{"id":3159,"date":"2013-03-04T10:19:00","date_gmt":"2013-03-04T09:19:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-ne-dit-jamais-au-revoir-a-celui-qui-part\/"},"modified":"2013-08-16T16:11:29","modified_gmt":"2013-08-16T15:11:29","slug":"on-ne-dit-jamais-au-revoir-a-celui-qui-part","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-ne-dit-jamais-au-revoir-a-celui-qui-part\/","title":{"rendered":"On ne dit jamais au revoir \u00e0 celui qui part"},"content":{"rendered":"<p>Que le temps dans son immobilit\u00e9 t\u00e9moigne de la succession des heures, des \u00e9poques, des mouvements qui tournent les hommes sur eux-m\u00eames et les font chaque instant semblables et dissemblables et qu\u2019on y ajoute de l\u2019\u00e9quipement, comme le disait Mallarm\u00e9 : \u00ab la nature \u00e0 lieu, on n\u2019y ajoutera pas \u00bb.<!--more--> Reste la nuit qui engouffre ce dont l\u2019exp\u00e9rience nous s\u00e9pare pour la bonne raison qu\u2019en \u00eatre le sujet nous pr\u00e9viendrait de pouvoir y faire retour, en t\u00e9moigner : la fin, comme l\u2019origine, pour autant ancienne qu\u2019elles soient sont des questions qui nous rendent au vertige et nous habitent comme un inconnu irr\u00e9ductible duquel nous ne sommes jamais qu\u2019au bord. La mort, c\u2019est pour nous accueillir celle des autres en nous ou comme on dit \u00ab porter le deuil \u00bb, faire l\u2019exp\u00e9rience de cette creus\u00e9e au ventre, absence, rupture du dialogue qui nous renvoie sur un bord. Comme si celui qui mourrait se d\u00e9lestait sur nous dans un mouvement de paupi\u00e8res.<\/p>\n<p>On pourrait croire qu\u2019\u00e0 r\u00e9p\u00e9ter que cela nous concerne et nous \u00e9chappe on en vienne \u00e0 tourner une m\u00e9lodie morte, une lamentation vide, m\u00e9canique. Cela arrive lorsqu\u2019on ne fait que se souvenir d\u2019une id\u00e9e ou d\u2019une perception arr\u00eat\u00e9e et \u00e7a vous tombe des mains : on sait cela. Savoir et se l\u2019entendre dire n\u2019est rien. Certains, au contraire, habitent les mots qu\u2019ils poussent au-devant d\u2019eux, comme l\u2019arbre tout entier habite chacune de ses feuilles dans l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 qu\u2019elles lancent au ciel. Simplement, ils sont au pr\u00e9sent de leur parole, en \u00e9quilibre sur le chemin fragile qu\u2019elles avancent. Les images les plus b\u00eates auxquelles on s\u2019en remet sont alors celles qui touchent au plus juste. Une fois de plus la mort, une fois de plus la nuit, pour ce qu\u2019\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ce sont deux myst\u00e8res qui se fr\u00f4lent, deux ab\u00eemes que l\u2019on porte en soi et dont on n\u2019en fini pas de peser le vertige. Dont le vertige n&rsquo;en fini pas de peser en nous.<\/p>\n<p>Le fait est que les mots, et ceux-l\u00e0 particuli\u00e8rement, sont opaques. Ils sont l\u00e0 auxquels on butte, comme une derni\u00e8re extr\u00e9mit\u00e9, comme un entendu, une tournure. Ce sont des formules inscrites sur des boites dont on ne sait dire le contenu et que l\u2019on pense alors pouvoir archiver avec l\u2019illusion d\u2019en avoir fini mais dont l\u2019\u00e9cho caverneux r\u00e9sonne parfois comme une mauvaise conscience, r\u00e9clamant la sc\u00e8ne. \u00ab Nous sommes devenus des illettr\u00e9s de la mort \u00bb. La question qui introduit alors ce qui va se dire ici : \u00ab comment, sur des choses aussi cruciales, aussi vitales, peut-on \u00eatre aussi l\u00e9ger, impertinent et inconscient avec le verbe ? \u00bb. \u00ab On ne sait rien dire de la mort \u00bb et dans cette indiff\u00e9rence quotidienne, sans savoir, \u00ab c\u2019est le monde que l\u2019on \u00e9loigne ainsi \u00bb. La mort, \u00e0 l\u2019inverse de ce que l\u2019on croirait, r\u00e9concilie, elle est ce qui rassemble.<\/p>\n<p>Dominique Sampiero sait aborder avec une infinie douceur, une attention sensible ces choses l\u00e0 qui nous touchent. Avec chaleur et tendresse il renvoie au silence tactile de l\u2019instant \u00e0 ces images qu\u2019on convoque pour dire. En quelques paragraphes en prose il \u00e9gr\u00e8ne les instant, attentif aux sentiments : \u00ab Il faut quelqu\u2019un pour mourir. Et quelqu\u2019un pour regarder mourir. Deux pr\u00e9sences au bord du monde. Une fleur, un vase. \u00bb. Tout autant il \u00e9puise les formules en une succession rythm\u00e9e, presque des incantations, cognant au mot \u00ab nuit \u00bb \u00e0 le d\u00e9gorger de ces vertiges desquels il tient son \u00e9paisseur. Au long du petit livre l\u2019intimit\u00e9 douce alterne avec la fi\u00e8vre : \u00ab nuit m\u2019offre la douceur de tes l\u00e8vres aujourd\u2019hui\/ nuit s\u2019ennuie du dieu qui se cache en elle pour mourir\/ jour et nuit pupille et paupi\u00e8re regard boucl\u00e9\/ quelque chose t\u00e2tonne dans la nuit pour \u00e9chapper \u00e0 la chose\/ chaque nuit tremble d\u2019\u00eatre la nuit en germe (\u2026) \u00bb, donnant la mesure rythmique du trouble, de ce que \u00e7a jette en nous de d\u00e9sarroi. Tout ce qui passe au fond de poignant dans le regard sinc\u00e8re \u00e0 l\u2019ami, \u00e0 l\u2019aim\u00e9e et qui scelle en une fraction de secondes dilat\u00e9es, tacite, cette amiti\u00e9, cet amour. \u00ab Un regard pour celui qui part, un regard pour celui qui veille. Ce don des larmes retenues, tiss\u00e9 d\u00e8s le premier souffle entre la m\u00e8re et l\u2019enfant, laisse fl\u00e9chir le monde doucement dans sa sagesse \u00bb.<\/p>\n<p>Dominique Sampiero, La vie est chaude, \u00e9ditions Bruno Doucey, janvier 2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Que le temps dans son immobilit\u00e9 t\u00e9moigne de la succession des heures, des \u00e9poques, des mouvements qui tournent les hommes sur eux-m\u00eames et les font chaque instant semblables et dissemblables et qu\u2019on y ajoute de l\u2019\u00e9quipement, comme le disait Mallarm\u00e9 : \u00ab la nature \u00e0 lieu, on n\u2019y ajoutera pas \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5140,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3159","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3159","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3159"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3159\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5924,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3159\/revisions\/5924"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5140"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3159"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3159"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3159"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}