{"id":3207,"date":"2012-05-31T21:01:00","date_gmt":"2012-05-31T20:01:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sous-le-regard\/"},"modified":"2013-09-10T20:48:47","modified_gmt":"2013-09-10T19:48:47","slug":"sous-le-regard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sous-le-regard\/","title":{"rendered":"sous le regard"},"content":{"rendered":"<p>Il est toujours \u00e9tonnant de constater comme les choses les mieux \u00e9tablies, les plus fermes en apparence, en viennent parfois \u00e0 gondoler, \u00e0 onduler sous le regard pour se transfigurer et \u00e9chapper finalement \u00e0 ce en quoi on voulait les enfermer. Que l\u2019on regarde longuement\u00a0: c\u2019est l\u2019instabilit\u00e9 du monde qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous. Car les images, malgr\u00e9 leur fixit\u00e9 apparente, d\u00e9fient le regard dans ce qu\u2019il pose de certitudes, dans son autorit\u00e9.<!--more--> Elles font vaciller les jugements cat\u00e9goriques qui construisent le monde, ceux-l\u00e0 que nous dressons \u00e0 chaque instant pour s\u2019y appuyer comme les chauves-souris sondent de leurs cris les volumes de la nuit. <br \/>Les dessins de F. K. ont quelque chose de sec, d\u2019aride parfois dans leur frontalit\u00e9 brute, dans les silhouettes dures qu\u2019ils ass\u00e8nent. La ponctuation qu\u2019ils dressent les fait ressembler un peu \u00e0 des caract\u00e8res frapp\u00e9s\u00a0; de ceux que l\u2019on trouve de plus en plus rarement sur les tables \u00e0 casiers d\u2019un typographe ou sur les tipons et emporte-pi\u00e8ce des tapissiers. C\u2019est que la noirceur du crayon ou de l\u2019encre s\u2019inscrit sur la clart\u00e9 du papier en un motif compact quoique r\u00e9serv\u00e9 par endroit et modul\u00e9 dans ses ombres, si bien qu\u2019on en viendra \u00e0 parler de silhouettes m\u00eal\u00e9es, de motifs, presque d\u2019id\u00e9ogrammes\u00a0; et dans leurs confusions v\u00e9g\u00e9tales, anthropomorphes ou g\u00e9om\u00e9triques, r\u00eaveuses ou construites, de chim\u00e8res. Mais voil\u00e0, aussit\u00f4t recens\u00e9es les parties, observ\u00e9es les textures et jug\u00e9 de l\u2019ensemble, le sentiment bascule. Les certitudes, avec notre aplomb, et offrent \u00e0 voir un monde autre. Le dessin vous happe. On en vient \u00e0 cette \u00e9trange sensation que dans votre regard, c\u2019est l\u2019image qui vous fixe, \u00ab\u00a0muettement\u00a0\u00bb. Est-ce le motif de la fen\u00eatre, de l\u2019ouverture qui fait office de seuil et porte vers son au-del\u00e0\u00a0? Le jeu enveloppant des ombres\u00a0? Les formes qui, dans leurs convulsions, vous deviennent attachantes\u00a0? Ce n\u2019est pas tant l\u2019\u0153il qui s\u2019ajuste au monde que le regard, c\u2019est \u00e0 dire la relation que l\u2019on entretient avec le visible. Progressivement, les dessins glissent de leur r\u00e9alit\u00e9 froide, mat\u00e9rielle, vers une relation particuli\u00e8re qui en fait un ab\u00eeme ou une figure amicale. \u00c7a vous arrive parfois dans les couloirs des h\u00f4tels, \u00a0\u00e0 attendre dans des chambres ordinaires en fixant un de ces reproductions habituelles de peintres impressionnistes\u00a0: un semeur de Van Gogh est venu \u00e0 moi dans des circonstances analogues. Michelet avait d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 dans <i>La Mer<\/i><span>, comme l\u2019immobilit\u00e9 morne d\u2019une berge peut r\u00e9v\u00e9ler, pour peu qu\u2019on y arr\u00eate longuement le regard, une vie grouillante et riche. On en vient \u00e0 se demander si les images, pareilles au <\/span><i>Portrait de Dorian Gray<\/i> de Wilde, n\u2019en viendraient pas \u00e0 vieillir \u00e0 votre place pour peu que vous fassiez durer longuement le regard.\u00a0<\/p>\n<p><i>image : Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, M\u00e9lancolie, encre sur papier 2012. Galerie F. Besson, Lyon.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est toujours \u00e9tonnant de constater comme les choses les mieux \u00e9tablies, les plus fermes en apparence, en viennent parfois \u00e0 gondoler, \u00e0 onduler sous le regard pour se transfigurer et \u00e9chapper finalement \u00e0 ce en quoi on voulait les enfermer. Que l\u2019on regarde longuement\u00a0: c\u2019est l\u2019instabilit\u00e9 du monde qui se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous. 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