{"id":3493,"date":"2008-03-04T09:57:00","date_gmt":"2008-03-04T08:57:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-points-de-sauvegarde\/"},"modified":"2008-03-04T09:57:00","modified_gmt":"2008-03-04T08:57:00","slug":"les-points-de-sauvegarde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-points-de-sauvegarde\/","title":{"rendered":"les points de sauvegarde"},"content":{"rendered":"<p>Dans cette situation ex\u00e9crable il est sans doute plus qu\u2019utile, comme le dis <a href=\"http:\/\/www.chloedelaume.net\/remarques\/rem400.php\">Chlo\u00e9 Delaume<\/a>, de \u00ab localiser les points de sauvegarde \u00bb. Quitte \u00e0 ne faire continuellement que marcher tout autour, creusant une orni\u00e8re qui les ferait ressortir un peu. Nos \u00eeles. Ainsi j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pu ici copier quelques pages importantes, \u00e9voquer quelques \u0153uvres, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une invite. <\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 lu la plus part des textes de <a href=\"http:\/\/www.editions-verdier.fr\/v3\/auteur-michon.html\">Pierre Michon<\/a> ces quatre ou cinq derni\u00e8res ann\u00e9es, et j\u2019ai toujours consomm\u00e9 \u00e7a un peu comme un sauvage, traversant gloutonnement des livres toujours un peu minces mais tourn\u00e9s et cisel\u00e9s de mani\u00e8re qu\u2019on les imagine pas plus longs. Ma comparaison vaut ce qu\u2019elle vaut mais c\u2019est un peu comme une p\u00e2tisserie fine interminable \u00e0 trousser pour la bouch\u00e9e qu\u2019on en fera, sinon qu\u2019elle aurait aussi la grossi\u00e8ret\u00e9 franche des vieilles terres, ne serait pas que prouesses de gla\u00e7age mais corps aussi. Nous pouvions le lire dans ses entretiens, beaucoup de travail, d\u2019immersion (dans le vin aussi, mais l\u2019ambition est trop grande, l\u2019homme trop humble, pour qu\u2019il n\u2019en subisse pas les abattements), pour que le livre semble se donner enfin et que le travail de l\u2019\u00e9crivain soit de coller au plus proche par les mots et les rythmes \u00e0 cette image subtile. Il en d\u00e9coule que les livres de Michon sont d\u2019un \u00e9clat singulier, d\u2019une saveur sans pareille, \u00e0 peu pr\u00e8s sans age. <span> <\/span><\/p>\n<p>Ici alors les 2 premi\u00e8res pages de <span>Rimbaud le fils<\/span>, Gallimard 1991.<\/p>\n<p><span><span>\u00ab On dit que Vitalie Rimbaud, n\u00e9e Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et mauvaise, donna le jour \u00e0 Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d\u2019abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d\u2019avoir \u00e0 souffrir et dans cette mal\u00e9diction persista ; ou si anath\u00e8me et souffrance li\u00e9s comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s\u2019\u00e9changeaient, se relan\u00e7aient, de sorte qu\u2019entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui \u00e9tait p\u00e8re de ce fils devint tout vif un fant\u00f4me, dans le purgatoire de garnisons lointaines o\u00f9 il ne fut qu\u2019un nom, quand le fils avait six ans. On d\u00e9bat si ce p\u00e8re l\u00e9ger qui \u00e9tait capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l\u2019arabe, abandonna \u00e0 bon droit cette cr\u00e9ature d\u2019ombre qui dans son ombre voulait l\u2019emporter, ou si elle devint telle que par l\u2019ombre dans quoi ce d\u00e9part la jeta ; on n\u2019en sait rien. On dit que cet enfant, avec d\u2019un cot\u00e9 de son pupitre ce fant\u00f4me et de l\u2019autre cette cr\u00e9ature d\u2019impr\u00e9cation et de d\u00e9sastre, fut id\u00e9alement scolaire et eut pour le jeu ancien des vers une vive attirance : peut-\u00eatre que dans le vieux tempo sommaire de douze pieds il entendait le clairon fant\u00f4me de garnisons lointaines, et les paten\u00f4tres aussi de la cr\u00e9ature de d\u00e9sastre, qui pour scander sa souffrance mauvaise avait trouv\u00e9 Dieu comme son fils pour le m\u00eame effet trouva les vers ; et dans cette scansion il maria le clairon et les paten\u00f4tre, id\u00e9alement. Les vers sont une vieille marieuse. Il para\u00eet donc qu\u2019il en composa d\u00e8s l\u2019age le plus tendre un grand nombre, ceux-ci latins, ceux-l\u00e0 fran\u00e7ais ; dans ces vers, qu\u2019on peut v\u00e9rifier, le miracle n\u2019eut pas lieu : ils sont de la main d\u2019un enfant bien dou\u00e9 de la province, dont la col\u00e8re n \u2019a pas trouv\u00e9 encore son rythme propre et comme consubstantiel, ce rythme juste gr\u00e2ce \u00e0 quoi elle s\u2019\u00e9change en charit\u00e9 sans s\u2019\u00e9mousser d\u2019un poil, col\u00e8re et charit\u00e9 m\u00eal\u00e9es dans un m\u00eame mouvement s\u2019enlevant d\u2019un seul jet et retombant de tout leur poids, ou s\u2019envolant mais restant l\u00e0 m\u00eal\u00e9es, pesantes, infirmes, comme une fus\u00e9e d\u2019artificier qui vous p\u00e8te dans les mains mais impeccablement gicle, tout cela qui plus tard devait endosser le nom d\u2019Arthur Rimbaud. Ce sont des gammes de coll\u00e9gien. Et dans l\u2019\u00e9poque qu\u2019il couvrait de ces gammes des pages quadrill\u00e9es, on est sur que la risette n\u2019\u00e9tait pas son fort et qu\u2019il boudait, ainsi qu\u2019en t\u00e9moignent les photos que des mains d\u00e9votes ici et l\u00e0 ont rassembl\u00e9es, multipli\u00e9es comme des petits lapins, et qui sans s\u2019alt\u00e9rer sont pass\u00e9es par toutes les mains d\u00e9votes du monde : avec sur ses genoux le petit k\u00e9pi d\u2019artilleur de l\u2019institution Rossat \u00e0 Charleville, avec \u00e0 son bras l\u2019in\u00e9narrable lambeau de lingerie cl\u00e9ricale dont les m\u00e8res jadis pour la communion affublaient les fils, et ici ses petits doigts gliss\u00e9s dans la tranche d\u2019un missel qu\u2019on veut croire vert chou, l\u00e0 bien cach\u00e9s dans la calotte secr\u00e8te du k\u00e9pi, mais toujours le regard m\u00e9chant et droit, au-devant de lui port\u00e9 comme un poing, comme tenant en grande d\u00e9testation ou d\u00e9sir le photographe qui dans ces \u00e9poques se mettait sous une cagoule noire pour bricoler de l\u2019avenir avec du pass\u00e9, trafiquer du temps, l\u2019enfant sans d\u00e9semparer faisait la gueule. Et la suite de sa vie, ou notre d\u00e9votion, nous enseigne que sous cette apparence l\u2019\u00e9tendue vraie de sa col\u00e8re \u00e9tait consid\u00e9rable : pas seulement contre le brassard et le k\u00e9pi, mais contre le brassard et le k\u00e9pi aussi. Car sous ces d\u00e9froques, \u00e0 ce qu\u2019on dit, il y avait l\u2019ombre du capitaine et la vivante cr\u00e9ature de refus et de d\u00e9sastre, de refus au nom de Dieu, qui lui fustigeaient l\u2019\u00e2me pour qu\u2019il dev\u00eent Rimbaud : non pas eux en personne, mais leur fabuleuse effigie de part et d\u2019autre du pupitre ; et peut-\u00eatre de toutes ses forces les ha\u00efssant l\u2019un et l\u2019autre, ha\u00efssant donc les vers dans quoi paten\u00f4tres et clairons s\u2019\u00e9pousaient, il aimait d\u2019amour la mission qu\u2019ils exigeaient de lui. C\u2019\u00e9tait pour \u00e7a qu\u2019il faisait la gueule. Il persista, et on conna\u00eet la suite.<\/span> <\/p>\n<p><\/span><\/p>\n<p><span>Pierre Michon, Rimbaud le fils<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette situation ex\u00e9crable il est sans doute plus qu\u2019utile, comme le dis Chlo\u00e9 Delaume, de \u00ab localiser les points de sauvegarde \u00bb. Quitte \u00e0 ne faire continuellement que marcher tout autour, creusant une orni\u00e8re qui les ferait ressortir un peu. Nos \u00eeles. 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