{"id":3205,"date":"2012-06-19T14:35:00","date_gmt":"2012-06-19T13:35:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/matisse-paires-et-series\/"},"modified":"2014-05-04T21:21:40","modified_gmt":"2014-05-04T20:21:40","slug":"matisse-paires-et-series","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/matisse-paires-et-series\/","title":{"rendered":"Matisse : paires et s\u00e9ries"},"content":{"rendered":"<div><\/div>\n<p>C\u2019est une chose fr\u00e9quente\u00a0: les noms que l\u2019on conna\u00eet trop finissent par effacer l\u2019\u0153uvre \u00e0 laquelle ils renvoient, n\u2019en \u00e9voquant plus que la caricature ou le fantasme alors que les \u0153uvres v\u00e9ritables s\u2019enfoncent dans l\u2019oubli, s\u2019effacent. Il en est de Matisse comme de Picasso et quelques autres\u00a0: se sont les reproductions glac\u00e9es de quelques images cultes qui surnagent dans notre m\u00e9moire, ce sont des traits distinctifs port\u00e9s par le langage comme autant de mots clefs. <!--more--> Ainsi, ne voit on plus Matisse, comme on ne voit plus Picasso, l\u2019\u0153il encombr\u00e9 par la marque d\u00e9pos\u00e9e, par les posters de chambres d\u2019h\u00f4tel, par les exercices d\u2019\u00e9coliers qui en font un mod\u00e8le, l\u2019esprit assoupi par le sentiment de conna\u00eetre, d\u2019avoir class\u00e9 l\u2019affaire. D\u2019une certaine mani\u00e8re, le nom cache l\u2019\u0153uvre derri\u00e8re lui, la rel\u00e8gue. Et l\u2019on est trop avides de nouveaut\u00e9s, de surprises pour porter un regard neuf sur ce qui semble entendu\u00a0: \u00ab\u00a0Une t\u00eate, tout le monde sait ce qu\u2019est une t\u00eate\u00a0\u00bb, dira Breton. Et pourtant. Aussi, chaque nouvelle rencontre avec l\u2019\u0153uvre (avec les \u0153uvres, v\u00e9ritablement), est l\u2019occasion d\u2019une v\u00e9ritable \u00e9motion, d\u2019un v\u00e9ritable plaisir, d\u2019une red\u00e9couverte. Je suis revenu souvent pour ma part \u00e0 Matisse, mais non pas comme \u00e0 une fr\u00e9quentation devenue famili\u00e8re, une source \u00e0 laquelle on va puiser s\u00fbrement (Je ne me souviens, \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir, pas qu\u2019il ait<br \/>\n\u00e9t\u00e9 pour moi une r\u00e9f\u00e9rence de travail). Plut\u00f4t \u00e0 quelque chose d\u2019irr\u00e9ductiblement \u00e9tonnant, singulier, comme une puissance solaire qui me laissait perplexe. Cette puissance \u00e9motionnelle, elle la doit pour moi \u00e0 l\u2019improbable conjonction d\u2019une forme de na\u00efvet\u00e9 ou de fraicheur enfantine et d\u2019une grande \u00e9laboration. A un m\u00e9lange de d\u00e9sinvolture courbe, presque de nonchalance, de plaisir color\u00e9, et \u00e0 une subtilit\u00e9 d\u2019accords, de structure. A vrai dire, je n\u2019ai jamais vraiment r\u00e9fl\u00e9chi sur Matisse\u00a0: les \u0153uvres \u00e9taient l\u00e0, dans leur vivacit\u00e9 indolente, comme un bonbon sur la langue. On a trop souvent retenu en lui l\u2019expression bourgeoise d\u2019un bonheur d\u00e9tach\u00e9 des bruits du monde, fait de luxe, calme et volupt\u00e9s pour pouvoir d\u00e9celer l\u2019inqui\u00e9tude, le combat continu, les audaces. Et cela va aujourd\u2019hui de soi, un Matisse, aux yeux de la plupart.<br \/>\nUn des grands m\u00e9rites de l\u2019exposition <i>Paires et S\u00e9ries<\/i> qui se tient en ce moment au Centre Pompidou, Paris, c\u2019est de pr\u00e9senter l\u2019\u0153uvre par la recherche qui l\u2019anime, les reprises et les h\u00e9sitations, le doute et l\u2019insistance de l\u2019artiste \u00e0 questionner la peinture elle-m\u00eame, par del\u00e0 le sujet.<br \/>\nPeindre simultan\u00e9ment, ou \u00e0 peu pr\u00e8s, deux versions d\u2019un m\u00eame tableau marque pour moi la fin de la modernit\u00e9, le passage vers le contemporain \u2013 je m\u2019emporte un peu. Du moins, c\u2019est un sympt\u00f4me de ce changement \u00e0 venir\u00a0: ce n\u2019est plus l\u2019\u00e9lan des avant-gardes avec leur confiance aveugle, imp\u00e9tueuse mais l\u2019insinuation d\u2019un relativisme et encore une fois, d\u2019un doute. C\u2019est l\u2019impossibilit\u00e9 de choisir, de recouvrir l\u2019un par l\u2019autre et ainsi de l\u2019affirmer, c\u2019est s\u2019en remettre \u00e0 la multiplicit\u00e9, \u00e0 la coexistence. Et dans ce mouvement, l\u2019\u0153uvre perd de son affirmation auratique pour appara\u00eetre comme un <i>work in progress, <\/i>un impalpable qui se cherche. C\u2019est un peu comme si l\u2019\u0153uvre, ce morceau compacte conquis, se d\u00e9doublais sur elle m\u00eame, \u00e9chappait \u00e0 sa d\u00e9finition, se troublait. Bien entendu, il ne s\u2019agit pas de s\u2019en remettre \u00e0 une version r\u00e9trospective de l\u2019histoire caricaturant les situations, mais il me semble tout de m\u00eame que, si les multiples tendances qui anim\u00e8rent la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX\u00e8me si\u00e8cle ne furent pas si strictement successives, existait encore cette foi en le progr\u00e8s qui d\u00e9gageait une direction, une dynamique. Et il me semble que cette dynamique \u00e0 laiss\u00e9 place aujourd\u2019hui \u00e0 davantage de confusion.<br \/>\nJe sais l\u00e0 ce qui ne se dit pas et qui est le travail du regard, son exasp\u00e9ration, son obstination, la fatigue de l\u2019\u0153il \u00e0 jauger chaque accord, les moments o\u00f9 on ne voit plus, l\u2019acharnement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 y revenir, la difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9terminer un accord stable sur lequel appuyer le reste. Constater le d\u00e9collement du tableau en doubles ou en multiples variations est affronter un v\u00e9ritable ab\u00eeme. Ce que pressent certainement Matisse et qui anime son d\u00e9sir revendiqu\u00e9 d\u2019harmonie, c\u2019est peut-\u00eatre cette fuite de cet absolu du tableau unitaire semblable \u00e0 la fuite du r\u00e9cit univoque en litt\u00e9rature.<br \/>\nTout \u00e0 la fois, passer d\u2019une version \u00e0 l\u2019autre est une mani\u00e8re de s\u2019appuyer sur ce qui a \u00e9t\u00e9 fait et de le mettre en crise ailleurs pour tenter d\u2019aller plus loin. Vers cet horizon qu\u2019on ne sait situer mais qui s\u2019observe \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9titions. On peut y voir comme une pr\u00e9figuration de nos pratiques assist\u00e9es par ordinateur lorsque d\u2019un document source on fabrique plusieurs versions diversement retouch\u00e9es, s\u2019offrant m\u00eame parfois le luxe de tentatives les plus exp\u00e9rimentales sans pour autant perdre le rep\u00e8re que forme la premi\u00e8re version.<br \/>\nBien s\u00fbr il n\u2019a pas le choix lorsqu\u2019il multiplie les pistes, les compositions\u00a0: c\u2019est l\u2019exigence qui parle, c\u2019est la curiosit\u00e9 aventureuse et infatigable qui l\u2019anime. Sans doute est-ce cela\u00a0: constater un jour comme chaque chose sous le regard \u00e9chappe, que le travail du regard n\u2019en fini pas de moduler le r\u00e9el et que le tableau est le lieu o\u00f9 ce r\u00e9el se module. Bien s\u00fbr il y a l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019abstraction, le r\u00e9el n\u2019\u00e9tant plus per\u00e7u par les usages que l\u2019on en fait, de mani\u00e8re pragmatique, mais comme ce avec quoi commerce l\u2019\u0153il. Au terme d\u2019un travail d\u2019ajustements des formes et des couleurs, les objets jouant comme pr\u00e9texte, comme suggestions pour des gestes, Matisse peut dire\u00a0: \u00ab\u00a0je me crois arriv\u00e9 au bout de ce que je puis faire dans ce sens abstrait \u2013 \u00e0 force de m\u00e9ditations, de rebondissements sur diff\u00e9rents points d\u2019\u00e9l\u00e9vation, de d\u00e9pouillement\u00a0\u00bb.<br \/>\nOn pourra dire aussi l\u2019influence du jazz, l\u2019exercice d\u2019interpr\u00e9tation et r\u00e9interpr\u00e9tation qui le caract\u00e9rise et comme cette mani\u00e8re de multiplier les variations, les versions n\u2019a manifestement pas laiss\u00e9 l\u2019artiste indiff\u00e9rent. Tout cela li\u00e9 \u00e0 la pratique des papiers d\u00e9coup\u00e9s et \u00e0 la libert\u00e9 \u00e0 la quelle<br \/>\nsont alors sujettes les formes vis \u00e0 vis du fond sur lequel litt\u00e9ralement elles dansent.<br \/>\nLes tableaux, dans leurs paires ou leurs s\u00e9ries donnent au final \u00e0 voir combien plusieurs tableaux sont possibles en un seul, comme un choix de couleur ou de traitement fait basculer l\u2019ensemble. Ils placent ceux qui les regardent devant cet ab\u00eeme de choix d\u00e9terminants, de possibles et donc de doute au c\u0153ur duquel le peintre se place lorsqu\u2019il envisage, aussi simplement qu\u2019il y paraisse, un tableau.<\/p>\n<p><i>Image : Matisse, nature morte espagnole. Mus\u00e9e de l&rsquo;Ermitage.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une chose fr\u00e9quente\u00a0: les noms que l\u2019on conna\u00eet trop finissent par effacer l\u2019\u0153uvre \u00e0 laquelle ils renvoient, n\u2019en \u00e9voquant plus que la caricature ou le fantasme alors que les \u0153uvres v\u00e9ritables s\u2019enfoncent dans l\u2019oubli, s\u2019effacent. 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