{"id":3230,"date":"2011-12-19T12:54:00","date_gmt":"2011-12-19T11:54:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/letre-et-le-passage\/"},"modified":"2011-12-19T12:54:00","modified_gmt":"2011-12-19T11:54:00","slug":"letre-et-le-passage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/letre-et-le-passage\/","title":{"rendered":"L\u2019\u00eatre et le passage"},"content":{"rendered":"<div>\n<a href=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/hutte1.jpg\" imageanchor=\"1\"><span><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" border=\"0\" height=\"320\" src=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/hutte.jpg\" width=\"240\"><\/span><\/a>\n<\/div>\n<div>\n<span>Chaque chose est prise dans<br \/>\nune double temporalit\u00e9. L\u2019une \u00e0 part nous, ralli\u00e9e \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 dans laquelle<br \/>\nnaviguent les astres, nous \u00e9chappe. L\u2019autre se mesure \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience que nous<br \/>\nen avons, \u00e0 notre \u00e9chelle humaine, en regard de notre dur\u00e9e propre. L\u2019apparente<br \/>\nimmobilit\u00e9 du monde, son allure immuable, s\u2019accorde de mouvements incessants et<br \/>\ncontradictoires qui le font para\u00eetre en chaque instant dissemblable, pr\u00e9caire,<br \/>\npassager, toujours \u00e0 venir, de sorte qu\u2019il se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre, comme l\u2019\u00e9crivit<br \/>\nMontaigne aux alentours de 1579, \u00ab\u00a0une branloire p\u00e9renne\u00a0\u00bb. La<br \/>\nconstance m\u00eame que l\u2019on croit pouvoir pr\u00eater au paysage qui s\u2019\u00e9tale sereinement<br \/>\nsous nos yeux ne dit que l\u2019\u00e9chelle plus lente des mouvements qui l\u2019ont fa\u00e7onn\u00e9<br \/>\net le fa\u00e7onnent encore, elle \u00ab\u00a0n\u2019est autre chose qu\u2019un branle plus<br \/>\nlanguissant\u00a0\u00bb pour reprendre Montaigne, encore. Par dessus ces mouvements<br \/>\nviennent encore nos mouvements propres, le fait qu\u2019autant que changent les<br \/>\nchoses, change le regard que l\u2019on pose sur elle. Car nous nous succ\u00e9dons nous<br \/>\nm\u00eame au cours de notre vie, passant sans discontinuer d\u2019un \u00e9tat \u00e0 l\u2019autre ou<br \/>\nm\u00eame d\u2019un \u00eatre \u00e0 l\u2019autre\u00a0; celui que nous \u00e9tions \u00e0 dix ans nous devenant<br \/>\ndix ans plus tard totalement \u00e9tranger, sauf ce que l\u2019on nous en raconte et qui<br \/>\nfait figure de \u00ab\u00a0souvenirs\u00a0\u00bb. Changent les circonstances et les<br \/>\nconsid\u00e9rations. Rien n\u2019est stable et assur\u00e9, rien qui ne se laisse lire,<br \/>\nimmobile, en soi et en le monde. Rien, sinon la mort peut-\u00eatre, qui annule<br \/>\ntout, n\u2019est d\u00e9finitif. Nos vies m\u00eames sont dessin\u00e9es par de \u00ab\u00a0muables<br \/>\naccidents\u00a0\u00bb, fruits d\u2019 \u00ab\u00a0imaginations irr\u00e9solues\u00a0\u00bb,<br \/>\ncontradictoires. On n\u2019est jamais \u00e0 savoir si l\u2019on doit s\u2019accorder au tumulte du<br \/>\nmonde, en adopter la confusion, en rejoindre l\u2019agitation et les passades ou y<br \/>\nopposer le regard stable, intemporel et glac\u00e9 de celui qui passe outre. Si l\u2019on<br \/>\ndoit peindre \u00ab\u00a0l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0le passage\u00a0\u00bb. Une chose est<br \/>\ns\u00fbre\u00a0: jamais on n\u2019\u00e9chappe au contexte\u00a0; on ne peut parler que depuis<br \/>\nl\u00e0 o\u00f9, dans l\u2019espace et dans le temps, on se trouve. Or, de mani\u00e8re accrue<br \/>\ndepuis l\u2019aire industrielle, le visage du monde s\u2019est montr\u00e9 instable, mouvant,<br \/>\nvou\u00e9 \u00e0 se d\u00e9dire souvent. Les conflits ont pris \u00e0 plusieurs reprises une<br \/>\ntournure mondiale, une ampleur jamais vue. L\u2019horreur s\u2019est montr\u00e9e d\u00e9mesur\u00e9e au<br \/>\npoint que l\u2019humanit\u00e9 m\u00eame en a \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e. Une certaine na\u00efvet\u00e9 nous a \u00e9t\u00e9<br \/>\nenlev\u00e9e, d\u00e9finitivement. Il s\u2019en est fallu de peu que la folie des hommes, en<br \/>\nun geste d\u00e9risoire, n\u2019en vienne \u00e0 s\u2019annihiler d\u2019un coup. Aujourd\u2019hui encore,<br \/>\npas une semaine ne passe sans qu\u2019un scandale se fasse jour, qu\u2019on nous annonce<br \/>\nla ruine prochaine et fracassante du socle sur lequel la civilisation s\u2019est<br \/>\nhiss\u00e9e\u00a0: l\u2019\u00e9conomie globale. Avec l\u2019ampleur inhumaine de l\u2019industrie<br \/>\nmondialis\u00e9e, m\u00e9diatique, on s\u2019empoisonne, s\u2019exploite, on s\u2019accule au suicide,<br \/>\non se pousse au meurtre autant que s\u2019organisent des collectes, que l\u2019on<br \/>\ns\u2019assiste et se plaint. A la permanence d\u2019id\u00e9es \u00e9ternelles grav\u00e9es en lettres<br \/>\nsolides, affront\u00e9es \u00e0 l\u2019usure du temps, t\u00e9moignant d\u2019une certaine assurance de<br \/>\nvue, s\u2019est substitu\u00e9 la pr\u00e9carit\u00e9 de phrases ne s\u2019\u00e9non\u00e7ant que pour le temps<br \/>\nque dure la base qui les a vu na\u00eetre\u00a0: un temps incertain.\u00a0 Les v\u00e9rit\u00e9s sont douteuses, on se contente<br \/>\nd\u2019une \u00ab\u00a0morales par provision\u00a0\u00bb, comme l\u2019a joliment \u00e9crit Descartes\u00a0:<br \/>\nun abri transitoire que l\u2019esprit se fabrique, o\u00f9 il se r\u00e9fugie pour ne pas \u00eatre<br \/>\np\u00e9trifi\u00e9 par le doute. L\u2019art, qui est en r\u00e9flexion du monde et donc \u00e0 l\u2019image<br \/>\nde l\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on en a, conna\u00eet, mais aussi pour des raisons li\u00e9es \u00e0 sa<br \/>\npropre histoire, un m\u00eame doute quant \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9nonce et la forme dont il use<br \/>\npour le dire. Les certitudes professionnelles, les savoirs officiels ne valent<br \/>\nplus. <span>C\u2019est dans l\u2019incertitude de tout, de la<br \/>\nchose et de soi, que l\u2019on trace des signes, que l\u2019on \u00e9chafaude des formes. <\/span>A<br \/>\npeine si l\u2019on entend encore les certitudes radicales des quelques avant-gardes<br \/>\nqui s\u2019\u00e9non\u00e7aient sans fr\u00e9mir. L\u2019heure est \u00e0 la cohabitation, \u00e0 la confusion des<br \/>\ngenres, au t\u00e2tonnement. C\u2019est au milieu des ann\u00e9es 50 qu\u2019apparurent les<br \/>\npremi\u00e8res installations nomm\u00e9es comme telles, arrangements qui avaient pour<br \/>\ndiff\u00e9rence radicale d\u2019avec les fa\u00e7ons traditionnelles de la peinture ou de la<br \/>\nsculpture une sorte de dispersion formelle\u00a0: l\u2019\u0153uvre n\u2019\u00e9tait plus une<br \/>\nentit\u00e9 compacte affront\u00e9e au monde, mais une combinaison mobile, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re<br \/>\nparfois, d\u00e9ploy\u00e9e dans l\u2019espace. Les formes que l\u2019on fait ne sortent pas de<br \/>\nrien, elles sont le produit d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit, d\u2019une situation. Les de plus en<br \/>\nplus fr\u00e9quents assemblages \u00e9ph\u00e9m\u00e8res que l\u2019on peut voir aujourd\u2019hui s\u2019accordent<br \/>\nau monde qui les enfante, dans leur discr\u00e9tion, leur caract\u00e8re fugace,<br \/>\ntransitoire, intuitif. Ils portent en eux le doute, la pr\u00e9carit\u00e9 et la<br \/>\nmultiplicit\u00e9 des possibles, jug\u00e9s \u00e9quivalents\u00a0; un certain relativisme. On<br \/>\nn\u2019en finirait pas de recenser ces mani\u00e8res bricol\u00e9es, \u00e9quilibres pr\u00e9caires et narratifs<br \/>\nque d\u2019autres \u00e9poques auraient jug\u00e9s avortons de sculptures. L\u2019art \u00e9merge de ces<br \/>\n\u00e9quilibres t\u00e9nus au sens flottant, de ces mani\u00e8res heuristiques. Dans ces<br \/>\ninstallations, il semblerait, comme le notait Baudrillard au d\u00e9but des ann\u00e9es<br \/>\n80, que <span>le m\u00e9dium lui-m\u00eame ne soit \u00ab plus<br \/>\nsaisissable en tant que tel \u00bb, que \u00ab la confusion du m\u00e9dium et du message \u00bb ce<br \/>\nqui lui faisait dire encore qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 de \u00ab la premi\u00e8re grande formule<br \/>\nde cette \u00e8re nouvelle \u00bb.\u00a0Ces formes que l\u2019on poursuit sont un peu notre \u00ab\u00a0morale<br \/>\npar provision\u00a0\u00bb, les abris, les cabanes que l\u2019on dresse \u00e0 la h\u00e2te pour<br \/>\naffronter l\u2019\u00e9tendue alors que l\u2019on passe. Des huttes b\u00e2ties au caprice de ce en<br \/>\nquoi pourvoyait le sol. De bois et de d\u00e9bris, assemblages ordinaires pr\u00e9lev\u00e9 au<br \/>\nchantier qui fait notre d\u00e9cor pour dresser notre d\u00e9sir de donner forme \u00e0<br \/>\nl\u2019irr\u00e9solu.<\/span><\/span>\n<\/div>\n<p><span><b><br \/>\n<\/b><\/span><\/p>\n<div>\n<span><span><b><br \/><\/b><\/span><\/span>\n<\/div>\n<p><span><br \/>\n<\/span><\/p>\n<div>\n<span><span>Projet de pr\u00e9face pour un livre \u00e0 venir, ce texte accompagne l&rsquo;exposition <i>Hutte<\/i> r\u00e9alis\u00e9e par le collectif <a href=\"http:\/\/www.holdupteam.blogspot.com\/\">Hold Up<\/a> le 5 novembre 2011. Ces r\u00e9flexions prolongent et compl\u00e8tent celles que j&rsquo;avais confi\u00e9 au livre <i><a href=\"http:\/\/nuitmyrtide.blogspot.com\/2010\/04\/son-filetage-mord-dans-la-matiere-et-sa.html\">l&rsquo;humble usage des objets<\/a><\/i> paru aux \u00e9ditions Nuit Myrtide l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/span><\/span>\n<\/div>\n<p><span><br \/>\n<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque chose est prise dans une double temporalit\u00e9. L\u2019une \u00e0 part nous, ralli\u00e9e \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 dans laquelle naviguent les astres, nous \u00e9chappe. L\u2019autre se mesure \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience que nous en avons, \u00e0 notre \u00e9chelle humaine, en regard de notre dur\u00e9e propre. 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