{"id":3479,"date":"2008-05-06T20:42:00","date_gmt":"2008-05-06T19:42:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sb\/"},"modified":"2008-05-06T20:42:00","modified_gmt":"2008-05-06T19:42:00","slug":"sb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sb\/","title":{"rendered":"SB"},"content":{"rendered":"<p>Si de certains livres je n\u2019ai fait que parler en confiant sur ce blog les quelques impressions na\u00efves et emm\u00eal\u00e9es qu\u2019ils avaient sugg\u00e9r\u00e9s, et de courtes citations, il m\u2019est arriv\u00e9 aussi de jouer de l\u2019\u00e9cho en transcrivant des passages ou quelques textes courts ainsi rendus disponibles \u00e0 ceux qui passent ici. Ainsi d\u2019un tir\u00e9 \u00e0 part de <a href=\"http:\/\/lespasperdus.blogspot.com\/2006\/04\/les-coutumes-incertaines-du-temps-quil.html\">J-L Trassard<\/a>, d\u2019un <a href=\"http:\/\/lespasperdus.blogspot.com\/2006\/08\/conjointe-recherche-de-la-mre-et-de.html\">chapitre<\/a> de la Chambre claire de Barthes ou de l\u2019<a href=\"http:\/\/lespasperdus.blogspot.com\/2006\/10\/axolotl.html\">axolotl<\/a> de Cortazar. Quelques pages fameuses du journal de <a href=\"http:\/\/lespasperdus.blogspot.com\/2007\/01\/la-fuite-hors-du-temps.html\">Hugo Ball<\/a>. Peut-\u00eatre d\u2019autres dans les racines du site captant au hasard des attentions diverses, j\u2019ai plus m\u00e9moire. Je songeais aussi \u00e0 transcrire un jour l\u2019invention de Morel, texte auquel je conseille souvent de se r\u00e9f\u00e9rer pour comprendre certains aspects de ma d\u00e9marche.<\/p>\n<p>Ici j\u2019ai voulu partager ce texte parce qu\u2019il est clair et \u00e9pouse justement un travail que j\u2019appr\u00e9cie et dont j\u2019ai par ailleurs pu parler \u00e0 plusieurs reprises (<a href=\"http:\/\/www.analogues.fr\/cata-semaines09.html\">ici<\/a>). Et sans doute aussi parce qu\u2019il m\u2019a sembl\u00e9 articuler des fa\u00e7ons que je connais un peu pour les vivre dans mon travail plastique et qu\u2019un \u00e9clairage diagonal pourrait mettre en relief : Cette d\u00e9ambulation par laquelle chaque fragment du travail devient un peu comme une page d\u2019un journal m\u00ealant g\u00e9n\u00e9ral et r\u00e9sonances intime, la relation des parties \u00e0 l\u2019ensemble, le ressassement etc. jusqu\u2019\u00e0 cette fa\u00e7on d\u2019 \u00ab objectaliser \u00bb et aviver l\u2019\u0153uvre par une vitre.<\/p>\n<div align=\"justify\">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Texte paru \u00e0 l\u2019occasion des expositions de Silvia B\u00e4chli au frac Haute Normandie, au domaine Kergu\u00e9hennec et au mus\u00e9e d\u2019art de Strasbourg en 2002.<br \/><em>Feuille de route<\/em>,<br \/>\nFr\u00e9d\u00e9ric Paul.<br \/><em>L\u2019\u0153uvre de <a href=\"http:\/\/www.filialebasel.ch\/silviabaechli\/microsoft_start.html\">Silvia B\u00e4chli<\/a> ob\u00e9it \u00e0 une discipline quotidienne. Chaque jour, g\u00e9n\u00e9ralement de onze \u00e0 quatorze heures, elle s\u2019assoit \u00e0 sa table de travail et produit une grande quantit\u00e9 de dessins. En d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi elle marque une pause, puis elle regarde ses dessins de la veille, constitue des piles et en \u00e9carte la majorit\u00e9. Le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi, la plus art du temps, se passe en promenades. (Mais, d\u00e9ambuler, il faut le reconna\u00eetre, fait partie, sinon du travail, du moins de l\u2019entra\u00eenement qui lui est n\u00e9cessaire.) Et puis parfois, le soir, elle dessine \u00e0 nouveau. Ce calendrier, bien s\u00fbr, peut supporter des exceptions. Celles, notamment, qui sont dues aux voyages.<br \/>\nPr\u00e9cisons que Silvia B\u00e4chli partage son temps entre B\u00e2le, Paris et, depuis 1993, Karsruhe o\u00f9 elle enseigne. A B\u00e2le, elle travaille dans son atelier. A Paris, qu\u2019elle a choisi en 1989, le travail envahit son appartement et il s\u2019impr\u00e8gne du spectacle de la rue. A B\u00e2le, elle se tient en position de repli, et \u00e0 Paris de recevoir\u2026<\/p>\n<p>La veille ou l\u2019avant-veille de la premi\u00e8re visite que je rendis \u00e0 Silvia B\u00e4chli \u00e0 Paris, celle-ci m\u2019envoya un mot : \u00ab si vous sortez du m\u00e9tro, il y a une seule rue qui monte. Vous la suivez, il y a \u00e0 gauche un cimeti\u00e8re et apr\u00e8s 3-5 minutes vous arriverez \u00e0 un croisement de cinq rues. Ma rue est celle qui est entre les deux bars. Le n\u00b015, c\u2019est la deuxi\u00e8me porte \u00e0 droite. Il n\u2019y a pas de sonnette, mais la cuisine est directement derri\u00e8re la porte\u2026 frapper s.v.p. \u00bb<br \/>\nL\u2019espace ne s\u2019offre jamais comme un \u00ab cadeau du ciel \u00bb, chez Silvia B\u00e4chli. Il n\u2019a jamais cette \u00e9vidence. La promenade est avant tout n\u00e9cessaire et reconstituante, comme lui sont n\u00e9cessaires les rep\u00e8res trouv\u00e9s en chemin. Pas de rep\u00e8res sans promenade et pas de promenade sans rep\u00e8res. Voil\u00e0 pourquoi ses dessins peuvent \u00eatre assimil\u00e9s aux pages d\u00e9tach\u00e9es d\u2019un carnet de bord. Et voil\u00e0 pourquoi la feuille de route que je viens de citer offre une bonne introduction \u00e0 son travail, celui-ci \u00e9voquant une circulation permanente \u00e0 travers les signes et \u00e0 travers le temps : entre espace intime et espace ext\u00e9rieur.<br \/>\nCirculation d\u2019une extr\u00eame fluidit\u00e9 mais toujours r\u00e9fl\u00e9chie. Circulation en apparence al\u00e9atoire mais en v\u00e9rit\u00e9 toujours parfaitement contr\u00f4l\u00e9e. Glaner des rep\u00e8res \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, en effet, les emporter chez soi, les transformer \u2013 comme la ville incorpore des arbres et autres v\u00e9g\u00e9taux d\u2019ornement pour se rendre supportable -, ou, au contraire, mais l\u2019op\u00e9ration est plus longue et plus complexe \u00e0 d\u00e9crire, d\u00e9placer des \u00e9l\u00e9ments de la sph\u00e8re priv\u00e9e vers l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, de l\u2019int\u00e9rieur vers l\u2019ext\u00e9rieur ; ces deux m\u00e9thodes, oppos\u00e9es dans leurs orientations, coexistent dans le travail de Silvia B\u00e4chli.<\/p>\n<p>Quels sont donc les signes qui jalonnent l\u2019\u0153uvre de B\u00e4chli ? Des v\u00eatements, des entrelacs, des arabesques, des pelotes de lignes, des nuages, des plans de ville, des rayonnages, des objets domestiques, des fleurs, des branchages, des r\u00e9seaux de courbes ou de droites trac\u00e9es \u00e0 main lev\u00e9e, de sommaires et parfois quasi imp\u00e9n\u00e9trables repr\u00e9sentations, des vues d\u2019int\u00e9rieurs, des visages, des yeux, des membres, des corps f\u00e9minins\u2026 Parfois des textes et presque toujours des fragments.<br \/>\nA la gouache, \u00e0 l\u2019encre, au fusain, \u00e0 la pierre noire ou au pastel gras, le travail de Silvia B\u00e4chli se manifeste presque exclusivement par le dessin, on l\u2019a compris, et \u00e0 de tr\u00e8s rares exceptions toujours en noir sur blanc.<br \/>\nLes v\u00eatements sont des empreintes, des dessins qui soulignent ou trahissent la silhouette. Les entrelacs, les arabesques sont par essence des pelotes de lignes, comme peuvent \u00eatre les nuages et la pluie qui tombe des nuages, plus ou moins verticale, et se r\u00e9pand ensuite en de multiples cercles \u00e0 la surface de l\u2019eau. Les plans et les rayonnages sont les produits du dessin, pris comme projet et comme repr\u00e9sentation. Les objets domestiques font un peu d\u00e9sordre dans cet inventaire mais ils sont \u00e0 leur place \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, dans l\u2019environnement de la maison, comme les fleurs et les branchages sont \u00e0 leur place \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Et ces deux types de motifs incarnent des voies diff\u00e9rentes pour le dessin : soit mesur\u00e9 et referm\u00e9 sur lui-m\u00eame si, \u00e0 l\u2019exemple des objets domestiques, formes pleines, il s\u2019agit de suivre un contour et de revenir au point d\u2019o\u00f9 l\u2019on \u00e9tait parti ; soit largement interpr\u00e9tatif, prolif\u00e9rant et s\u2019\u00e9loignant de plus en plus du point d\u2019origine : et alors, apr\u00e8s la branche, c\u2019est le dessin qui pousse dans tous les sens.<br \/>\nUn signe suffit par dessin en g\u00e9n\u00e9ral. Et ce signe, comme un mot, pourra donner lieu \u00e0 de multiples r\u00e9emplois. D\u2019o\u00f9 la tentation d\u2019associer les dessins entre eux, de les donner \u00e0 voir au mur en des arrangements h\u00e9t\u00e9roclites mais agenc\u00e9s avec une telle m\u00e9ticulosit\u00e9 qu\u2019en groupe de cinq jusqu\u2019\u00e0 quarante-huit, voil\u00e0 qu\u2019ils deviennent indissociables (comme des mots forment des phrases).<\/p>\n<p>\u00ab La fa\u00e7on dont je place mes dessins forme la troisi\u00e8me \u00e9tape dans le processus de ce travail. D\u2019abord, je produis des dessins chaque jour et les glisse dans un carton, en \u00e9vitant de juger s\u2019ils sont bons ou mauvais. La deuxi\u00e8me \u00e9tape correspond au moment o\u00f9 je jette beaucoup de ces dessins et n\u2019en garde que quelques-uns. A la fin, au cours de la troisi\u00e8me \u00e9tape, et g\u00e9n\u00e9ralement en ayant un lieu sp\u00e9cifique en t\u00eate, j\u2019essaie de les disposer en fonction des relations qu\u2019ils peuvent avoir entre eux. Chacun d\u2019entre eux est un son. Chaque tonalit\u00e9 a une intensit\u00e9, une couleur, une attitude, une extension, une clart\u00e9, un poids particulier. Les pauses et les espaces interm\u00e9diaires ont exactement la m\u00eame importance. Chaque dessin d\u00e9gage un espace qui lui est propre autour de lui \u2013 un champ de forces. Un dessin doit trouver sa bonne distance entre deux autres. Ce sont des amis, des relations, des associ\u00e9s, des vendeurs assommants, des couples d\u2019amoureux, des jumeaux, des paresseux, des solitaires. Chaque dessin constitue un point de rep\u00e8re dans un r\u00e9seau de relations. Il n\u2019y a pas de centre dans ce r\u00e9seau. J\u2019essaie de trouver un \u00e9quilibre d\u00e9rangeant dans ces espaces. \u00bb<br \/>\nAinsi se constituent des familles de dessins qui ont \u00e0 voir avec des familles de sensations et qui en sont aussi la r\u00e9p\u00e9tition, la reprise dans des circonstances diff\u00e9rentes. Les tables qu\u2019utilise Silvia B\u00e4chli dans certaines de ses expositions, depuis 1996, forment \u00e0 cet \u00e9gard un excellent dispositif p\u00e9dagogique. Les dessins y sont mis \u00e0 plat, au sens propre et au sens figur\u00e9. Plac\u00e9s provisoirement l\u2019un \u00e0 cot\u00e9 de l\u2019autre, ils peuvent \u00eatre ainsi distants de plusieurs ann\u00e9es, mais ils appartiennent tous \u00e0 une m\u00eame famille th\u00e9matique, quelles que soient les dissemblances parfois importantes qui peuvent appara\u00eetre dans leur ex\u00e9cution. (Pour le dire autrement, ces dissemblances formelles trahissent l\u2019appartenance \u00e0 des \u00e9poques diff\u00e9rentes et elles soulignent la reprise de m\u00eame th\u00e9matiques au cours du temps.) Permanence de la pr\u00e9occupation, discontinuit\u00e9 dans la forme et dans l\u2019expression. L\u2019observateur les consid\u00e8re la t\u00eate inclin\u00e9e en avant, comme s\u2019il \u00e9tait pench\u00e9 sur un cahier : en situation d\u2019\u00e9tude. Plac\u00e9s \u00e0 l\u2019horizontale, ils restent permutables et ind\u00e9pendants. Ils sont visibles l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre et d\u2019autres rapprochements auraient tr\u00e8s bien pu \u00eatre organis\u00e9s.<br \/>\nLes ensembles constitu\u00e9s au mur sont donc, au contraire, dans le choix de leur composition, arr\u00eat\u00e9s de fa\u00e7on d\u00e9finitive. Et le souci de pr\u00e9cision millim\u00e9trique que rel\u00e8ve la mise au point de ses accrochages irr\u00e9vocables est port\u00e9e \u00e0 son comble dans de r\u00e9centes s\u00e9rigraphies. A la lumi\u00e8re de celles-ci, la perception des ensembles constitu\u00e9s se met d\u2019ailleurs \u00e0 changer. Car de m\u00eame que les estampes consistent en l\u2019appareillement parfaitement r\u00e9gl\u00e9 de cartes postales et d\u2019images de presse ou d\u2019encyclop\u00e9dies collectionn\u00e9es au quotidien depuis plus de vingt ans, de m\u00eame les ensembles fixes et indivisibles modifient la relation de l\u2019artiste \u00e0 son propre travail en transformant en quelque sorte ses dessins, consid\u00e9r\u00e9s a posteriori, en des documents trouv\u00e9s.<br \/>\nLorsqu\u2019en effet Silvia B\u00e4chli pr\u00e9sente un dessin unique, et m\u00eame si elle choisit de l\u2019accrocher d\u2019une fa\u00e7on particuli\u00e8re (en \u00e9vitant le centre du panneau qui doit le recevoir, en g\u00e9n\u00e9ral), ce dessin est montr\u00e9 pour ce qu\u2019il est et pour ce qu\u2019il dit \u00e0 lui tout seul. Quand elle expose un ensemble constitu\u00e9 de dessins, l\u2019agencement des parties a \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 et report\u00e9 auparavant et chaque dessin, pourtant originellement con\u00e7u comme ind\u00e9pendant prend alors le statut d\u2019\u00e9l\u00e9ment. L\u2019ordre graphique s\u2019impose en un nouvel ordre signifiant ; le choix d\u2019exposition dicte en quelque sorte sa loi sur le processus de production naturel du travail dan l\u2019atelier ; l\u2019exposition et son auxiliaire, l\u2019accrochage, revendiquent une visibilit\u00e9 \u00e9gale ou sup\u00e9rieure \u00e0 celle de chaque dessin ris isol\u00e9ment et l\u2019assemblage devient donc \u00e0 posteriori partie prenante d\u2019un processus de cr\u00e9ation qui \u00e9tait pourtant d\u00e9j\u00e0 consomm\u00e9 en chacun des dessins. Ce qui se montre, ce sont alors des dessins existants ris dans la forme d\u2019un accrochage bien particulier. Ce qui se passe, c\u2019est le glissement de l\u2019univers priv\u00e9 de l\u2019atelier vers le contexte public, culturellement g\u00e9n\u00e9raliste, de la galerie ou du mus\u00e9e. Ce qui s\u2019\u00e9nonce, c\u2019est, pour autant que cela soit possible, la somme des informations contenues dans chaque dessin, et quelque chose de plus, qui rel\u00e8ve sans doute du langage mais sans les applications, discours ou r\u00e9cit, qui lui sont normalement attitr\u00e9s. Si l\u2019on suppose que les dessins regroup\u00e9s forment une phrase, par exemple, alors cette phrase peut \u00eatre parcourue dans tous les sens. Chaque dessin forme un bloc de sens particulier mais le sens d\u00e9livr\u00e9 par chacun s\u2019augmente de la confrontation avec un voisinage porteur d\u2019un sens diff\u00e9rent. Les dessins sont ex\u00e9cut\u00e9s rapidement, en revanche les assemblages sont constitu\u00e9s avec lenteur, ceci doit \u00eatre soulign\u00e9 : le d\u00e9filement du sens suit, pour l\u2019artiste, deux vitesses diff\u00e9rentes.<br \/>\nLes tables usent de la p\u00e9dagogie de la r\u00e9p\u00e9tition. A l\u2019oppos\u00e9 les assemblages tendent, \u00e0 la repr\u00e9sentation la plus diversifi\u00e9e des th\u00e9matiques explor\u00e9es par l\u2019artiste. L\u2019\u0153uvre de B\u00e4chli ne eut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e comme le miracle renouvel\u00e9 de chaque dessin visant chaque fois \u00e0 un parfait accomplissement en comptant sur les progr\u00e8s du temps. Le mythe du peintre chinois qui doit s\u2019absorber plusieurs ann\u00e9es devant le motif d\u2019une branche d\u2019arbre pour en d\u00e9gager finalement la quintessence en trois coups de pinceau ne s\u2019applique pas ici. Si le dispositif d\u2019accrochage des assemblages constitu\u00e9s est immuable, chaque dessin, par nature improvis\u00e9, aurait donc dans sa forme et dans son intention peu \u00eatre un tant soit peu diff\u00e9rent, pris isol\u00e9ment. L\u2019ex\u00e9cution doit \u00eatre rapide. Le dessin qui advient doit rester impr\u00e9visible. L\u2019assemblage d\u00e9termin\u00e9 fixe un mat\u00e9riau instable. Il jouie un r\u00f4le conservatoire. Le peintre chinois, pour produire son chef-d\u2019\u0153uvre, s\u2019interdit toute \u00e9bauche et tout exercice de la main avant de passer \u00e0 l\u2019acte unique et sans repentir. Silvia B\u00e4chli, elle, doucement, produit chaque jour une grande quantit\u00e9 de dessins et la qualit\u00e9 s\u2019obtient en retranchant \u00e0 la quantit\u00e9. Il faut accumuler du mat\u00e9riel pour ensuite s\u00e9parer l\u2019indispensable du tout-venant. Il y a comme une impatience \u00e0 passer d\u2019un dessin \u00e0 l\u2019autre. D\u2019o\u00f9 ce paradoxe entre une facture parcimonieuse et une production tranquillement pl\u00e9thorique. D\u2019o\u00f9 cet \u00e9quilibre si d\u00e9licat \u00e0 tenir entre ma\u00eetrise et m\u00e9prise. Certains dessins pourraient \u00eatre jug\u00e9s anodins, presque \u00ab d\u00e9sinvestis \u00bb et pourtant ils r\u00e9sistent. D\u2019autres, o\u00f9 tout semble r\u00e9gl\u00e9, qui se montrent et qui fanfaronnent, seront au contraire tenus \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Il faut s\u2019arr\u00eater juste \u00e0 temps, il faut maintenir le travail \u00e0 un certain niveau d\u2019inaccomplissement pour qu\u2019il agisse correctement, par allusion, sur l\u2019observateur. Il faut juste assez d\u2019\u00e9loquence pour ne pas verser dans la d\u00e9monstration. Et il faut pousser le raffinement assez loin pour ne pas c\u00e9der \u00e0 l\u2019aff\u00e9terie du presque rien.<br \/>\nL\u2019ex\u00e9cution doit \u00eatre rapide, et pourtant pas au point d\u2019\u00e9chapper au contr\u00f4le de l\u2019artiste, qui, comme elle l\u2019explique, ne peut s\u2019exercer qu\u2019\u00e0 la condition \u00ab de se voir dessiner \u00bb. si, pour prendre l\u2019exemple d\u2019un motif r\u00e9curent chez B\u00e4chli, l\u2019on s\u2019attarde sur telle arabesque, dont les m\u00e9andres semblent si parfaitement al\u00e9atoires, on observera d\u2019abord que la ligne unique, d\u00e9limite ainsi une forme pleine et on constatera ensuite que cette ligne doit former une boucle pour diviser l\u2019espace de la feuille de papier en un dedans et un dehors. Matisse ne s\u2019y est pas pris autrement pour dessiner des algues et des coquillages avec sa paire de ciseaux. Une ligne d\u00e9limite une surface. Pour cela elle doit se refermer. Il faut donc que la ligne prenne fin l\u00e0 o\u00f9 elle a pris son origine. Paul Klee, enfant, dessine comme un adulte. Adulte, il dessine comme un enfant.<\/p>\n<p>~~~<\/p>\n<p>Vous roulez en voiture ou vous marchez dans la rue dans une direction donn\u00e9e et soudain votre regard d\u00e9rive. Pour vous ne savez quelle raison : au lieu du feu rouge qui doit passer au vert ; au lieu de vos mains pos\u00e9es sur le volant ; au lieu de l\u2019alignement implacable des b\u00e2timents, devant vous et autour de vous, qui forme comme un tunnel ; au lieu du spectacle ordinaire de vos membres inf\u00e9rieurs, qui vous portent et vous transportent d\u2019habitude presque aussi inlassablement que leur mouvement de va-et-vient happe inlassablement votre attention ; au lieu de suivre son chemin habituel ; votre regard se d\u00e9centre, donc, et transporte avec lui votre attention qui s\u2019\u00e9gare vers une fen\u00eatre faiblement \u00e9clair\u00e9e, que vous n\u2019aviez jamais vue auparavant : o\u00f9 il ne se passe rien, mais o\u00f9 vous croyez reconna\u00eetre une silhouette immobile ou, moins, un fragment de silhouette. Cette ombre entour\u00e9e de lumi\u00e8re rare, cette masse pas tout \u00e0 fait informe que d\u00e9coupent si nettement les limites de la fen\u00eatre, ce pourrait \u00eatre n\u2019importe quoi, mais vous y avez distingu\u00e9, puis vous avez voulu y reconna\u00eetre une silhouette. D\u2019abord la nuit, puis cette fen\u00eatre, qui, en se d\u00e9tachant m\u00e9diocrement dans la nuit, fut \u00e0 l\u2019origine de votre divagation, ensuite cette chose et enfin cette silhouette\u2026 Vous en \u00eates l\u00e0. Un rideau fourr\u00e9 fans une embrasse et vu \u00e0 contre-jour sugg\u00e9rerait la m\u00eame image\u2026 ce pourrait \u00eatre n\u2019importe quoi mais vous en avez fait un corps humain, une personne immobile, surprise dans son intimit\u00e9, vaquant lentement \u00e0 ses occupations, ainsi de suite\u2026 Tout ceci vous m\u00e8ne de l\u2019ext\u00e9rieur vers l\u2019int\u00e9rieur, de l\u2019espace de la rue vers l\u2019espace de la maison, d\u2019un environnement impersonnel vers un environnement intime, de l\u2019espace social vers l\u2019espace du corps, de votre propre corps, qui vous appartient, et qui serait tout aussi impersonnel si vous n\u2019entreteniez, forc\u00e9ment, avec lui une relation particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Si j\u2019\u00e9voque ici cette exp\u00e9rience aussi intime qu\u2019universellement partag\u00e9e, c\u2019est, bien s\u00fbr, parce qu\u2019elle me para\u00eet pr\u00e9senter des similitudes avec la fa\u00e7on dont les dessins de Silvia B\u00e4chli font leur chemin en quiconque veut bien s\u2019y attarder. Il faut du temps, en effet, pour que l\u2019\u0153il s\u2019accommode \u00e0 la p\u00e9nombre et il faut du temps pour bien saisir ce que ces dessins ont \u00e0 offrir au-del\u00e0 de la premi\u00e8re apparence. Quand on les a bien regard\u00e9s, on peut ensuite s\u2019en d\u00e9tourner et c\u2019est alors leur souvenir qui vous accompagne. Ce souvenir restera intact mais les plus familiers de l\u2019\u0153uvre de Silvia B\u00e4chli, ses collectionneurs exigeants et r\u00e9compens\u00e9s notamment, savent qu\u2019ils pourront toujours revenir vers les dessins pour les voir diff\u00e9remment. Telles certaines encres phosphorescentes, les dessins de Silvia B\u00e4chli \u00e9mettent une \u00e9nergie ind\u00e9finiment renouvelable. Et s\u2019ils ont cette aptitude \u00e0 renouveler notre vision, c\u2019est sans doute du fait de leur nature allusive et de leur ex\u00e9cution parcimonieuse. Car s\u2019ils sont souvent issus de l\u2019exp\u00e9rience ordinaire de la rue ou de la maison, leur but n\u2019est pas de restituer avec exactitude une sensation ou une image donn\u00e9e. Tout se passe comme dans une conversation o\u00f9 chacun croit parler de la m\u00eame chose mais o\u00f9 chacun aborde le sujet \u00e0 sa fa\u00e7on. Un encha\u00eenement de ph\u00e9nom\u00e8nes le poursuit en aval. La m\u00e9moire et ses insuffisances jouent ici un r\u00f4le important. En s\u2019attachant moins au particulier de la sensation, Silvia B\u00e4chli produit des dessins qui nous concernent tous et elle \u00e9vite tout intimisme de complaisance.<\/p>\n<p>De grands dessins viennent parfois s\u2019intercaler au milieu de la production quotidienne. Ceux-ci, horizontaux ou verticaux, atteignent le format unique de 150 x 200 cm, l\u2019artiste les qualifie de tableaux et deux ou trois jours sont n\u00e9cessaires \u00e0 leur r\u00e9alisation. On peut donc en d\u00e9duire qu\u2019ils sont exceptionnels. Alors revenons sur cet inaccomplissement qui tient lieu de m\u00e9thode et de discipline et voyons comment il s\u2019applique \u00e0 eux. Deux types de dessins se distinguent actuellement dans ces grands formats. Peints \u00e0 la gouache noire, les uns sont figuratifs, les autres abstraits. Les premiers s\u2019inspirent de motifs v\u00e9g\u00e9taux d\u2019ombrelles, de rosettes ou de panicules, les seconds ne repr\u00e9sentent rien (forc\u00e9ment), ils se pr\u00e9sentent comme des r\u00e9seaux de lignes formant un quadrillage aux mailles l\u00e2ches et irr\u00e9guli\u00e8res. L\u2019opposition est franche entre ces deux cat\u00e9gories. Et il n\u2019est pas \u00e9vident de les concevoir comme les deux faces d\u2019une m\u00eame exp\u00e9rience. Les abstraites tendent vers l\u2019\u00e9pure, les figuratives vers le pullulement ou la pullulation \u2013 puisqu\u2019il y a deux mots pour dire exactement la m\u00eame chose -, au masculin ou au f\u00e9minin, comme on veut.<br \/>\nAbstraits, ils renvoient \u00e0 un ordre mental en m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 une organisation ou un principe de construction \u00e9l\u00e9mentaire : la grille, le plan orthogonal \u2013 celui dont in fait les villes, les maisons et les livres de comptes. (Et, s\u2019il est n\u00e9cessaire de rappeler que le dessin est l\u2019expression la plus \u00e9l\u00e9mentaire de la construction, ceux-l\u00e0 font justement la synth\u00e8se entre ces deux dimensions du dessin : de projet et de construction en soi, ils confondent le dessin pris comme esquisse et le dessin pris comme finalit\u00e9.)<br \/>\nFiguratifs, ils se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 l\u2019ordre naturel, ils se conforment aux lignes g\u00e9n\u00e9rales de son programme iconographique, et proc\u00e8dent depuis cette origine \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un th\u00e8me et variations. Ici, \u00ab il y a quelque chose \u00e0 voir \u00bb, or on ne croit bien conna\u00eetre que ce que l\u2019on reconna\u00eet. De fait, il se d\u00e9gage de ces grands dessins floraux une imm\u00e9diate s\u00e9duction \u00e0 laquelle contribue certainement leur nature figurative. Si, de plus, le motif v\u00e9g\u00e9tal est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans de nombreux \u00ab petits \u00bb dessins, ici il prend un aspect franchement d\u00e9coratif. Alors qu\u2019on vient de le voir, le travail de Silvia B\u00e4chli se caract\u00e9rise normalement par son d\u00e9pouillement allusif, ici au contraire l\u2019artiste sort de sa r\u00e9serve et, avec une abondance inattendue, elle multiplie les courbes et les rosaces, elle fait pousser les fleurs et les entortille dans des guirlandes et des broderies qui les \u00e9loignent de toute vraisemblance botanique au profit du plaisir de la main. Car c\u2019est la main, et une main qu\u2019on ne pouvait pourtant imaginer si volubile auparavant, qui d\u00e9cide que les deux extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019une m\u00eame tige peuvent donner naissance \u00e0 deux fleurs diff\u00e9rentes \u2013 qui chacune partage \u00e0 leur tour une autre tige avec une autre fleur\u2026 Ainsi des \u00e9toiles forment une constellation, c&rsquo;est-\u00e0-dire un dessin, pourvu qu\u2019on les relie dans un certain ordre.<br \/>\nCe qui caract\u00e9rise souvent le genre d\u00e9coratif, c\u2019est son absence de profondeur spatiale et (d\u2019autres ajouteront) intellectuelle : comme s\u2019il y avait une corr\u00e9lation entre les deux, comme si le d\u00e9faut de profondeur spatiale suffisait \u00e0 le d\u00e9consid\u00e9rer pleinement. Ici, tous les motifs sont pos\u00e9s sur un m\u00eame plan, en effet. Et ce plan, c\u2019est tout ce qu\u2019il reste d\u2019espace pour le dessin.<br \/>\nAu fil des expositions, les tableaux abstraits et figuratifs peuvent se retrouver c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ou face \u00e0 face. Or malgr\u00e9 leurs diff\u00e9rences, ils ont certainement en commun de ne pas placer l\u2019observateur devant un espace perspectif : les lignes horizontales et verticales tout comme les fleurs imaginaires sont plac\u00e9es sur un plan identique, et sont donc tenues \u00e0 la m\u00eame distance de notre regard.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9senter ces dessins simplement \u00e9pingl\u00e9s au mur, Silvia B\u00e4chli a ris soin de les prot\u00e9ger par une vitre de m\u00eame format puis elle a mis au point un syst\u00e8me simple fait d\u2019un capot de plexiglas referm\u00e9 au dos par une feuille de carton. Vu de face, cet accessoire qui ajoute deux ou trois millim\u00e8tres transparents au pourtour du dessin est quasi invisible. De biais, il accroche les reflets et l\u2019on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il avive les dessins, qu\u2019il les \u00ab mouille \u00bb en quelque sorte, et qu\u2019il les fait se d\u00e9tacher plus nettement sur le mur, comme autant de fen\u00eatres affleurant \u00e0 sa surface. Les dessins deviennent brillants sur un mur mat et leur agencement, qui avait fait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9glage et de relev\u00e9s si pr\u00e9cis, se donne \u00e0 voir comme une composition abstraite. Ainsi l\u2019\u0153uvre de Silvia B\u00e4chli, qui fait du dessin le r\u00e9v\u00e9lateur de la sensation infime, s\u2019augmente et se complique d\u2019une recherche puriste sur la forme, offrant m\u00eame un prolongement inattendu \u00e0 la tradition suisse de l\u2019art concret.<\/p>\n<p>~~~<\/p>\n<p>Entre dessin et notation, il y a peu de diff\u00e9rence. Ceci est \u00e9vident face aux dessins figuratifs et face aux dessins de textes, avec lesquels je terminerai dans un moment, mais, si c\u2019est encore vrai pour les dessins abstraits, comment l\u2019expliquer ? D\u2019abord parce qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019opposition n\u2019est pas aussi cat\u00e9gorique entre ces trois types de dessins, de moyens et petits formats, qu\u2019elle ne pouvait le para\u00eetre entre les \u00ab tableaux \u00bb abstraits et figuratifs. Ce qu\u2019on va v\u00e9rifier en distinguant trois autres familles de dessins parmi les abstraits. Les uns s\u2019apparentent \u00e0 des d\u00e9tails rapproch\u00e9s de motifs d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents dans les dessins figuratifs et ils ne font alors qu\u2019exag\u00e9rer le cadrage serr\u00e9 qui s\u2019applique, par exemple, aux silhouettes et \u00e0 certaines formes de colliers, arabesques figuratives, que viennent couper les bords de la feuille de papier. Le dessin se r\u00e9f\u00e8re bien \u00e0 une forme existante mais celle-ci est m\u00e9connaissable.<br \/>\nUn deuxi\u00e8me type de dessins soi-disant abstraits se r\u00e9f\u00e8re aux codes de l\u2019\u00e9criture et en retient certaines particularit\u00e9s comme l\u2019alignement des signes, la disposition en lignes parall\u00e8les horizontales, le renvoi en notes de bas de page. L\u2019ensemble intitul\u00e9 Drift, 2000, en dix-sept \u00e9l\u00e9ments, r\u00e9unit ces diff\u00e9rents cas de figure et propose de surcro\u00eet un motif cursif r\u00e9p\u00e9t\u00e9 deux fois qui ne eut manquer de rappeler l\u2019apprentissage de l\u2019\u00e9criture par l\u2019exercice fastidieux de la copie.<br \/>\nLe troisi\u00e8me groupe r\u00e9unit des dessins franchement abstraits mais dont l\u2019organisation en entrelacs, en ramification ou en compartiments fut peut-\u00eatre sugg\u00e9r\u00e9e par l\u2019observation d\u2019un nuage, d\u2019une branche d\u2019arbre ou d\u2019une fa\u00e7ade de b\u00e2timent. La main ne s\u2019y abandonne pas avec plus de volubilit\u00e9 mais le contr\u00f4le de l\u2019artiste sur ce qu\u2019elle est en train de faire s\u2019y exerce d\u2019une fa\u00e7on diff\u00e9rente. On pourrait juger ces dessins plus formels, ils sont plus structurels. S\u2019ils sont des jeux de formes, ils supposent une construction pour soutenir la forme. Formellement seulement, ils peuvent rappeler certains tableaux de Ren\u00e9 Dani\u00ebls : ses arbres g\u00e9n\u00e9alogiques et ses obsessionnelles vues d\u2019expositions, r\u00e9duites au trac\u00e9 sommairement perspectif de deux cimaises convergeant path\u00e9tiquement en une impasse centrale, et qui \u00e9voquent accessoirement le motif ridicule et mondain du n\u0153ud papillon.<br \/>\nA cette typologie subjective des dessins abstraits de Silvia B\u00e4chli, il convient d\u2019ajouter des compositions orthogonales minimalistes dont le but semble d\u2019abord de partager la surface de la feuille de papier et d\u2019intervenir ainsi sans y toucher sur le format : comme si des lignes droites, trac\u00e9es de part en part, pouvaient jouer un r\u00f4le soustractif : comme si la ligne s\u2019effa\u00e7ait au profit d\u2019une surface qui se d\u00e9fait pourtant sous l\u2019action de son \u00ab pr\u00e9-d\u00e9coupage \u00bb.<\/p>\n<p>A part cette exception, l\u2019opposition n\u2019est donc pas si marqu\u00e9e entre les dessins figuratifs et les abstraits, chez Silvia B\u00e4chli. Remarquons en outre que certains abstraits peuvent se glisser dans les tables th\u00e9matiques o\u00f9 se retrouvent plut\u00f4t regroup\u00e9s les figuratifs par identit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rent : les nuages, les paysages, les festons, les mains, les jambes, les visages, etc. Au reste, cette opposition caricaturale entre abstraction et figuration importe peu. Elle ne valait m\u00eame pas, au XXe si\u00e8cle, la querelle des Bouffons qui partagea le XVIIIe si\u00e8cle entre tenants de l\u2019op\u00e9ra fran\u00e7ais et partisans de l\u2019op\u00e9ra italien. Paul Klee, que j\u2019ai pr\u00e9c\u00e9demment cit\u00e9, s\u2019en moquait d\u00e9j\u00e0 et passait sans vergogne d\u2019un registre \u00e0 l\u2019autre.<br \/>\nToutes les formes sont dans la nature, y compris celles, trop petites, que nous ne voyons pas. Un cercle restera toujours un cercle : quelle que soit la perception que nous en avons \u2013 forme pure ou forme combin\u00e9e -, quelle que soit notre disposition \u00e0 y voir un cercle tout court, son pourtour ou sa surface, une orange, un ballon, la lune, le soleil ou la terre\u2026 qui nous inspir\u00e8rent l\u2019id\u00e9e du cercle. L\u2019homme n\u2019est que le d\u00e9positaire de la g\u00e9om\u00e9trie, il n\u2019en est ni l\u2019inventeur ni le propri\u00e9taire.<\/p>\n<p>Il faudrait encore distinguer chez B\u00e4chli, les dessins r\u00e9sultants de petits gestes r\u00e9p\u00e9titifs et ceux faits d\u2019un geste ample parfois unique, ceux qu\u2019elle obtient en levant souvent le pinceau et ceux o\u00f9 elle le maintient longtemps en contact avec la surface du papier.<br \/>\nEnfin il faut surtout absolument \u00e9viter de voir le travail de Silvia B\u00e4chli sous l\u2019angle exclusif du dessin. Le dessin n\u2019est ici que l\u2019expression la mieux adapt\u00e9e au regard port\u00e9 par l\u2019artiste sur le monde, qui choisit de s\u2019attarder o\u00f9 il veut et qui choisit de voir ce qu\u2019il veut en ce qu\u2019il voit. J\u2019en \u00e9tais au dessin comme notation. Silvia B\u00e4chli appr\u00e9cie les comparaisons musicales. Elle exposa plusieurs fois \u00e0 Gen\u00e8ve o\u00f9, de passage, je finis ce texte. Ma chambre d\u2019h\u00f4tel a vue sur le Rh\u00f4ne. Des guirlandes \u00e9teintes se refl\u00e8tent dans l\u2019eau. Il pleut et on peut voir une partition cribl\u00e9e de notes dans la surface piquet\u00e9e du fleuve. Un certain nombre de ses dessins a justement \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9l\u00e9ment liquide : qu\u2019ils soient des repr\u00e9sentations de turbulences ou qu\u2019ils doivent certaines de leurs qualit\u00e9s au d\u00e9layage du pigment et \u00e0 la fluidit\u00e9 de la main et du pinceau.<\/p>\n<p>Les dessins de textes occupent une place singuli\u00e8re dans le corpus des travaux de Silvia B\u00e4chli. Le fait de les qualifier de \u00ab dessins de textes \u00bb trahit d\u00e9j\u00e0 quelque chose de cette ambigu\u00eft\u00e9. Ce sont des textes en m\u00eame temps que ce sont des dessins. On ne eut les imaginer sans cette double appartenance. C\u2019est pourquoi il faut les voir install\u00e9s au mur, o\u00f9 ils ne jouent cependant pas le r\u00f4le de pense-b\u00eates, d\u2019avertissements ou d\u2019affichettes. Et c\u2019est aussi pourquoi ils ont \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9s au pinceau, comme la plupart des autres \u0153uvres. Tout porte \u00e7 croire qu\u2019ils ont d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s au cours d\u2019une session de travail ordinaire, entre deux dessins\u2026 sans texte. De cette pratique d\u2019atelier, les dessins de textes peuvent d\u2019ailleurs para\u00eetre le commentaire incisif et ruminatoire : entre apostrophe et encouragement. Mais, de nature philosophique plus g\u00e9n\u00e9rale (ils ont une forte tonalit\u00e9 existentielle), ils peuvent trouver \u00e0 s\u2019appliquer en bien d\u2019autres circonstances. Ils s\u2019adressent \u00e0 nous comme \u00e0 l\u2019artiste et pourtant ils ne d\u00e9livrent pas un message d\u2019une \u00e9vidente clart\u00e9. Leur syntaxe est chaotique, ils ne forment pas vraiment des phrases, l\u2019auteur s\u2019y interdit l\u2019usage de toute capitale, ils se r\u00e9sument souvent \u00e0 des \u00e9num\u00e9rations, ils n\u2019alignent pas facilement les mots, ils multiplient les c\u00e9sures, ils sont encombr\u00e9s de silences, ce sont plut\u00f4t des b\u00e9gaiements, et ils disent ainsi notre dessaisissement face \u00e0 l\u2019aphasie qui nous menace, qui tua Billy Bud et o\u00f9 sombra Valery Labraud.<br \/>\nToute notre relation au monde est fond\u00e9e sur les cinq sens et sur leur arbitrage par le langage. Les dessins de texte de S. B\u00e4chli disent cela avec beaucoup moins d\u2019emphase \u00e9videment : notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 face au langage et cette vuln\u00e9rabilit\u00e9 du langage en nous. Ils ne tiennent pas par leur seule qualit\u00e9 graphique ni par la qualit\u00e9 du texte. Donc par quoi tiennent-ils ? Et alors comment se r\u00e8glent (ensemble) la longueur du texte, la taille des lettres et le format de la feuille ? Comment, noir sur blanc, tout cela forme-t-il un tout ? Un bloc de texte qui forme un bloc de sens d\u2019une dimension pr\u00e9cise ! Comment se fait-il que le texte perde son intensit\u00e9 une fois reproduit typographiquement ? Comment ce texte se fait-il dessin ou comment le dessin devient-il texte ? Car en effet, le dessin s\u2019impose au texte et le texte au dessin et leur m\u00e9lange ne peut se r\u00e9sumer \u00e0 un harmonieux \u00e9quilibre entre pleins et d\u00e9li\u00e9s : qu\u2019il s\u2019agisse pr\u00e9cis\u00e9ment de texte, en d\u2019assez rares occasions, ou, plus souvent, du motif unique d\u2019un bras ou d\u2019une jambe reli\u00e9s, ou encore d\u2019une longue m\u00e8che de cheveux parcourant de art en part la fen\u00eatre de la feuille de papier.<br \/>\nSi ces dessins de texte sont si pr\u00e9cieux, c\u2019est parce qu\u2019ils mat\u00e9rialisent une pens\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tat naissant. S\u2019ils n\u2019\u00e9taient que des exercices calligraphiques, ils ne feraient que prendre le texte pour mod\u00e8le et il s\u2019agirait alors de superficiels travaux d\u2019embellissement. (Aucune d\u00e9monstration de virtuosit\u00e9, l\u00e0 non plus : la graphie de Silvia B\u00e4chli n\u2019a rien d\u2019extraordinaire.) S\u2019il fallait inversement les consid\u00e9rer comme des brouillons litt\u00e9raires, on ne comprendrait ni la taille inhabituelle des caract\u00e8res ni l\u2019usage du pinceau, qui tient la main de l\u2019artiste \u00e0 distance du support et manifeste ainsi l\u2019\u00e9cart entre intention et action, entre production gestuelle et production intellectuelle, entre la chose dite et la volont\u00e9 de la dire, entre la pens\u00e9e qui s\u2019\u00e9labore et celle qui se donne finalement \u00e0 lire ou \u00e0 entendre\u2026<br \/>\nCar le texte n\u2019est pas l\u2019expression litt\u00e9rale de la pens\u00e9e ; il n\u2019y a pas, \u00e0 cet \u00e9gard, une telle diff\u00e9rence entre l\u2019oral et l\u2019\u00e9crit. Il est tr\u00e8s diff\u00e9rent de se mettre en condition d\u2019\u00e9crire et d\u2019\u00e9crire sous l\u2019impulsion d\u2019une id\u00e9e spontan\u00e9e. On ne peut \u00e9crire longuement sous la dict\u00e9e de la pens\u00e9e car celle-ci (je devrais \u00e9crire celles-ci : la dict\u00e9e et la pens\u00e9e) est discontinue, au mieux intermittente. Les id\u00e9es sont des s\u00e9quences courtes issues de la pens\u00e9e qui la charge d\u2019en produire de nouvelles et de les assembler. Le fil de nos id\u00e9es n\u2019est pas lisse et il n\u2019est pas interminable. Il s\u2019effiloche, il fourche, il c\u00e8de et il faut sans cesse le cadrer, le torsader ou le raccommoder. M\u00eame s\u2019il n\u2019est pas embrouill\u00e9, il est plus roche de la corde \u00e0 n\u0153uds que du fil \u00e0 plomb. Quand je suis \u00ab perdu dans mes pens\u00e9es \u00bb, en v\u00e9rit\u00e9 soit je ne pense pas, soit je suis perdu entre mes id\u00e9es, soit je suis aux prises avec plusieurs id\u00e9es impossibles \u00e0 rassembler en une seule.<\/p>\n<p>Les dessins de Silvia B\u00e4chli sont des gestes de la main qui accompagnent le mouvement de la pens\u00e9e jusque dans ses impasses. S\u2019ils restent impr\u00e9visibles et, s\u2019ils doivent le demeurer pour l\u2019artiste, c\u2019est pour maintenir ce parfait synchronisme entre vision et r\u00e9flexion.<br \/>\nLe dessin doit d\u2019abord avoir la fluidit\u00e9 du sens et en m\u00eame temps la fluidit\u00e9 de l\u2019arabesque. Ici, la fluidit\u00e9 est \u00e0 coup s\u00fbr plus proche des aquarelles de Beuys que des tableaux de Brice Marden.<br \/>\nLa feuille de route que m\u2019envoya Silvia B\u00e4chli ne laissait aucun doute. Comme ses plans de montage. D\u2019une impeccable pr\u00e9cision topographique, elle prenait appui sur des rep\u00e8res indiscutables. La ligne droite est le plus court chemin mais elle peut \u00eatre sem\u00e9e d\u2019obstacles. Chaque fois qu\u2019un inconnu me demande son chemin dans la rue, je suis plong\u00e9 dans le plus profond des petits d\u00e9sarrois. J\u2019ouvre au hasard Le Mont analogue, de Ren\u00e9 Daumal, dont le sous-titre est Roman d\u2019aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques, et je lis :<br \/>\n\u00ab L\u2019homme qui nous accueillait \u00e9tait bien un guide. Toute autorit\u00e9 est en ce pays exerc\u00e9e par les guides de montagne, qui forment une classe distincte, et, en dehors de leur m\u00e9tier propre de guides, assument \u00e0 tour de r\u00f4le les fonctions administratives indispensables dans les villages de la c\u00f4te et de la basse montagne. Celui-ci nous donna les indications n\u00e9cessaires sur le pays et sur ce que nous devions faire. \u00bb<br \/>\n<\/em><br \/>\nFeuille de route, Fr\u00e9d\u00e9ric Paul, f\u00e9vrier 2002. <\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si de certains livres je n\u2019ai fait que parler en confiant sur ce blog les quelques impressions na\u00efves et emm\u00eal\u00e9es qu\u2019ils avaient sugg\u00e9r\u00e9s, et de courtes citations, il m\u2019est arriv\u00e9 aussi de jouer de l\u2019\u00e9cho en transcrivant des passages ou quelques textes courts ainsi rendus disponibles \u00e0 ceux qui passent ici. Ainsi d\u2019un tir\u00e9 \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-3479","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3479","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3479"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3479\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3479"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3479"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3479"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}