{"id":3181,"date":"2012-11-01T14:04:00","date_gmt":"2012-11-01T13:04:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/edward-munch-lanti-cri\/"},"modified":"2014-05-04T21:14:08","modified_gmt":"2014-05-04T20:14:08","slug":"edward-munch-lanti-cri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/edward-munch-lanti-cri\/","title":{"rendered":"Edward Munch, l&rsquo;anti-cri"},"content":{"rendered":"<p>Quand on p\u00e9n\u00e9trait dans l\u2019atelier de Bouguereau en 1892, on pouvait voir le maitre entour\u00e9 de ses nombreux \u00e9l\u00e8ves, attach\u00e9 \u00e0 reproduire pour la troisi\u00e8me fois avec exactitude ce tableau qui avait rencontr\u00e9 un vif succ\u00e8s au Salon et qu\u2019il vendait ainsi plusieurs fois, se plagiant \u00e0 loisir dans des mises en sc\u00e8ne charmantes puisque le public aimait.<!--more--> Comme une mise en ab\u00eeme et dans des formats plus modestes, les \u00e9l\u00e8ves apprenaient en copiant \u00e0 leur tour le ma\u00eetre en temps r\u00e9el, accompagnant les \u00e9tapes, reprenant avec plus ou moins d\u2019adresse les teintes et les contours. Dupliquer une oeuvre \u00e9tait autant commercial que\u00a0p\u00e9dagogique. Et fastidieux, \u00e0 toute fin, quoi qu\u2019on veuille s\u2019y accorder. Cela d\u2019ailleurs, Matisse ne le pouvait pas, qui \u00e9voque l\u2019anecdote pour dire comment s\u2019engageait son parcours, n\u2019entendant rien c\u00e9der \u00e0 la recherche passionn\u00e9e et \u00e0 ses moyens neufs. On conna\u00eet la suite, la rencontre avec Moreau dont il int\u00e8gre l\u2019atelier qui, lui, n\u2019impose rien de si \u00e9troit, s\u2019enthousiasme des voies propres de chacun et conseille d\u2019aller au Louvre souvent. On y copie aussi d\u2019ailleurs, tant pour \u00e9tudier les maitres que parce que le gouvernement en ach\u00e8te \u00e0 l\u2019\u00e9poque les r\u00e9pliques, je ne sais trop dans quel but d&rsquo;ailleurs.<br \/>\nD\u2019autres peintres, sans qu\u2019on puisse une seconde les soup\u00e7onner d\u2019acad\u00e9misme, \u00a0se sont copi\u00e9s eux-m\u00eames jusqu\u2019\u00e0 produire plusieurs exemplaires d\u2019une m\u00eame composition quand on aurait cru plut\u00f4t que chaque \u0153uvre, unique en sa fulgurance, brillait d\u2019\u00eatre unique. C\u2019est le cas, entre autres, d\u2019Edward Munch dont on conna\u00eet cinq versions du fameux <i>cri<\/i>, r\u00e9alis\u00e9es entre 1893 et 1910 et qui n\u2019aura eu de cesse au long de sa vie de reprendre des th\u00e8mes et des figures comme une palette de motifs.<br \/>\n<i>Le cri<\/i>, on en a tellement vu de reproductions et m\u00eame de parodies qu\u2019on en perd m\u00eame l\u2019id\u00e9e d\u2019un original et, comme du portrait de Guevara, on vit au quotidien son ubiquit\u00e9 multi support dans la reproduction m\u00e9canique qu\u2019aura th\u00e9oris\u00e9 Walter Benjamin. On n\u2019aura peut-\u00eatre m\u00eame pas remarqu\u00e9 qu\u2019il y avait plusieurs <i>Cri <\/i>derri\u00e8re cette explosion m\u00e9diatique dont c\u2019est apr\u00e8s tout habituel de constater la fid\u00e9lit\u00e9 al\u00e9atoire au niveau de la d\u00e9finition et des couleurs. Quatre si l\u2019on enl\u00e8ve la gravure\u00a0; deux si l\u2019on enl\u00e8ve les pastels, variant trop peu pour que l\u2019on puisse parler de changements motiv\u00e9s par la recherche.<br \/>\nLe tableau que l\u2019on reconna\u00eet comme l\u2019icone premi\u00e8re, mise en forme de ce sentiment sp\u00e9cial alors que Munch rentrait au soir, laissant ses amis pour contempler les rougeoiements du soleil sur les fjords, c\u2019est celui de 1893(mus\u00e9e national d\u2019Oslo), peint \u00e0 tempera sur carton (il est amusant de remarquer au passage que de l\u2019anecdote elle-m\u00eame, Munch donnera plusieurs versions). A la diff\u00e9rence de <i>L\u2019Angoisse<\/i> qui le place face \u00e0 la toile en position de spectateur, <i>le Cri<\/i> se construit sous le mode du souvenir ou du r\u00eave, l\u2019artiste s\u2019y voyant lui m\u00eame en \u00e9tranger lui faire face en une image. Il fait parti de ces tableaux mythiques en ce qu\u2019il exprime en une image saisissante un sentiment particulier dont on a tous un souvenir personnel bien qu\u2019informul\u00e9 et que l\u2019image reconvoque et fixe, pousse \u00e0 la puissance. Il est une all\u00e9gorie expressive d\u2019une forme de sublime dans son effrayante fascination. Aujourd\u2019hui, pour tous, une sorte de fulgurance.<br \/>\nEn r\u00e9alit\u00e9, le tableau n\u2019est pas toujours pour le peintre une histoire qu\u2019il ach\u00e8ve et dont il se d\u00e9barrasse en l\u2019objectivant sur la toile et chez Munch on parlera volontiers de retour obs\u00e9dant. Quand, en 1892, Bouguereau peint donc <i>Le Gu\u00e9pier<\/i> avec amours papillonnants autour d\u2019un corps glac\u00e9, Edward Munch Peint <i>Soir\u00e9e sur l\u2019avenue K. Johan<\/i>, puis <i>D\u00e9sespoir<\/i>. Dans le premier, qui \u00e9voque un peu le caf\u00e9 nocturne de Van Gogh, on retrouve cette utilisation expressive de la perspective creusant la repr\u00e9sentation vers un fond obscur et confus tandis que les visages viennent au devant, tr\u00e8s pr\u00e8s, plaquer leurs faces hagardes, exsangues, hallucin\u00e9es.\u00a0 Le second, esquisse d\u00e9j\u00e0 la composition du fameux <i>Cri<\/i> \u00e0 venir, le pont, le ciel rouge par dessus les berges ondulant, les deux personnages en costume \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan et celui qui, devant, regarde pour l\u2019instant vers le paysage, de profil. L\u2019anecdote est l\u00e0, mais le sentiment s\u2019estompe dans une tristesse, une m\u00e9lancolie vague. Il lui manque encore la radicalit\u00e9 du d\u00e9s\u00e9quilibre, la face qui se plante en vous avec ses airs de cr\u00e2ne d\u00e9charn\u00e9. En 1894, <i>Anxi\u00e9t\u00e9<\/i> reprend la composition g\u00e9n\u00e9rale du <i>Cri<\/i>, le peuplant de silhouettes qui vous d\u00e9visagent et vous acculent comme dans un cauchemar des zombis. La m\u00eame ann\u00e9e, une seconde version de <i>D\u00e9sespoir<\/i> s\u2019adjoint \u00e0 cette \u00ab\u00a0n\u00e9buleuse du Cri\u00a0\u00bb, en faisant une synth\u00e8se des deux tableaux. En 1895, une lithographie du <i>Cri<\/i> vient compl\u00e9ter l\u2019ensemble. Version commerciale sans doute, en permettant la diffusion mais \u00e0 laquelle les contraintes du m\u00e9dium am\u00e8ne ses qualit\u00e9s propres. Il n\u2019en existe que peu de tirages, la pierre ayant \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e, dont certains parfois rehauss\u00e9s de couleurs \u00e0 la main. Un pastel date \u00e9galement de cette \u00e9poque, confi\u00e9 \u00e0 un voisin et ami et qui se justifie sans doute d\u2019\u00eatre un cadeau, une \u00ab\u00a0copie originale\u00a0\u00bb consentie \u00e0 celui qui devait appr\u00e9cier la toile. En 1891, <i>Jeunes filles sur la jet\u00e9e<\/i> \u00e9voque \u00e0 nouveau la contemplation des \u00e9tendues d\u2019eau, accoud\u00e9 au garde corps. L\u00e0 aussi, les versions se multiplient\u00a0: peut-\u00eatre quatre peintures et deux estampes au moins \u00e0 ce que j\u2019ai pu apercevoir dans diverses expositions, le th\u00e8me trainant jusqu\u2019en 1918. En 1905, la d\u00e9pression l\u2019accable, tourment\u00e9 par un sentiment de tragique et par son angoisse devant un monde qui l\u2019inqui\u00e8te et le d\u00e9courage alors m\u00eame qu\u2019il acqui\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9poque une certaine notori\u00e9t\u00e9\u00a0; sentiments qui ne le quittent pas depuis l\u2019enfance, la mort de sa m\u00e8re, de sa s\u0153ur, de son p\u00e8re enfin et qui lui font dire\u00a0: \u00ab\u00a0la maladie, la folie et la mort sont des anges noirs qui ont veill\u00e9 mon berceau et accompagn\u00e9 toute ma vie\u00a0\u00bb. En 1908, des crises de parano\u00efa, le sentiment d\u2019\u00eatre sans cesse suivi, objet d\u2019espionnage, l\u2019entrainent \u00e0 \u00eatre bri\u00e8vement intern\u00e9. En 1910, une ultime version du <i>Cri<\/i> \u00e0 tempera sur bois (mus\u00e9e Munch, Oslo) vient clore l\u2019ensemble, reprenant la composition initiale esquiss\u00e9e au pastel et sur carton en 1893, sans rien n\u2019y apporter.<\/p>\n<p>Expositions <i>Munch, l&rsquo;anticri \u00e0 la pinacoth\u00e8que de Paris et l&rsquo;oeil moderne au Centre Pompidou, Paris. Image : Edvard Munch, Anxi\u00e9t\u00e9, 1884.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand on p\u00e9n\u00e9trait dans l\u2019atelier de Bouguereau en 1892, on pouvait voir le maitre entour\u00e9 de ses nombreux \u00e9l\u00e8ves, attach\u00e9 \u00e0 reproduire pour la troisi\u00e8me fois avec exactitude ce tableau qui avait rencontr\u00e9 un vif succ\u00e8s au Salon et qu\u2019il vendait ainsi plusieurs fois, se plagiant \u00e0 loisir dans des mises en sc\u00e8ne charmantes puisque [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6120,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3181","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3181","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3181"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3181\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6392,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3181\/revisions\/6392"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6120"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3181"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3181"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3181"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}