{"id":3157,"date":"2013-03-19T10:33:00","date_gmt":"2013-03-19T09:33:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-regardla-salle-dattente-petites-histoires-sur-le-regard-et-le-temps\/"},"modified":"2013-08-28T20:58:00","modified_gmt":"2013-08-28T19:58:00","slug":"le-regardla-salle-dattente-petites-histoires-sur-le-regard-et-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-regardla-salle-dattente-petites-histoires-sur-le-regard-et-le-temps\/","title":{"rendered":"Le regard\/la salle d\u2019attente : petites histoires sur le regard et le temps"},"content":{"rendered":"<p>Si l&rsquo;on pouvait installer un cam\u00e9ra devant un paysage et prendre une image tous les cent ans, la projection du film montrerait bien comment les parties meubles du sol glissent sur les pentes et disparaissent dans les cours d&rsquo;eau.<!--more--> Le film ferait voir aussi que ce d\u00e9placement ne s&rsquo;op\u00e8re pas de fa\u00e7on \u00e9gale et continue. L&rsquo;\u00e9rosion laisse des temps de r\u00e9pit aux mat\u00e9riaux transport\u00e9s : ils en profitent pour se d\u00e9poser dans les fissures, sur les replats, dans les fonds de vall\u00e9es. Un jour, ils seront repris et entra\u00een\u00e9s plus loin. Le r\u00e9pit peut \u00eatre court; il peut aussi durer des si\u00e8cles, et m\u00eame sembler ind\u00e9fini. Les sites pr\u00e9historiques se rencontrent dans des endroits o\u00f9 les couches s\u00e9dimentaires ont subsist\u00e9 sans trop de dommage. C&rsquo;est dans ces lieux privil\u00e9gi\u00e9s qu&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es les archives de la terre.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Leroi-Gourhan<\/p>\n<p>J\u2019ai toujours pens\u00e9 qu\u2019il existait une \u00e9quation qui formalisait les relations entre la mati\u00e8re et le temps en observant dans les plis des montagnes, si solides et fig\u00e9es soient-elles dans l\u2019instant o\u00f9 je les consid\u00e9rais, une forme de ductilit\u00e9 patiente, de souplesse intime qui renvoyait \u00e0 la grande temporalit\u00e9.<\/p>\n<p>Que l\u2019on examine les arbres dans leur temps propre d\u2019arbres, confront\u00e9s \u00e0 la duret\u00e9 du b\u00e9ton, d\u2019un cerclage de m\u00e9tal dont il leur faut accuser la contrainte : ce sont des bourrelets mous qui \u00e9treignent l\u2019obstacle, semblant d\u00e9gouliner autour comme si le temps, l\u2019opini\u00e2tre constance v\u00e9g\u00e9tale qui est la leur les avaient rendus \u00e0 une certaine tendresse. C\u2019est, je veux bien me le laisser croire, notre appr\u00e9hension trop br\u00e8ve qui les durcit et les scelle, nous rendant aveugle \u00e0 leurs \u00e9panchements. On s\u2019accorderait \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 du temps que l\u2019on verrait pour s\u00fbr vivre alors ce que l\u2019on croit inerte. Et dans leur lenteur infinie on surprendrait enfin les mouvements des montagnes et des arbres, leur \u00e9tonnante et sereine \u00e9lasticit\u00e9. Ce ne serait pas le temps, si on en \u00e9pousait l\u2019\u00e9tendue, qui coulerait telle une rivi\u00e8re emportant chaque instant, mais le monde lui-m\u00eame et ses objets, si solides soient-ils en apparence \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de notre regard, de notre dur\u00e9e propre. Dans son livre sur la mer, Michelet \u00e9voque les plages comme des d\u00e9serts ourl\u00e9s de vagues sur lesquels on ne distingue rien d\u2019abord. Sauf \u00e0 les regarder longuement, s\u2019accordant \u00e0 l\u2019\u00e9tendue comme avec empathie, \u00ab en \u00e9pousant l\u2019intelligence \u00bb, et alors distinguer dans l\u2019apparente immobilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale une multitude de vies s\u2019agitant petitement, un grouillement t\u00e9nu. Apr\u00e8s, on n\u2019en revient pas de surprendre ce qui nous \u00e9chappait : on avait si peu vu de ce que les lieux donnaient \u00e0 voir. On mesure que l\u2019on jugeait h\u00e2tivement et tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Que l\u2019on pense au fameux 4\u201933, de John Cage, partition vide ou presque cr\u00e9ant une situation d\u2019attente prolong\u00e9e laquelle finira par r\u00e9v\u00e9ler de quels bruits divers et discrets se peuple ce que l\u2019on dit silence. \u00ab TACET \u00bb, comme seule annotation pour dire l\u2019action n\u00e9gative (\u00ab se taire \u00bb) par laquelle on se rendra enfin disponible, attentif \u00e0 ce qui peuple ce que l\u2019on classe h\u00e2tivement hors d\u2019int\u00e9r\u00eat, vide. Et qui aura not\u00e9 que les monochromes blancs qu\u2019accrochait \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque Robert Rauschenberg n\u2019\u00e9taient blancs que pour ceux qui ne voulaient pas voir les traces du temps et les poussi\u00e8res dont elles se voulaient \u00eatre les r\u00e9v\u00e9lateurs ? Il aurait fallu s\u2019y attarder.<\/p>\n<p>On aura calcul\u00e9 qu\u2019un visiteur parcourant le Louvre n\u2019accorde en moyenne \u00e0 chaque \u0153uvre crois\u00e9e gu\u00e8re plus de sept secondes. C\u2019est dire comme on s\u2019est fait une habitude d\u2019aller \u00e0 travers les choses, laissant glisser le regard, emport\u00e9s par un mouvement irr\u00e9pressible, comme on le serait dans un train, passant continuellement au bord de tout, \u00e9tirant l\u2019\u00e9tendue, n\u2019en retenant rien que de vague et d\u2019indistinct (On mesure un peu tristement l\u2019\u00e9cart entre le travail de l\u2019artiste dans sa passion laborieuse et ce que l\u2019on sera pr\u00eat \u00e0 lui accorder d\u2019attention pour le payer en retour.). Ce qui est vrai pour le Louvre est vrai au quotidien : on ne prends pas le temps de voir ; et si l\u2019\u0153il aborde au monde visuel par des sautes qui s\u2019appuient sur quelques points marquants, des contrastes, des limites, des \u00e9cueils pour tout dire sur l\u2019\u00e9tendue mouvante, le reste est rendu \u00e0 la nuit ou bross\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, en tout cas n\u00e9glig\u00e9. L\u2019\u0153il va \u00e0 l\u2019essentiel, c\u2019est l\u00e0 sa nature premi\u00e8re, pour reconna\u00eetre et rep\u00e9rer, distinguer au plus vite et guider la carcasse de celui dont il est la vigie, en t\u00eate des autres sens, \u00e0 travers une confusion de signes et de stimuli. On pense voir alors que l\u2019\u0153il seulement surnage \u00e0 la surface du visible.<\/p>\n<p>On sait que l\u2019on ne voit vraiment que ce que l\u2019on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 et qui se d\u00e9tache alors de l\u2019indistinct global parce qu\u2019on le reconna\u00eet, l\u2019ins\u00e8re dans une exp\u00e9rience particuli\u00e8re, le nomme. De plus, c\u2019est toujours la m\u00eame chose : le brin d\u2019herbe dans sa petite singularit\u00e9 \u00e9chappe \u00e0 celui qui contemple l\u2019\u00e9tendue, se fondant dans l\u2019impression d\u2019ensemble. Y porter toute son attention au contraire repousse le tableau g\u00e9n\u00e9ral hors du champ visuel ; le d\u00e9tail \u00e9vacuant le reste. Mallarm\u00e9 parle merveilleusement de la fleur, \u00ab absente de tout bouquet \u00bb. On se souvient de Palomar, le personnage de Calvino, r\u00e9solu \u00e0 regarder un peu s\u00e9rieusement les vagues sur le rivage, tentant d\u2019en isoler dans un fr\u00e9missement la gen\u00e8se, l\u2019\u00e9laboration ourl\u00e9e et le mouvement de r\u00e9solution, s\u2019\u00e9nervant, se perdant dans l\u2019ensemble mouvant que de proche en proche elles composent. Giacometti fait de m\u00eame, butant a chaque \u00e9l\u00e9ment d\u2019un visage dans la relation qu\u2019il entretient \u00e0 l\u2019autre, les paysages d\u2019une infinie complexit\u00e9 que forment ces moments de jonctions et cette fa\u00e7on aussi qu\u2019ont le fond et le sujet de se distinguer sans rupture dans l\u2019exp\u00e9rience du regard. Tout \u00e7a qui lui faisait dire malgr\u00e9 Breton qu\u2019apr\u00e8s des si\u00e8cles d\u2019exercice, non, aujourd\u2019hui encore \u00e0 bien y consid\u00e9rer, on ne sait toujours pas ce qu\u2019est une t\u00eate. Une simple t\u00eate exc\u00e8de le regard. On sait que l\u2019on ne partage que l\u2019illusion de partager le monde, percevant chacun en fonction de notre exp\u00e9rience, de notre connaissance des choses, ne voyant qu\u2019herbe vaguement devant soi quand un autre distinguera l\u2019esp\u00e8ce, jugera finement et en connaissance la chose dans toute son \u00e9paisseur. Voyant chacun son d\u00e9tail dans l\u2019exp\u00e9rience infinie du monde. Et encore, \u00e0 voir en connaissance ne fait-on pas au fond que voir le fond de sa propre t\u00eate, voir davantage ce que l\u2019on sait, ce dont on se souvient que ce qui se manifeste r\u00e9ellement \u00e0 l\u2019\u0153il ? Ne voit-on jamais au-devant de soi que ce que l\u2019on y projette de jugements, de sentiments, d\u2019histoires, de mots ? On n\u2019en sortira pas, tant pour nous voir consiste \u00e0 interpr\u00e9ter ce qui se donne \u00e0 voir, \u00e0 l\u2019accueillir en soi en l\u2019accordant au lieu, au moment, \u00e0 nous-m\u00eames. On ne voit que ce que l\u2019on peut et ce que l\u2019on veut voir. On pourrait \u00e0 juste titre se sentir aveugl\u00e9, incapable de voir vraiment, condamn\u00e9s \u00e0 une sorte de c\u00e9cit\u00e9 ontologique, consubstantielle, et s\u2019en d\u00e9sesp\u00e9rer. Que ce soit par h\u00e2te, n\u00e9gligence, emport\u00e9 par une fuite qui n\u2019est pas tant celle du temps comme nos expressions le sous-entendent un peu cavali\u00e8rement, que la manifestation sensible, \u00e9gocentr\u00e9e, de notre propre dur\u00e9e ou du fait de notre implication cultiv\u00e9e modifiant l\u2019objet per\u00e7u en le surimpressionnant des images que l\u2019on s\u2019en fait. On pourrait buter l\u00e0, comme \u00e0 un mur de Plank, jugeant que les ultimes extr\u00e9mit\u00e9s \u00e9chappent \u00e0 notre complexion, aux r\u00e8gles qui nous r\u00e9gissent. Que le r\u00e9el l\u00e0-derri\u00e8re est d\u2019une compacit\u00e9 inou\u00efe et chaude, inabordable sauf \u00e0 trouver d\u2019autres r\u00e8gles. Et c\u2019est justement ce que l\u2019on fait, peut-\u00eatre malgr\u00e9 soi, en certaines occasions pour qu\u2019un objet familier nous sid\u00e8re dans son allure neuve, nous emplisse d\u2019\u00e9motion, nous plonge dans le vertige de sa simple apparence. Cela m\u00eame que l\u2019on ignorait, noy\u00e9 dans l\u2019habitude, \u00e9vacu\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te par un jugement sommaire nous appara\u00eet alors comme on ne l\u2019a jamais vu &#8211; et litt\u00e9ralement ! On doit \u00e0 Claude Bernard de remarquer que \u00ab la contemplation des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels est plus instructive que l\u2019id\u00e9e que nous nous en faisons \u00bb. Le r\u00e9el est \u00e0 n\u2019en pas douter une sorte d\u2019iceberg dont la majeure partie nous \u00e9chappe.<\/p>\n<p>Chacun \u00e0 sa m\u00e9moire d\u2019une semblable exp\u00e9rience mais je dois \u00e0 une amie de m\u2019avoir racont\u00e9 celle-l\u00e0 : c\u2019\u00e9tait lors d\u2019une tr\u00e8s ordinaire visite qu\u2019elle faisait \u00e0 son dentiste, un moment comme elle en avait eu des dizaines \u00e0 patienter dans cette salle d\u2019attente qu\u2019elle connaissait par c\u0153ur et lui \u00e9tait avec le temps devenu famili\u00e8re ; c\u2019est-\u00e0-dire invisible. Il avait fallu qu\u2019elle attende un peu plus qu\u2019\u00e0 l\u2019habitude, s\u2019ennuyant vaguement et \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9soeuvr\u00e9e pour que son \u0153il se pose ou s\u2019avachisse n\u00e9gligemment sur une de ces toiles m\u00e9diocres ou reproductions ordinaires qui meublent ce genre de lieux. Elle avait vu comme jamais alors et dans une sorte d\u2019empathie ce qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 ne pas voir et qu\u2019elle aurait peut-\u00eatre manqu\u00e9 en scrutant l\u2019\u0153uvre volontairement. La chose \u00e0 beau \u00eatre banale, elle n\u2019en est pas moins signifiante : voir ; voir vraiment, hors des usages et de l\u2019habitude, des jugements, n\u2019implique-t-il pas toujours un dessaisissement, une mani\u00e8re de s\u2019abandonner et dans une sorte de d\u00e9personnification ; se rendre enfin disponible ? Ne faut-il pas s\u2019en remettre \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9, \u00e0 l\u2019inactivit\u00e9 pour que le corps s\u2019estompe dans le repos des muscles et que l\u2019\u0153il morne, rendu au vague cesse de s\u2019affronter \u00e0 tout et s\u2019ouvre, comme poreux, laissant venir \u00e0 lui les choses en leur nudit\u00e9 ? Ne faut-il pas enfin que dans cette immobilit\u00e9 m\u00eame la course de l\u2019espace et du temps s\u2019\u00e9puise, nous rendant \u00e0 l\u2019instant, dilatant le pr\u00e9sent comme s\u2019exhale une fleur ?<\/p>\n<p>Je me suis souvent dit que l\u2019important au fond n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas tant de tenter de changer le monde en intervenant sur ses pages que de changer la lecture que l\u2019on en avait. D\u2019inviter un regard, de consid\u00e9rer les choses un peu diff\u00e9remment pour que se fissure l\u2019image ordinaire, ce voile de Maya que l\u2019on tend sur le monde. Que l\u2019on s\u2019en remette \u00e0 l\u2019instabilit\u00e9 des rencontres, des hasards et des d\u00e9couvertes inattendues. C\u2019est, je crois, le projet profond de mon amie, comme celui de nombreux artistes, qu\u2019il soit ou non initi\u00e9 par quelque \u00e9v\u00e9nement fondateur, une toile vue de c\u00f4t\u00e9 dans le fond de l\u2019atelier, un tableau qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une consultation qui tarde. On peut avoir en t\u00eate la belle histoire de Friedrich Kekul\u00e9 regardant la fum\u00e9e tournoyer dans sa chemin\u00e9e et, somnolant, envisageant la formule d\u00e9velopp\u00e9e du Benz\u00e8ne. Christophe Colomb heurtant l\u2019Am\u00e9rique sans trop vouloir y croire tant il \u00e9tait pris par sa recherche des Indes. En ce sens, ce n\u2019est pas Colomb qui se pr\u00e9cipite vers l\u2019Am\u00e9rique, mais le continent qui vient \u00e0 lui. C\u2019est un sophisme antique de noter que \u00ab s\u2019il n\u2019y a pas raison de chercher ce que l\u2019on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0, on ne peut chercher non plus ce que l\u2019on ne conna\u00eet pas parce qu\u2019on ne sait pas ce que l\u2019on doit chercher \u00bb. Et cela peut r\u00e9pondre au passage \u00e0 ceux qui demandent si la mise \u00e0 disposition imm\u00e9diate par Internet d\u2019une quantit\u00e9 de donn\u00e9es ne rend par obsol\u00e8te leur apprentissage. Nombreux sont les peintres modernes \u00e0 avoir not\u00e9 qu\u2019il fallait pour inventer vraiment et une \u0153uvre et un regard, savoir abandonner ce que l\u2019on projette \u00e0 la faveur de ce qu\u2019il advient lorsque l\u2019on y travaille. C\u2019est comme \u00e7a que l\u2019on peut aussi comprendre les deux formules a priori contradictoires de Picasso : \u00ab toute ma vie je n\u2019ai fait que chercher \u00bb et \u00ab je ne cherche pas, je trouve \u00bb. Sans doute voulait-il indiquer que tout ce qui lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de trouver l\u2019avait toujours \u00e9t\u00e9 en dehors des balises de sa recherche. Les chercheurs en science ne disent pas autre chose et on n\u2019en finirait pas de lister les grandes d\u00e9couvertes puis\u00e9es dans les d\u00e9tours, en marge des exp\u00e9riences, parce que l\u2019on aura su sortir des orni\u00e8res d\u2019un regard qui litt\u00e9ralement rendait aveugle et tirer profit d\u2019associations, de divagations, de surprises, de d\u00e9couvertes au sens fort (on ne fait que trouver ce que l\u2019on cherchait, on d\u00e9couvre ce que l\u2019on ne cherche pas et alors ne comble pas simplement nos attentes, mais les d\u00e9passe). Cherchant inconsciemment \u00e0 att\u00e9nuer l\u2019impatience que lui causait l\u2019attente, l\u2019amie dont je parle avait trouv\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019a priori qu\u2019elle cherchait non moins inconsciemment un \u00e9tonnant int\u00e9r\u00eat. Int\u00e9r\u00eat encore d\u00e9mesur\u00e9 par rapport \u00e0 cela qu\u2019elle aurait put attendre en ce qu\u2019il lui r\u00e9v\u00e9la toute l\u2019importance de la situation dans notre rapport aux choses. Oui, il fallait pour aborder aux choses s\u2019extraire du rapport ordinaire, \u00e9conomique ou utilitaire que l\u2019on entretient avec elles. Il fallait taire la volont\u00e9 trop s\u00fbre, son autorit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire sa fa\u00e7on de se rendre auteur des choses qu\u2019elle regarde) \u00e0 la faveur d\u2019une voie plus sensible, plus fragile et plus incertaine. M\u2019a marqu\u00e9 un jour cette remarque de Matisse rapport\u00e9e par Aragon : \u00ab j\u2019esp\u00e8re arriver \u00e0 perdre pied et alors je ne pourrais m\u2019en tirer que par l\u2019inconnu \u00bb. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on attendrait que le travail soit la lente conqu\u00eate d\u2019une maitrise, c\u2019est bien l\u2019inverse que cherche l\u2019artiste, trop conscient des risques qu\u2019il y a \u00e0 s\u2019enfermer dans du d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9, du d\u00e9j\u00e0 fait, du pr\u00e9vu. De se voir \u00ab brid\u00e9 par des conventions \u00bb. Je me souviens d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 en apprenant que les chauves-souris n\u2019entendent pas le cri suraig\u00fce qu\u2019elles poussent pour t\u00e2ter les parois de la nuit dans laquelle elles se glissent ; qu\u2019elles n\u2019en \u00e9coutent que l\u2019\u00e9cho fa\u00e7onn\u00e9 par les lieux. Leur m\u00e2choire est ainsi faite qu\u2019elle leur occulte les oreilles d\u00e8s lors qu\u2019elles ouvrent la gueule, pr\u00e9servant les tympans. Sans doute en est-il de m\u00eame pour nous : il faut se rendre muet pour lancer le regard. On a beaucoup glos\u00e9 sur ce don de faire des trouvailles, cette mani\u00e8re de trouver sans chercher ou sans chercher cela que pr\u00e9cis\u00e9ment on d\u00e9couvre, tirant d\u2019un vieux r\u00e9cit persan le mot de s\u00e9rendipit\u00e9. C\u2019est un mot aux contours un peu vagues qui doit nous dire ici ce qu\u2019il y a dans le regard de non-anticip\u00e9 par l\u2019esprit, non pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9, sans hypoth\u00e8se a priori, quelque chose d\u2019inopin\u00e9. N\u2019est-ce pas l\u00e0 encore ce que l\u2019on peut demander au regard quand nous exigeons de lui une exp\u00e9rience vraie ? Qu\u2019il ait son chemin propre, sid\u00e9rant, en dehors de l\u2019intentionnalit\u00e9 laborieuse. \u00ab Ce qui importe ce n\u2019est pas tant de se demander o\u00f9 l\u2019on va que de chercher \u00e0 vivre avec la mati\u00e8re, de se p\u00e9n\u00e9trer de toutes ses possibilit\u00e9s \u00bb, dira encore Matisse.<\/p>\n<p>\u201cAu bout d&rsquo;un moment le regard devient flottant. Il n&rsquo;est plus en qu\u00eate de l&rsquo;information \u00e0 capter, \u00e0 prendre comme un rapace dans le tableau, mais il attend au contraire que quelque chose vienne du tableau et se montre\u201d, confesse Daniel Arasse. Et assis dans un bon fauteuil, le tableau se \u201cl\u00e8ve\u201d plus volontiers. On revient \u00e0 l\u2019anecdote, \u00e0 la salle vou\u00e9e \u00e0 accueillir nos attentes, l\u00e0 o\u00f9 le temps, d\u00e9fait du mouvement laisse entrevoir sa vraie nature. On en revient \u00e0 soi, presque \u00e0 s\u2019absenter au tumulte pour r\u00e9ponde \u00e0 ces objets qui r\u00e9clament justement de retenir le regard en abolissant un peu dans l\u2019ab\u00eeme qu\u2019ils creusent l\u2019espace et le temps. Les amoureux le savent, c\u2019est dans ces moments sp\u00e9ciaux que l\u2019on voit l\u2019autre comme jamais, l\u2019accueillant dans le manque qui en nous l\u2019anticipait.<\/p>\n<p>Images : Elvire Bonduelle, salle d&rsquo;attente #1(2009), #2 (2012).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si l&rsquo;on pouvait installer un cam\u00e9ra devant un paysage et prendre une image tous les cent ans, la projection du film montrerait bien comment les parties meubles du sol glissent sur les pentes et disparaissent dans les cours d&rsquo;eau.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5891,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3157","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3157","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3157"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3157\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5993,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3157\/revisions\/5993"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5891"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3157"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3157"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3157"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}