, le cadrage par un concept et le recours \u00e0 l\u2019informe des sensations color\u00e9es libres, au pur geste. Et c\u2019est probablement cette fa\u00e7on h\u00e9sitante qui m\u2019a fait aboutir \u00e0 pr\u00e9senter des toiles peintes \u00e0 l\u2019huile, c\u2019est-\u00e0-dire un travail de la mati\u00e8re, sous une vitre de plexiglas, encadr\u00e9es par une caisse grise refroidissant l\u2019objet, le rapprochant de l\u2019esth\u00e9tique \u00e9pur\u00e9e et sobre du design et de la photographie. \u00a0Au fond, je sais que ce n\u2019est qu\u2019une illusion : on ne fera jamais que r\u00e9duire le monde \u00e0 notre propre mesure et peut-\u00eatre qu\u2019en effet, l\u2019esprit ne fait jamais qu\u2019observer avec une fascination curieuse, sa propre activit\u00e9. \u00a0Le fait et que je ne peux m\u2019en remettre \u00e0 rien. Est-ce un fait de l\u2019\u00e9poque ? On n\u2019a plus de croyances si fortes pour mener droit nos certitudes. Ou peut-\u00eatre que l\u2019on se fait peur. L\u2019esprit humain semble tellement vicieux. C\u2019est de terreur alors que l\u2019on voudrait se confondre aux choses, entrer en contact avec elles par toute notre surface pour nous y transf\u00e9rer comme semblent se blottir ces v\u00e9g\u00e9taux invasifs d\u00e9pourvus de centre dans l\u2019humus de la terre jusqu\u2019\u00e0 former un tissu d\u2019une \u00e9tendue parfois prodigieuse. \u00a0 \u00a0Les certitudes, la raison, le progr\u00e8s, ce statut que nous nous accordons de mammif\u00e8re \u00ab sup\u00e9rieur \u00bb, cette fl\u00e8che anthropique, la vieille Europe\u2026 tous ces termes aujourd\u2019hui paraissent suspicieux \u00e0 ceux de ma g\u00e9n\u00e9ration dont la m\u00e9moire est d\u00e9j\u00e0 satur\u00e9e de d\u00e9bats, de scandales, de d\u00e9sillusions politiques et pass\u00e9e par la filtre du relativisme le plus vertigineux. Se profile parfois \u00e0 mis-mots la tentation de se d\u00e9signer comme illusion, vouloir en finir avec soi, avec une certaine arrogance, avec le positivisme des Lumi\u00e8res. D\u2019op\u00e9rer un retournement. \u00a0Bien s\u00fbr, tout ce que j\u2019avance l\u00e0 ne sont que des hypoth\u00e8ses et bien hasardeuses, et m\u00eame un peu h\u00e2tives, des h\u00e9sitations encore. Une tentative contradictoire ou paradoxale de tirer quelques id\u00e9es de cette tentation des sensations. Je suis oblig\u00e9 de m\u2019excuser pour ce que je vous impose d\u2019errements. Je vous envoie tr\u00e8s bient\u00f4t une ou des images qui pourront peut-\u00eatre parvenir \u00e0 exprimer tout cela en acte.<\/p>\n<div style=\"text-align: left;\" align=\"right\"><\/div>\n<div style=\"text-align: left;\" align=\"right\"><span lang=\"FR\"><span lang=\"FR\">Bien cordialement, \u00a0 \u00a0\u00a0<\/span><\/span><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lyon, le 27 juin.<br \/>\nIl s\u2019est  s\u2019est trouv\u00e9 que j\u2019en suis venu naturellement \u00e0 partager mon temps entre la n\u00e9cessit\u00e9 prosa\u00efque de gagner ma vie (&#8230;)<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5838,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3151","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3151","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3151"}],"version-history":[{"count":17,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3151\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6385,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3151\/revisions\/6385"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5838"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3151"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3151"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3151"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}