{"id":3197,"date":"2012-09-11T11:43:00","date_gmt":"2012-09-11T10:43:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-portrait-du-roi\/"},"modified":"2013-09-15T22:02:47","modified_gmt":"2013-09-15T21:02:47","slug":"le-portrait-du-roi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-portrait-du-roi\/","title":{"rendered":"le portrait du roi"},"content":{"rendered":"<p>Il ne prendra la pose qu\u2019un instant, il a pr\u00e9venu. Le peintre n\u2019aura qu\u2019\u00e0 esquisser le portrait d\u2019un trait de charbon\u00a0; charge \u00e0 lui ensuite de placer un mod\u00e8le en habits pour dresser la posture, charge \u00e0 lui d\u2019inventer les d\u00e9cors. Le roi s\u2019exasp\u00e8re de poser trop longuement. Le portrait est un exercice de mise en sc\u00e8ne, \u00e7a le peintre le sait. Avant m\u00eame que le dessin fut fait il y avait d\u00e9j\u00e0 la pourpre et l\u2019or, les <i>regalia<\/i> ostensibles, la droiture du cadre, <!--more-->la marche drap\u00e9e de velours comme on pose les statues sur un socle. Ces artifices sont convention. Les dimensions du tableau le sont aussi\u00a0: deux m\u00e8tres cinq\u00a0 par deux m\u00e8tres quatre vingt douze. A ce moment de l\u2019histoire c\u2019est l\u2019illusion d\u2019une continuit\u00e9 qu\u2019il faut \u00e9tablir. De pr\u00e9ciser\u00a0: \u00ab\u00a0roi de France et de Navarre\u00a0\u00bb. Le tableau est une d\u00e9finition \u00e0 laquelle la r\u00e9alit\u00e9 s\u2019appuie et par laquelle elle se justifie. Le tableau est un objet politique.<br \/>\nAujourd\u2019hui pour nous \u00e9videmment s\u2019impose l\u2019impression de factice, la fabrique et le collage\u00a0: frontalit\u00e9 toute publicitaire du message dans un fourbi d\u2019antiquaire. Encore reconna\u00eet-on cette r\u00e9ussite presque cin\u00e9matographique \u00e0 faire sinuer le regard qui va butter sur la robe \u00e9paisse et pr\u00e9cieuse avant de remonter sur le visage, de recevoir tout ce volume dans les rideaux \u00e9cart\u00e9s comme une mandorle. Et comme le d\u00e9cor s\u2019estompe derri\u00e8re la figure \u00e0 laquelle il rend la pr\u00e9sence\u00a0: c\u2019est un cartouche qui habille une v\u00e9rit\u00e9.<br \/>\nMettons\u00a0; le roi consent \u00e0 garder un peu longuement la pose, c\u2019est geste d\u2019humilit\u00e9 et d\u2019orgueil, simplement go\u00fbter \u00e0 ce d\u00e9shabillage l\u00e0 sous le regard du peintre qui n\u2019est \u00e0 cet instant que le passeur de quelque chose de plus grand\u00a0: tradition, histoire, l\u00e9gendes. A tout \u00e7a il voudrait renouer malgr\u00e9 la confusion de l\u2019\u00e9poque, le tableau sera l\u00e0 pour le dire. Quelques instants, il s\u2019en remet \u00e0 ce luxe dangereux que partagent les oisifs\u00a0: les r\u00eaveries, les pens\u00e9es. Par ses actions continues l\u2019homme ne fait jamais autre chose que tenter d\u2019\u00e9chapper aux tourments de la pens\u00e9e. Pascal l\u2019avait \u00e9crit sur un de ces bouts de papiers qu\u2019il cousait \u00e0 sa veste. C\u2019est cet homme suivant les pens\u00e9es qui jouent en lui et presque m\u00e9lancolique que peint Jean Baptiste Louis Gros dans le visage du roi.<br \/>\nToujours on voudrait percer ce qui se cache derri\u00e8re l\u2019apparence close sur elle m\u00eame d\u2019un visage\u00a0: en cette ann\u00e9e 1817, Louis XVIII aper\u00e7oit-il ne serait-ce qu\u2019un instant ce basculement du monde sur lui m\u00eame, la fragilit\u00e9 de la restauration qu\u2019il incarne et qui vivra avec Charles X ses derni\u00e8res heures\u00a0? Ou reste-t-il d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aveugle et sourd \u00e0 cet humaniste naissant\u00a0qui lui conc\u00e8dera quelques ann\u00e9es encore d\u2019\u00eatre Roi de France au lieu d\u2019\u00eatre Roi des fran\u00e7ais ? Voit-il au fond de lui m\u00eame, dans ce regard rentr\u00e9 des pens\u00e9es, l\u2019infirmit\u00e9 qui le guette et sa disparition physique comme un \u00ab\u00a0fade out\u00a0\u00bb de cin\u00e9ma, la gangr\u00e8ne devant le d\u00e9composer vivant alors que se d\u00e9compose avec lui une part symbolique du pouvoir\u00a0?<br \/>\nIl a une dynamique trouble et contradictoire dans le portrait\u00a0: si la figure semble ramener \u00e0 elle dans l\u2019espace du tableau tous les \u00e9l\u00e9ments qui l\u2019entourent et la fortifient dans sa position (regardons encore comme les plis de l\u2019habit royal continuent ceux du rideau pourpre de l\u2019arri\u00e8re plan), dans cette affirmation frontale et orgueilleuse veille une forme de solitude, de fragilit\u00e9 et d\u2019inqui\u00e9tude. Comme si alors m\u00eame qu\u2019il entend immortaliser pompeusement une excellence, le portrait projetait celui qui s\u2019y soumet \u00e0 travers l\u2019histoire et le temps. Comme si l\u2019espace d\u2019un instant, celui qui pose ressentait un vertige sourd, un flottement qui le d\u00e9croche de la r\u00e9alit\u00e9 tangible pour l\u2019aspirer dans l\u2019histoire.<br \/>\nLe tableau lui-m\u00eame m\u00e8ne une existence double. D\u2019une part comme objet issu d\u2019un \u00e9poque et t\u00e9moignant d\u2019elle il est vestige du pass\u00e9 fich\u00e9 au flanc du temps. D\u2019autre part, entant qu\u2019image, expression construite, il s\u2019adresse au regard qui en fait pour lui un objet du pr\u00e9sent. Ainsi, pour partie il nous dit une \u00e9poque dans son effet de lointain et pour partie encore il nous dit \u00e0 nous m\u00eames dans le chemin qui le raccorde \u00e0\u00a0 notre pr\u00e9sent et qui fait notre histoire avant m\u00eame que nous soyons.<\/p>\n<p><i>Image : Portrait de Louis XVIII par Gros.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne prendra la pose qu\u2019un instant, il a pr\u00e9venu. 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