{"id":3155,"date":"2013-05-07T20:38:00","date_gmt":"2013-05-07T19:38:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/quel-temps-pour-la-lecture-dense\/"},"modified":"2013-08-28T20:57:07","modified_gmt":"2013-08-28T19:57:07","slug":"quel-temps-pour-la-lecture-dense","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/quel-temps-pour-la-lecture-dense\/","title":{"rendered":"Quel temps pour la lecture dense ?"},"content":{"rendered":"<p>Dit que ses journ\u00e9es l\u2019\u00e9crasent, que ne restent apr\u00e8s les heures et les jours \u00e0 s\u2019empiler que sa carcasse \u00e0 peser sur elle-m\u00eame, la t\u00eate lourde et l\u2019envie de se rincer de \u00e7a. Pas la force d\u2019autre chose. Faut mesurer la fatigue et l\u2019usure. Parce que jamais \u00e0 soi que quelques instants. <!--more-->Des morceaux, il dit. Pas vraiment le temps de penser \u00e0 autre chose que ce qui te passe entre les mains, et les pauvres moments autour de la machine \u00e0 caf\u00e9 ou \u00e0 manger le sandwich c\u2019est blaguer le coll\u00e8gue \u00e9couter et dire le peu n\u00e9cessaire \u00e0 faire groupe. On sait que ce qu\u2019on dit c\u2019est pareil que soupirer, mais soupirer ensemble. Sinon on serait rendu tout seul avec nos mains, nos choses \u00e0 faire et ce qui tourne dans notre t\u00eate malgr\u00e9 nous comme le courant qui tire l\u2019eau tout le temps d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre et qui s\u2019\u00e9vapore et qui pleut en haut des montagnes et retourne \u00e0 la mer et s\u2019\u00e9vapore encore. C\u2019est le cycle de l\u2019eau dans la t\u00eate si t\u2019es pas \u00e0 sortir des phrases et les passer \u00e0 d\u2019autres. Comme sur la machine \u00e0 laver aussi. A peine de quoi cerner un peu sa vie, fl\u00e9chir l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est possible apr\u00e8s ce qui t\u2019occupe dans l\u2019instant et qui te fait tenir en te donnant un projet \u00e0 toi. M\u00eame si c\u2019est juste trouver le CD de ce que tu as entendu \u00e0 la radio le matin et que le petit moment que tu as tu l\u2019occupes en t\u2019imaginant les couloirs de la Fnac et \u00e0 tacher de retenir le nom du groupe. La journ\u00e9e comme un bloc travers\u00e9 sans lumi\u00e8res d\u2019une chose \u00e0 l\u2019autre, il dit. Et souvent tu te rends compte que t\u2019as fini la journ\u00e9e alors que depuis 20 minutes tu roules sur le retour d\u00e9j\u00e0. Conduire m\u00eame sans savoir parce que la journ\u00e9e t\u2019accroche encore. Qui alors qui ouvre la porti\u00e8re, qui tourne la clef, qui joue des p\u00e9dales ? Demande : l\u2019habitude, on dit ? L\u2019habitude qui fait ces choses-l\u00e0 quand toi tu es dans ta t\u00eate parti ailleurs ? Et pendant ce temps t\u2019en es rendu \u00e0 quoi que \u00e7a fait tes gestes \u00e0 ta place ? Qui c\u2019est qui y passerait dans l\u2019accident \u00e0 ce moment-l\u00e0 ? Peut-\u00eatre qu\u2019on serait mort sans m\u00eame s\u2019en rendre compte, comme y\u2019en a qui meurent dans leur sommeil \u00e0 r\u00eaver peut-\u00eatre d\u2019autre chose. Il est o\u00f9 ton esprit, comme tu dis, quand \u00e7a conduit sans toi? Flottant dans quelle contre-all\u00e9e pour d\u2019un coup l\u2019impression de se r\u00e9veiller, de recoller \u00e0 soi? Un peu comme si une partie de toi parvenait pas \u00e0 rejoindre l\u2019autre. On plaisante que celui dont l\u2019alcool trouble le regard aborde peut-\u00eatre une v\u00e9rit\u00e9 quand l\u2019image se d\u00e9boite de sa forme. Faut attendre la moiti\u00e9 du trajet pour enfin que tu te retrouves. Que \u00e7a recolle. La fatigue dans le dos qui s\u2019affaisse. Les morceaux qui glissent l\u2019un dans l\u2019autre dans la radio pour accompagner. Tes mains sur le volant. Comme si c\u2019\u00e9taient les mains d\u2019un autre, ou les revoir apr\u00e8s les avoir longtemps perdu de vue. Pareil pour le paysage : des fois tu te demandes ou tu es d\u2019un coup avec l\u2019impression d\u2019avoir jamais vu ce b\u00e2timent-l\u00e0 au bord ou le rond-point. Du temps avant de reconna\u00eetre. Comme si tu n\u2019avais jamais fait que quelques parties du trajet alors que forc\u00e9ment. Tu bloques l\u2019oeil sur l\u2019angle d\u2019un b\u00e2timent, une publicit\u00e9. L\u00e0 tu voudrais faire quoi d\u2019autre que regagner un peu de conscience ? Il r\u00e9p\u00e8te : tu voudrais faire quoi d\u2019autre ? L\u2019otage. Toujours se sentir otage ou contraint. Qu\u2019on t\u2019impose. Des horaires, des trajets. Et quand tu tournes long dans le quartier \u00e0 trouver o\u00f9 garer, ce qui monte en m\u00eame temps qu\u2019une haine sourde, mal dirig\u00e9e, c\u2019est le besoin de repos de soi, pas autre chose. Le besoin de t\u2019extraire de \u00e7a, visc\u00e9ral. Pas la place. R\u00e9p\u00e8te : pas la force de replonger dans du dur. Juste \u00e0 rendre les armes. S\u2019\u00e9crouler l\u00e0 o\u00f9 tombe le corps. Et la fatigue dans les yeux, la surface comme br\u00fbl\u00e9e. S\u2019en remettre, oui, \u00e0 l\u2019abrutissement consenti d\u2019un programme t\u00e9l\u00e9 bidon, laisser les choses penser pour soi. Prendre plaisir \u00e0 se laisser gagner par la torpeur. Se dessaisir juste une heure ou deux. Bosser un peu, le peu de temps qu\u2019il reste avant que la fatigue embrouille tout et d\u00e9finitivement. Une journ\u00e9e est si vite bouff\u00e9e. Il r\u00e9p\u00e8te encore, je le mets o\u00f9 ton bouquin, le rentre dans quel espace? Faut pas m\u2019en vouloir si je peux pas. Alors que tu te r\u00e9veilles en pleine nuit, t\u00e9l\u00e9 allum\u00e9e encore et que c\u2019est supplice de te trainer jusqu\u2019\u00e0 la chambre ? Sous la douche, 6h30, alors que tout le corps remonte en lui dans l\u2019ankylose du sommeil ? Tu vois, il me dit encore, rien contre toi ou tes bouquins. Et faut pas m\u2019en vouloir, mais tu le prendrais o\u00f9 le temps, tu la prendrais o\u00f9 la disponibilit\u00e9 de la t\u00eate pour la lecture dense ?<\/p>\n<p>\u00ab Tout plaquer, partir \u00bb. Tu te dis : \u00ab tout plaquer, partir \u00bb, comme on dirait d\u2019une voix d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e quelque chose dans le genre religieux. Tu r\u00e9clames. Et peut-\u00eatre au fond c\u2019est implorer \u00e0 toi-m\u00eame un mouvement en dehors de ce qui t\u2019emporte et t\u2019use. Une issue. De l\u2019\u00e9tendue pour d\u00e9ployer quelque chose en toi de trop longtemps recroquevill\u00e9 et qui fait mal de cet inconfort prolong\u00e9. Quelque chose que t\u2019en peux plus de tenir serr\u00e9, contraint. Que tu crois que partir permettrait de d\u00e9ployer. Un \u00e9lan ou quelque chose comme \u00e7a. Une partie de toi qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019autre dans ce mouvement d\u2019\u00e9lan, ce mouvement comme on s\u2019extirpe de la masse grouillante, nasse engluante, d\u2019un filet pour respirer \u00e0 la surface. Il y a un menton tendu haut dans ces paroles-l\u00e0, m\u00eame dites au-dedans. Quelque chose de jet\u00e9 hors de l\u2019ordre, jet\u00e9 \u00e0 la vue de tous, sur la place, en la lumi\u00e8re, comme une incongruit\u00e9. Un truc g\u00eanant qu\u2019on voudrait pas voir, parce que \u00e7a perturbe, \u00e7a fait une rupture dans la musique, \u00e7a sort du cadre. Une partie qui n\u2019en peut plus du manque de courage de l\u2019autre, celle qui courbe le dos et tente chaque jour de s\u2019accoutumer, de se conformer, de se lisser les plumes pour nier le frottement. Une partie qui n\u2019en peut plus que l\u2019autre se berce m\u00eame de ses cris comme si c\u2019\u00e9tait des modulations qui font parti de la grande musique l\u00e9nifiante et qui attend, qui attend que tout passe, que le temps ait calm\u00e9 le sang.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dit que ses journ\u00e9es l\u2019\u00e9crasent, que ne restent apr\u00e8s les heures et les jours \u00e0 s\u2019empiler que sa carcasse \u00e0 peser sur elle-m\u00eame, la t\u00eate lourde et l\u2019envie de se rincer de \u00e7a. Pas la force d\u2019autre chose. Faut mesurer la fatigue et l\u2019usure. Parce que jamais \u00e0 soi que quelques instants.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3155","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3155","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3155"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3155\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5991,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3155\/revisions\/5991"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3155"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3155"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3155"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}