{"id":3208,"date":"2012-05-07T14:13:00","date_gmt":"2012-05-07T13:13:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-y-etait\/"},"modified":"2013-09-10T20:49:56","modified_gmt":"2013-09-10T19:49:56","slug":"on-y-etait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/on-y-etait\/","title":{"rendered":"on y \u00e9tait"},"content":{"rendered":"<p>On \u00e9tait tous \u00e0 la Bastille, engouffr\u00e9s dans la foule \u00e0 lancer le regard par dessus les \u00e9paules. Il y avait le bruit, les fum\u00e9es rouges. Puis on a pris la route, on a suivi longuement les voitures sur l\u2019autoroute vide \u00e0 la lueur des phares. Tant\u00f4t on les remontait. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 on y \u00e9tait aussi, l\u2019air grave parce que des silhouettes passaient comme des ombres se retirent en un pivot sous le trajet des phares.<!--more--> Les voitures toujours, comme immobilis\u00e9es sur cette route, dans cette nuit et qu\u2019on remontait parfois. Alors on voyait l\u2019homme au t\u00e9l\u00e9phone derri\u00e8re la vitre. Des gens \u00e9taient pass\u00e9s devant tout \u00e7a que reprenait leur dialogue ou plut\u00f4t leurs affirmations \u00e0 chacun que c\u2019\u00e9tait un jeu, il semblait, l\u2019un lan\u00e7ant \u00e0 l\u2019autre qui attrapait au vol, nuan\u00e7ant les nuances. On reprenait, nous on \u00e9tait l\u00e0, d\u2019autres personnes \u00e0 la place des premi\u00e8res \u00e0 nuancer des nuances, infiniment. Avec l\u2019air press\u00e9 de ceux qui s\u2019accrochent \u00e0 leur filet de parole comme \u00e0 une corde. Et parfois c\u2019est comme si le jeu \u00e9tait que celui qui arriverait \u00e0 bout de souffle ou \u00e0 bout de mots devait l\u00e2cher la corde alors il reformulait sans cesse et r\u00e9p\u00e9tait comme une incantation : ne pas l\u00e2cher la corde. Malgr\u00e9 tous ses efforts il y avait les barri\u00e8res, les barri\u00e8res maintenant au premier plan, une rue \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9sert\u00e9e sinon des camions sur le bord avec paraboles sur le toit, un gars disant. Ou peut \u00eatre l\u2019autre, un autre gars par dessus sa voix \u00e0 lui, l\u2019invitant \u00e0 dire et disant \u00e0 sa place plusieurs fois \u00e0 la suite la rue presque vide. Priorit\u00e9 au directe il avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu au premier, coup\u00e9 net alors qu\u2019il avait commenc\u00e9 \u00e0 se saisir de la corde, qu\u2019il montrait lui aussi comme \u00e0 son tour il allait s\u2019y accrocher aussi longuement que possible, m\u00eame les phrases \u00e9puis\u00e9es, les reformulations et les nuances r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Priorit\u00e9 au direct, l\u2019autre avait compris, n\u2019avait pas insist\u00e9. La voiture filait toujours sur l\u2019autoroute vide et la voix l\u2019accompagnait qui disait quelque chose comme \u00e7a : \u00ab la route \u00bb, ou \u00ab le trajet \u00bb, \u00ab se rendre quelque part \u00bb. Nous on \u00e9tait l\u00e0, on avait entendu plusieurs fois \u00e0 la suite avec le ton : \u00ab la France \u00bb ou quelque chose comme \u00ab la Patrie \u00bb, \u00eatre fran\u00e7ais, compatriote. On nous avait parl\u00e9, on \u00e9tait comme fr\u00e8res. Et c\u2019\u00e9tait une tristesse. Il nous disait son amour pour nous tous, comme il allait falloir \u00eatre fort. Une tristesse. Mais cet \u00e9coeurement aussi de ces mots de France et de Patrie, fier d\u2019\u00eatre fran\u00e7ais. Toujours eu du mal \u00e0 se rattacher \u00e0 ce genre d\u2019image magnifique, orgueilleuse. Nous quand on se croisaient avec chacun sa langue maternelle et donc partageant un anglais approximatif, c\u2019\u00e9tait de se demander d\u2019o\u00f9 venait l\u2019autre pas quel \u00e9tait sa nationalit\u00e9. Et m\u00eame quand on disait, on avait plusieurs villes \u00e0 dire : la derni\u00e8re escale, l\u00e0 o\u00f9 on habitait en ce moment, on ne disait pas forc\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 on \u00e9tait n\u00e9. Quand on disait le foot, nous on s\u2019en foutait d\u2019\u00eatre pour l\u2019un ou pour l\u2019autre : rien ne nous rapprochait plus de l\u2019un que de l\u2019autre. Ecoeurant le ton aussi, aller frotter la corde sensible, les modulations dans la voix. Effrayant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre d\u2019ailleurs avec les grands gestes, le menton lev\u00e9 et les formules. Ce qui les rassemblaient tous \u00e0 ce moment, les gestes, les regards, les formules. Effrayant tout autant que les gestes, les regards captiv\u00e9s, se remplissant des gestes, se ber\u00e7ant dans ces douces paroles. Des gens s\u2019embrassaient maintenant, en costumes pinc\u00e9s, en foules. Parfois une main partait au ciel qu\u2019on avait l\u2019impression qu\u2019elle s\u2019adressait \u00e0 nous, comme pour s\u2019excuser poliment de ne pouvoir nous embrasser aussi, mais le c\u0153ur y \u00e9tait. D\u2019autres reprenaient les mots, les phrases, posaient des questions qui contenaient d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9ponse comme pour dans la bouche de l\u2019autre garder la main encore, s\u2019accrocher \u00e0 la corde. Ils se gardaient de rien dire, ne jetaient \u00e0 l\u2019autre que des mots. On les comprenait bien : au tennis on ne renvoie que la balle et non la raquette, la raquette on la garde. Il n\u2019\u00e9tait plus question depuis longtemps des voitures dans la nuit, maintenant c\u2019\u00e9tait deux hommes remerciant au micro avec des gestes de bonimenteurs \u00e0 qui manquait la camelote. On ne savait plus trop ce qu\u2019ils entendaient nous vendre, une amiti\u00e9 sinc\u00e8re ou des r\u00eaves, on ne voyait aucun \u00e9chantillon. Les yeux suivaient les mains, les visages. On \u00e9tait l\u00e0, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, on repensait aux voitures dans la nuit qu\u2019on rattrapait parfois, les ponts dans la perspective  avec d\u2019autres routes dessus, vides.<\/p>\n<p><i>Image : Hiroshi Sugimoto, mer\u00a0M\u00e9diterran\u00e9e.<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On \u00e9tait tous \u00e0 la Bastille, engouffr\u00e9s dans la foule \u00e0 lancer le regard par dessus les \u00e9paules. Il y avait le bruit, les fum\u00e9es rouges. 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