{"id":3459,"date":"2008-07-19T18:15:00","date_gmt":"2008-07-19T17:15:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/loutil-lappareil-le-regard\/"},"modified":"2013-08-16T11:13:59","modified_gmt":"2013-08-16T10:13:59","slug":"loutil-lappareil-le-regard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/loutil-lappareil-le-regard\/","title":{"rendered":"l&rsquo;outil, l&rsquo;appareil, le regard"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/blogger\/_qwjJ8iJ7ekg\/SIIha68D8qI\/AAAAAAAAAig\/erPR9MJPe80\/s1600\/caroline_lejeune.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-content\/uploads\/blogger\/_qwjJ8iJ7ekg\/SIIha68D8qI\/AAAAAAAAAig\/erPR9MJPe80\/s320\/caroline_lejeune.jpg\" alt=\"\" border=\"0\"><\/a><\/p>\n<p>Dans une attitude de cueilleur, on voit l\u2019artiste en for\u00eat viser successivement plusieurs vues de cet enchev\u00eatrement noueux de troncs, branches et feuillages. Tout un monde dont on sait que l\u2019\u0153il peine \u00e0 voir distinctement les d\u00e9tails &#8211; proprement innombrables &#8211; dans l\u2019impression d\u2019ensemble qui fait dire \u00ab for\u00eat \u00bb ou \u00ab sous-bois \u00bb. Alors que pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qui retiendra l\u2019attention, d\u00e9terminera un cadrage, ce sera de l\u2019ordre du d\u00e9tail dans cette impression g\u00e9n\u00e9rique : Sur la gauche, cet axe vertical qu\u2019est le tronc sombre d\u2019un arbre, sa mani\u00e8re sp\u00e9ciale d\u2019enchev\u00eatrement avec un rejet tout proche. Peut-\u00eatre la mani\u00e8re qu\u2019\u00e0 le soleil de filtrer dans le treillis des feuilles trop fastidieuses \u00e0 d\u00e9nombrer encore. Un ensemble de signes per\u00e7us comme architecture du visible. Elle note sans sensiblerie, sans symbolisme ces paysages qui lui sont, pr\u00e9cise-t-elle, neutres affectivement.<\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>Comme l\u2019artiste le dira ult\u00e9rieurement, interrog\u00e9e dans son atelier, il y a dans cette mani\u00e8re de parcourir l\u2019image de l\u2019\u0153il tandis que la main travaille simultan\u00e9ment \u00e0 la surface du tableau quelque chose de similaire \u00e0 la ballade en for\u00eat, l\u2019appareil en position interm\u00e9diaire entre soi et les choses (j\u2019extrapole). L\u00e9onard disait ne pouvoir bien comprendre que ce qu\u2019il dessinait. Les synonymes nous le racontent un peu, on comprend ce que l\u2019on saisit, ce dont on se saisit, ce que d\u2019une certaine mani\u00e8re on cerne, qu\u2019on cerne en une id\u00e9e, ou que l\u2019on tient en main.<\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>Pour beaucoup d\u2019entre nous l\u2019appareil est devenu un prolongement naturel. Parfois notre regard lui est confi\u00e9, et \u00e0 lui d\u2019enregistrer ce que nous n\u2019avons pas pu ou su voir, ce sur quoi nous n\u2019avons fait que glisser. Parfois il est un \u0153il suppl\u00e9mentaire pouss\u00e9 au devant de soi comme l\u2019homme primitif se prolongeait en jetant la pierre ou la fl\u00e8che. On pense \u00e0 l\u2019appareil jet\u00e9 de Robert Franck, clich\u00e9s hasardeux dans la mesure o\u00f9 le hasard serait la conjonction trop difficile \u00e0 calculer de la mani\u00e8re de lancer, du poids de l\u2019appareil, de la gravit\u00e9 etc., un \u0153il d\u00e9tach\u00e9 de soi, envoy\u00e9 au ciel. D\u2019autres fois encore, l\u2019appareil est ce filtre qui interf\u00e8re \u00e0 notre rapport aux r\u00e9alit\u00e9s, fige le monde en images, le r\u00e9ifie, l\u2019asphyxie, l\u2019\u00e9crase, le d\u00e9pouille.<span>  <\/span><\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>En fait il y a la prise de vue, cette m\u00e9canique qui serait comme un \u0153il suppl\u00e9mentaire avec sa vision propre. Et l\u2019image obtenue. La prise de vue dont la principale caract\u00e9ristique serait pr\u00e9cis\u00e9ment, non pas de pr\u00e9lever un fragment du monde bien s\u00fbr, mais fixer une mani\u00e8re de voir. A la fa\u00e7on des artefacts en physique qui sont le parasitage d\u2019une observation par les moyens mis en \u0153uvre pour l\u2019observation m\u00eame, la prise de vue se donne \u00e0 voir elle-m\u00eame. Elle proj\u00e8te sur le monde son propre reflet, comme une forte emprunte contaminant tout ce qu\u2019elle tenterait de voir. Ceci est dit de l\u2019appareil comme il pourrait l\u2019\u00eatre de l\u2019\u0153il. Une photographie donne \u00e0 voir les caract\u00e9ristiques optiques et m\u00e9caniques de l\u2019appareil employ\u00e9 comme l\u2019observation de l\u2019appareil optique de certains animaux singularise les diff\u00e9rentes mani\u00e8res qu\u2019\u00e0 le monde de se donner \u00e0 voir. Voit-on autre chose que la mani\u00e8re qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re de stimuler la paroi courbe de notre globe oculaire ? <\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>En l\u2019appareil, il m\u2019int\u00e9resse d\u2019y voir alors cette vision autre que des artistes ont parfois trouv\u00e9 dans un handicap, une c\u00e9cit\u00e9 partielle, une cataracte etc. L\u2019appareil n\u2019\u00e9tant pas l\u2019\u0153il naturel per\u00e7u na\u00efvement comme objectif ou li\u00e9 \u00e0 ce qui fait la condition humaine, physique, il devient une opportunit\u00e9 (comme l\u2019anomalie physique) de voir diff\u00e9remment, de voir en dehors du sch\u00e9mas du champ visuel, de l\u2019\u00e9troitesse d\u2019une zone fov\u00e9ale ou maculaire etc., voir en dehors de soi. La vision de l\u2019appareil \u00e9tant bien entendue limit\u00e9e (profondeur de champ etc.) mais diff\u00e9remment. D\u2019autant plus f\u00e9conde qu\u2019il y a l\u2019appareil photographique avec ses r\u00e9glages, ses qualit\u00e9s techniques, mais aussi la qualit\u00e9 due \u00e0 la compression num\u00e9rique, \u00e0 l\u2019impression (parfois une couleur ou un effet sur la toile vous sont inspir\u00e9s par un d\u00e9faut, un manque d\u2019encre \u00e0 l\u2019impression, un effet de lentille), et encore les yeux singuliers que sont la t\u00e9l\u00e9vision, le cin\u00e9ma, Internet. Je me rappelle d\u2019un film, Tokyo Eyes, dans lequel un des protagonistes, myope si mon souvenir est juste, ballade dans sa main une petite cam\u00e9ra qui est comme un \u0153il suppl\u00e9mentaire, un \u0153il singulier qui le prolonge et qu\u2019il prom\u00e8ne d\u2019une mani\u00e8re tactile sur le monde autour. Comme l\u2019appareil lanc\u00e9 de Robert Franck, ici cet \u0153il au bout du bras contribue \u00e0 faire une vision dissoci\u00e9e des contraintes du corps, une vision qui emprunte un peu au point de vue de l\u2019oiseau, qui devient tentacule dans les asp\u00e9rit\u00e9s de la ville, qui contourne la g\u00e8ne ou l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019un regard affront\u00e9 au regard des autres. Imaginons l\u2019homme bard\u00e9 de proth\u00e8se comme l\u2019a parfois r\u00eav\u00e9 la science fiction ou simplement les chim\u00e8res. En fouillant un peu on a des dizaines d\u2019exemples, de modalit\u00e9s en t\u00eate. <\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>Apr\u00e8s ce moment de la prise de vue donc, qui peut \u00eatre de son fait ou n\u2019\u00eatre plus que les visions quasi anonymes et multiples de notre patrimoine visuel (de la t\u00e9l\u00e9 \u00e0 Internet), il y aurait le moment de la lecture de ces images qui nous renvoi une fois de plus au blow up d\u2019Antonioni, au Voyeur de Powell et \u00e0 toutes ces pratiques perverses ou banales de visionnages (jusqu\u2019aux \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9). Des images de nous-m\u00eame et du monde ajout\u00e9es \u00e0 la d\u00e9j\u00e0 formidable fertilit\u00e9 visuelle de ce qui nous entoure. Fran\u00e7ois Cheng \u00e9crit quelque part : Il ne s\u2019agit pas tant d\u2019imiter la nature que de prendre part au processus m\u00eame de la cr\u00e9ation. La peinture qui viendra de la photographie prise sera une continuit\u00e9 du monde, n\u2019en expliquera rien.<\/p>\n<div>  <\/div>\n<p>C\u2019est une d\u00e9ception et un enchantement, les images immobiles ou anim\u00e9es restituent ou amplifient le myst\u00e8re, l\u2019\u00e9vidence opaque de ce qui nous \u00e9chappe toujours dans l\u2019\u00e9paisseur du monde.<\/p>\n<p><span>illustration: Caroline Lejeune, \u00ab  D&rsquo;Ici l&rsquo;ailleurs \u00bb <a href=\"http:\/\/www.jeromeladiray.com\/\">Galerie J\u00e9r\u00f4me   Ladiray<\/a>, Rouen.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans une attitude de cueilleur, on voit l\u2019artiste en for\u00eat viser successivement plusieurs vues de cet enchev\u00eatrement noueux de troncs, branches et feuillages. 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