{"id":3206,"date":"2012-06-18T09:33:00","date_gmt":"2012-06-18T08:33:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/gerhard-richter-lhistoire-dans-la-peinturela-peinture-dans-lhistoire\/"},"modified":"2014-05-04T21:22:23","modified_gmt":"2014-05-04T20:22:23","slug":"gerhard-richter-lhistoire-dans-la-peinturela-peinture-dans-lhistoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/gerhard-richter-lhistoire-dans-la-peinturela-peinture-dans-lhistoire\/","title":{"rendered":"Gerhard Richter : l&rsquo;histoire dans la peinture\/la peinture dans l&rsquo;histoire"},"content":{"rendered":"<p>Bien oblig\u00e9 de rejoindre Gerhard Richter sur ce point\u00a0: la peinture aujourd\u2019hui n\u2019a rien perdu de son actualit\u00e9. \u00ab\u00a0Elle fait partie des aptitudes humaines les plus fondamentales, comme le chant ou la danse, qui ont un sens, qui demeurent en nous, comme quelque chose d\u2019humain\u00a0\u00bb. Tout autant, elle est charg\u00e9e d\u2019histoire, ce qu\u2019elle ne peut ignorer. <!--more--> Alors elle aurait \u00e0 travailler sur l\u2019histoire tout autant que l\u2019histoire travaille en elle. Et on le sait, l\u2019histoire travaille \u00e0 plusieurs niveaux\u00a0: pour un peintre d\u2019abord peut-\u00eatre l\u2019histoire de la peinture elle-m\u00eame, ou plus vastement l\u2019histoire de l\u2019art. Cela passe par l\u2019histoire des mani\u00e8res li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9volution des techniques et notamment \u00e0 l\u2019invention, au milieu du XIX\u00e8me si\u00e8cle, de la photographie. Mais aussi par l\u2019histoire des sujets et les figures tut\u00e9laires dont les \u0153uvres rayonnent comme des phares. Ensuite, vient l\u2019histoire des Hommes et comment elle nous rejoint particuli\u00e8rement. Enfin, viendrait l\u2019histoire personnelle et intime, individuelle, qui n\u2019est jamais totalement disjointe des autres. En r\u00e9alit\u00e9, Gerhard Richter n\u2019a de cesse de m\u00ealer tout ces niveaux, abordant tant\u00f4t un aspect, tant\u00f4t un autre, les confrontant ou s\u2019en jouant au nom d\u2019une libert\u00e9 conquise.<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord avec une peinture au r\u00e9alisme photographique emprunt\u00e9 \u00e0 l\u2019imagerie de presse qu\u2019il se fera un nom au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante dessinant avec Polke et quelques autres une sorte de pop allemand, plus proche des <i>Car Crashes<\/i> de Warhol que de ses <i>Marilyn<\/i>. C\u2019est le gris qui domine, dans ces images agrandies \u00e0 l\u2019\u00e9piscope ou par la mise au carreau et qui souvent conservent les marges blanches et les l\u00e9gendes des pages de magasines qu\u2019elles prennent pour r\u00e9f\u00e9rence et sujet. Mais d\u00e9j\u00e0 sont pr\u00e9sentes les s\u00e9ductions du r\u00e9alisme photographique flout\u00e9 pour estomper la touche. Les images du monde apparaissent <i>\u00e0 travers <\/i>la peinture, lointaines et proches \u00e0 la fois et c\u2019est peut-\u00eatre une mani\u00e8re de dire l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de ces t\u00e9moignages qui nous parviennent dans leur ordinaire tout en demeurant pour grande part incompr\u00e9hensibles (Richter garde \u00e9pingl\u00e9e parmi plusieurs images sur le mur de son atelier une de celles prises par un des membres du commando de la mort dans le camp d\u2019Auschwitz). L\u2019esth\u00e9tisme du flou et sa sensualit\u00e9\u00a0 sont port\u00e9s \u00e0 leur comble dans son c\u00e9l\u00e8bre <i>nu sur un escalier<\/i> qui, tout en proposant un clin d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Duchamp, affirme le plaisir r\u00e9tinien de la peinture et donc une volont\u00e9 non pas de rupture \u00e0 la mani\u00e8re des avant-gardes, mais de prolongation d\u2019une certaine histoire classique.<br \/>\nCette histoire de la peinture, il l\u2019abordera de plusieurs mani\u00e8res\u00a0: l\u2019une plut\u00f4t frontale et anecdotique lorsqu\u2019il reprend une composition de Titien ou quelques d\u00e9tails de drap\u00e9s en leur appliquant sa m\u00e9thode r\u00e9aliste, plate et floue\u00a0; l\u2019autre plut\u00f4t comme un arri\u00e8re fond lorsqu\u2019il r\u00e9alise de grands paysages champ\u00eatres qui ne peuvent \u00e9chapper \u00e0 l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 historique et contaminante du romantisme allemand. Car ces grandes toiles de mer, de montagne ou de campagne, avec leur rendu atmosph\u00e9rique, le regard contemplatif auquel elles renvoient, \u00e9voquent forc\u00e9ment quelques sc\u00e8nes \u00e9pur\u00e9es de Friedrich, quelques paragraphes de Kant \u00e9voquant le sublime. C\u2019est comme si dans cette s\u00e9rie, Richter cherchait \u00e0 v\u00e9rifier la pr\u00e9dominance de la culture dans notre fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9cier les images ou l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette tournure du regard. Natures mortes au cr\u00e2ne ou \u00e0 la chandelle, Betty se retournant, sa femme Sabine lisant une lettre \u00e0 la mani\u00e8re de la jeune femme de Vermeer, ou portant leur enfant comme toutes ces Madones italiennes, pouvant \u00eatre plac\u00e9es entre ces r\u00e9f\u00e9rences directes, citationnelles, et la mani\u00e8re insidieuse qu\u2019\u00e0 l\u2019histoire des sujets de sinuer dans la pratique de la peinture elle m\u00eame. Peut-\u00eatre, ne peut-on jamais vraiment faire au fond l\u2019\u00e9conomie de cette relecture active de l\u2019histoire qui m\u00e8ne jusqu\u2019\u00e0 nous. Peut-\u00eatre ne peut-on jamais faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie. Ce serait \u00e7a \u00ab\u00a0le poids de la peinture\u00a0\u00bb.<br \/>\nEst-ce une mani\u00e8re de but\u00e9e ou le d\u00e9sir de rejoindre un autre continent de l\u2019histoire de l\u2019art qu\u2019est l\u2019abstraction qui ont fait que Richter d\u00e9laisse la figuration anecdotique pour aborder dans les ann\u00e9es 70 un langage pictural plus conceptuel\u00a0-celui des \u00ab\u00a0gris\u00a0\u00bb et des nuanciers d\u2019abord- puis lyrique\u00a0? Grand \u00e9cart puisque \u00e0 l\u2019art figuratif, parfois narratif, succ\u00e8de l\u2019art concret des rectangles de couleurs dispos\u00e9s selon une trame ou des gris imposant leur immanence granuleuse puis une abstraction presque gestuelle, du moins lyrique qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019\u00e9quivalant allemand l\u00e0 encore de l\u2019expressionnisme abstrait am\u00e9ricain qu\u2019est le n\u00e9o expressionnisme. Aux petits tableaux l\u00e9ch\u00e9s, au harmonies sourdes, \u00a0romantiques et que certains qualifient m\u00eame de \u00ab\u00a0bourgeois\u00a0\u00bb succ\u00e8dent de grandes compositions agressives o\u00f9 le vert cru d\u00e9chire des nu\u00e9es oranges et jaunes dans des virgules charg\u00e9es. C\u2019est que l\u2019histoire peut-\u00eatre s\u2019immisce l\u00e0 encore, mais d\u2019une autre mani\u00e8re. Il ne s\u2019agit plus de reprendre, agrandis au carreau des escadrons allemands tir\u00e9s d\u2019images d\u2019archives, non plus que le motif du salut hitl\u00e9rien qui hante l\u2019histoire nationale, mais d\u2019en venir \u00e0 une peinture qui int\u00e8gre la laideur, la dissonance, qui expose sa mat\u00e9rialit\u00e9 visc\u00e9rale, comme l\u2019aura revendiqu\u00e9 son compatriote Baselitz. Une peinture qui combat le motif tout en affirmant une harmonie complexe, tortur\u00e9e. Une peinture qui montre comme \u00ab\u00a0chaque image est un miroir\u00a0\u00bb. Mais l\u00e0 encore, progressivement, c\u2019est la sensualit\u00e9 qui prendra le pas sur le mauvais go\u00fbt\u00a0: toute une s\u00e9rie d\u2019images anim\u00e9es de raclures, o\u00f9 les couleurs se m\u00ealent lascivement en \u00e9voquant tout autant la mati\u00e8re de la peinture que le lissage photographique (le geste est d&rsquo;ailleurs entre celui de la peinture et celui de la s\u00e9rigraphie) se d\u00e9veloppera comme autant de variations d\u00e9coratives et hasardeuses. C\u2019est l\u2019informe de la contemplation qui maintenant se donne \u00e0 voir dans sa ductilit\u00e9. Il semblerait que l\u2019artiste n\u2019ait alors d\u2019autre programme que celui d\u2019animer la surface d\u2019un chaos de gestes et de couleurs. Si la peinture alors s\u2019affranchi de la photographie, en revient \u00e0 elle m\u00eame, ce sont des gestes lents, chor\u00e9graphiques, qui virevoltent librement en variations infinies et quelque peu d\u00e9sesp\u00e9rantes. Le peintre semble malaxer continuellement le m\u00eame magma de couleurs qui se m\u00ealent. Et les passages de racles qui fondent les contrastes en un grand <i>all over<\/i> contemplatif font l\u2019effet d\u2019une usure qui travaille l\u2019image, l\u2019\u00e9tire et la ramasse entre apparition et disparition.<br \/>\nLa r\u00e9trospective que tient actuellement le Centre Pompidou \u00e0 Paris<br \/>\ndonne \u00e0 voir ce cheminement, compliqu\u00e9 en r\u00e9alit\u00e9 de quelques retours o\u00f9 les styles se m\u00ealent laissant voir un large paysage pictural, conciliant les \u00e9coles. Ressortent \u00e7a et l\u00e0 quelques images devenues c\u00e9l\u00e8bres, quelques icones au charme tenace, mais aussi beaucoup de tableaux communs qui, \u00e0 \u00eatre mentalement isol\u00e9s, en deviennent presque gratuits, pauvre ou gauches, simples<br \/>\ngestes exposant leur mani\u00e8re, leurs s\u00e9ductions. C\u2019est l\u2019ensemble, aussi h\u00e9t\u00e9roclite soit-il, qui les rattrape, leur donne sens, fait de leur obstination na\u00efve \u00e0 peindre joliment une maison, une m\u00e8re avec son enfant, une photo de famille ordinaire, un parti pris, une d\u00e9marche. C\u2019est l\u2019ensemble enfin qui prend position dans le paysage actuel de l\u2019art. Car ce qui fait la singularit\u00e9 du travail de Richter, ce n\u2019est pas tant l\u2019hyperr\u00e9alisme ou l\u2019abstraction gestuelle que l\u2019\u00e9cart qu\u2019il y a entre toutes ces tendances et leur mani\u00e8re parfois de se rencontrer, bref c&rsquo;est son mouvement.<br \/>\nRichter est postmoderne, il arrive apr\u00e8s la photographie, apr\u00e8s la conqu\u00eate fascinante de la modernit\u00e9, presqu\u2019apr\u00e8s l\u2019histoire, puisque, n\u00e9 en 32, il sera de ceux qui porteront le poids de l\u2019issue tragique qu\u2019aura form\u00e9 la g\u00e9n\u00e9ration qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. A une \u00e9poque qui a perdu son sens et qui invite alors \u00e0 les essayer tous, \u00e0 t\u00e2tonner, \u00e0 briser la ligne.\u00a0 Et d\u2019une certaine mani\u00e8re, avec ses \u00e9carts, ses retours, ses rencontres avec l\u2019histoire, son oeuvre est \u00e0 l\u2019image du monde qui l\u2019a engendr\u00e9, \u00e9quivoque, multiple, encombr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien oblig\u00e9 de rejoindre Gerhard Richter sur ce point\u00a0: la peinture aujourd\u2019hui n\u2019a rien perdu de son actualit\u00e9. \u00ab\u00a0Elle fait partie des aptitudes humaines les plus fondamentales, comme le chant ou la danse, qui ont un sens, qui demeurent en nous, comme quelque chose d\u2019humain\u00a0\u00bb. 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