{"id":3247,"date":"2011-10-08T14:18:00","date_gmt":"2011-10-08T13:18:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/letendue-des-bibliotheques\/"},"modified":"2013-08-16T11:12:25","modified_gmt":"2013-08-16T10:12:25","slug":"letendue-des-bibliotheques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/letendue-des-bibliotheques\/","title":{"rendered":"l&rsquo;\u00e9tendue des biblioth\u00e8ques"},"content":{"rendered":"<p><\/p>\n<div>\n<a href=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/blogger\/-Z6FKQLwN51M\/TpBNizTfmGI\/AAAAAAAABx4\/u1N2d6ff8d4\/s1600\/anselm_kiefer_zweistromland_the_hight_priestess.1191142506.jpg\" imageanchor=\"1\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" border=\"0\" height=\"263\" src=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/blogger\/-Z6FKQLwN51M\/TpBNizTfmGI\/AAAAAAAABx4\/u1N2d6ff8d4\/s320\/anselm_kiefer_zweistromland_the_hight_priestess.1191142506.jpg\" width=\"320\"><\/a>\n<\/div>\n<div>\n<span>A vrai dire, je n\u2019ai jamais beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 les biblioth\u00e8ques, jamais pu y travailler vraiment : Lieu de passage plus que lieu consacr\u00e9 \u00e0<br \/>\nl\u2019\u00e9tude, \u00e0 la recherche studieuse. J\u2019allais bien assez r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 celle<br \/>\nque nous avions aux Beaux-arts, \u00e0 Paris, mais la plus part du temps c\u2019\u00e9tait<br \/>\npour y fl\u00e2ner, oublier instantan\u00e9ment les portes pass\u00e9es ce que j\u2019avais projet\u00e9<br \/>\nd\u2019y chercher. T\u00e2ter deux ou trois couvertures et ressortir. Les seuls livres<br \/>\nqui me retenaient \u00e9taient ceux qui se donnaient \u00e0 voir sur les pans inclin\u00e9s du<br \/>\npr\u00e9sentoir de l\u2019entr\u00e9e\u00a0: nouvelles acquisitions, que je feuilletais en<br \/>\ndilettante, notant dans mon carnet un nom, faisant croquis d\u2019une image. J\u2019avais<br \/>\nencore jusqu\u2019\u00e0 peu dans mes affaires un ou deux de ces vieux agendas avec citations<br \/>\nen marge, noms, notes, dessins. Je les ai jet\u00e9s par maque de place et parce que<br \/>\nquoi en faire \u00e0 5 ou 6 ans de distance\u00a0? Nous aussi constituons des lieux<br \/>\n\u00e9paissis dans lesquels plus le temps d\u2019aller se perdre, des friches\u00a0; et<br \/>\nparce qu\u2019en quelques clics on a plus de chance de retrouver sur Internet ce<br \/>\ndont on a un souvenir vague que de feuilleter les centaines de pages et<br \/>\nd\u2019annotations de vieux carnets. J\u2019avais quelque fois essay\u00e9 de prendre un livre<br \/>\n(je me souviens d\u2019un Pl\u00e9iade de Breton) et de le lire, \u00e0 ma place le long de<br \/>\nces grandes tables collectives de bois patin\u00e9, mais j\u2019y rentrais mal, levais la<br \/>\nt\u00eate souvent. Le c\u00e9r\u00e9monial (d\u00e9poser ses affaires, badger, s\u2019introduire dans le<br \/>\nplus grand silence), le lieu (moquette rouge et \u00e9paisse dans les all\u00e9es, bois<br \/>\nvernis et lustre des poign\u00e9es de laiton), m\u2019intimaient tellement l\u2019ordre de<br \/>\nlire, t\u00eate courb\u00e9e sur la page sous les hauts rayonnages, que j\u2019en devenais<br \/>\nincapable. C\u2019\u00e9tait comme une veste pas coup\u00e9e pour soi et qui g\u00eane aux manches,<br \/>\nau col. Je crois que l\u2019ampleur des pistes contenues dans ces all\u00e9es<br \/>\nm\u2019emp\u00eachaient de me fixer sur quoi que ce soit, c\u2019\u00e9tait toujours appel de ce<br \/>\nvertige. Au moins dans les biblioth\u00e8ques de pr\u00eat j\u2019emportais un livre ou deux,<br \/>\nun DVD et je d\u00e9cidais de tourner autour, d\u2019y venir, d\u2019interrompre ou de laisser<br \/>\nouvert pour demain. L\u00e0 c\u2019\u00e9tait tout en m\u00eame temps, inabordable. Et puis j\u2019ai<br \/>\ntoujours eu difficult\u00e9 \u00e0 choisir. Mes lacunes dans le domaine de la lecture et<br \/>\nde la culture en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tant \u00e0 l\u2019\u00e9poque prodigieuses (simplement celles d\u2019un<br \/>\ncancre scolaire), tout \u00e7a repr\u00e9sentait \u00e0 mes yeux une masse consid\u00e9rable, la<br \/>\nmat\u00e9rialisation volumineuse de mon retard, tout ce qu\u2019il m\u2019allait falloir<br \/>\nd\u00e9chiffrer pour comprendre un peu mieux les choses auxquelles tout le monde<br \/>\nautour faisait r\u00e9f\u00e9rence. J\u2019avais pass\u00e9 des cours ces ann\u00e9es l\u00e0 \u00e0 noter des<br \/>\nnoms, des titres qui renvoyaient \u00e0 un corpus \u00e9norme qui \u00e9tait le territoire<br \/>\nnaturel de ceux qui \u00e9changeaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi et que je ne pouvais qu\u2019\u00e9couter,<br \/>\nrepoussant la compr\u00e9hension pr\u00e9cise de tout ces dits \u00e0 plus tard, lorsque<br \/>\nj\u2019aurais \u00e0 mon tour d\u00e9chiffr\u00e9. Un retard sur les choses que je conserve encore<br \/>\nmaintenant, \u00e9coutant pour ruminer longtemps les choses avant de pouvoir<br \/>\nrebondir. Et c\u2019est une des tr\u00e8s rares phrases venue de mes lectures scolaires,<br \/>\n<i>les Confessions<\/i> de Rousseau, inscrite en moi de rappeler une complexion<br \/>\nsimilaire\u00a0: \u00ab\u00a0je ferais d\u2019excellents impromptus si on m\u2019en laissait<br \/>\nle temps\u00a0\u00bb. Je serais plut\u00f4t de ceux qui \u00e9coutent et observent, ayant \u00e0<br \/>\npeser mes id\u00e9es trop longtemps pour qu\u2019elles surgissent \u00e0 temps. C\u2019est \u00e0 cette<br \/>\n\u00e9poque que m\u2019est apparu comme une \u00e9vidence tragique le fait que je ne pourrais<br \/>\njamais venir \u00e0 bout de cet essentiel qui m\u2019aurait peut-\u00eatre permis d\u2019y voir un<br \/>\npeu plus clair. Et donc que je ne me sauverais de rien. Cela vaut pour le<br \/>\nd\u00e9frichage comme pour l\u2019expression de son rapport au monde\u00a0: je mourrais<br \/>\navant d\u2019avoir fini de tourner ma phrase (ou peut-\u00eatre que justement, comme chez<br \/>\nOpalka, la mort est seule \u00e0 pouvoir mettre le point final qui r\u00e9trospectivement<br \/>\ncompl\u00e8te et \u00e9claire ce qui tentait de se dire). Je survolais les monographies<br \/>\nd\u2019artistes, j\u2019accumulais la litt\u00e9rature la plus diverse avec la sensation que<br \/>\nme plonger s\u00e9rieusement dans un d\u00e9tail me rendrait aveugle \u00e0 l\u2019ensemble (mais<br \/>\nchaque d\u00e9tail fuyait lui aussi vers d\u2019autres appelant sans limite \u00e0 d\u2019autres<br \/>\nexplorations) en m\u00eame temps que j\u2019avais l\u2019impression d\u2019aller \u00e0 la h\u00e2te,<br \/>\n\u00e9chappant les subtilit\u00e9s qu\u2019ils aurait fallu apprivoiser par une fr\u00e9quentation<br \/>\nsoucieuse et assidue. Sensation d\u2019impossible d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite par Giacometti disant<br \/>\ncomme pousser sa concentration vers les d\u00e9tails du nez lui faisait \u00e9chapper le<br \/>\nvisage dans son ensemble et comme l\u2019ensemble en retour faisait perdre les<br \/>\nd\u00e9tails un \u00e0 uns.<\/p>\n<p><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span>Aujourd\u2019hui, je ne fr\u00e9quente \u00e0 peu pr\u00e8s plus les biblioth\u00e8ques, question<br \/>\ndu travail, des trajets, des enfants et des contraintes ordinaires qui vous<br \/>\nmettent loin de votre vie d\u2019\u00e9tudiant, vous appellent ailleurs\u00a0; et le<br \/>\nprobl\u00e8me s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 : Internet offre un champ illimit\u00e9, gigantesque<br \/>\nbiblioth\u00e8que multim\u00e9dia ou gigantesque livre en construction dont chaque page<br \/>\nouvre sur dix autres en cascade. A s\u2019y perdre. Tout simplement, la biblioth\u00e8que<br \/>\non la transporte chez soi, \u00e0 l\u2019\u00e9cran, et pour peu que l\u2019on soit \u00e9quip\u00e9 d\u2019une<br \/>\nconnexion mobile, elle vous accompagne comme une main dans la poche. J\u2019y<br \/>\nreproduis les m\u00eames gestes \u00e0 visiter les lieux, attir\u00e9 d\u2019un rayon \u00e0 l\u2019autre (d\u2019une<br \/>\nrubrique \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un site \u00e0 l\u2019autre) au gr\u00e8s des liens qui se font ou des<br \/>\nliens que l\u2019on fait, h\u00e2tivement, avec f\u00e9brilit\u00e9, en glissant plus qu\u2019en faisant<br \/>\nhalte. Et ce n\u2019est pas le \u00ab\u00a0en v\u00e9rit\u00e9 j\u2019ai pass\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te sur le sol<br \/>\nglissant des mus\u00e9es\u00a0\u00bb de Breton. Combien de textes trouv\u00e9s tr\u00e8s beaux,<br \/>\ntr\u00e8s justes, mais travers\u00e9s trop vite parce que curieux de ce qu\u2019il se faisait<br \/>\nailleurs en m\u00eame temps\u00a0? Et lectures entrecoup\u00e9s par la consultation des<br \/>\nmails, l\u2019\u00e9parpillement dans dix t\u00e2ches simultan\u00e9es\u00a0? Me reprend mais comme<br \/>\namplifi\u00e9 ce vieux vertige\u00a0: le monde se d\u00e9ploie, pli sur pli \u00e0 l\u2019infini,<br \/>\nm\u2019exilant en lui, effa\u00e7ant l\u2019id\u00e9e m\u00eame de lieu, le paysage \u00e9tant en mutation<br \/>\nconstante autour de moi, se d\u00e9ployant, se creusant, changeant d\u2019apparence. Peut-\u00eatre<br \/>\nici seulement nous est donn\u00e9 la possibilit\u00e9 d\u2019apercevoir ce que changeait l\u2019\u00e2ge<br \/>\nbaroque en substituant \u00e0 l\u2019espace aristot\u00e9licien des espaces infinis se<br \/>\nd\u00e9veloppant tout autour et nous r\u00e9duisant dans l\u2019image que l\u2019on se faisait du<br \/>\nmonde. On d\u00e9rive dans un bouillon. On ne sait jamais s\u2019il faudrait immobiliser<br \/>\nles choses, s\u2019immobiliser face \u00e0 elles ou \u00e9pouser leur \u00e9chapp\u00e9e.<\/p>\n<p><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span><br \/><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span><span><i>Image: Anselm Kiefer.<\/i><\/span><\/span>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A vrai dire, je n\u2019ai jamais beaucoup fr\u00e9quent\u00e9 les biblioth\u00e8ques, jamais pu y travailler vraiment : Lieu de passage plus que lieu consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude, \u00e0 la recherche studieuse. J\u2019allais bien assez r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 celle que nous avions aux Beaux-arts, \u00e0 Paris, mais la plus part du temps c\u2019\u00e9tait pour y fl\u00e2ner, oublier instantan\u00e9ment les [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3247","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3247","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3247"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3247\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3866,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3247\/revisions\/3866"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3247"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3247"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3247"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}