{"id":6050,"date":"2013-08-30T17:18:10","date_gmt":"2013-08-30T16:18:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6050"},"modified":"2013-08-30T17:27:17","modified_gmt":"2013-08-30T16:27:17","slug":"la-victoire-de-van-gogh-par-philippe-blanchon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-victoire-de-van-gogh-par-philippe-blanchon\/","title":{"rendered":"La victoire de Van Gogh, par Philippe Blanchon"},"content":{"rendered":"<p>On ne voit plus Van Gogh. Ni l\u2019homme, ni la peinture, effac\u00e9s derri\u00e8res les mythes qui se sont construits par-devant. Et cela simplement justifie que l\u2019on y revienne.<br \/>\nL\u2019essai biographique serait alors de l\u2019ordre d\u2019une restauration, travaillant \u00e0 faire resurgir sous la patine du temps et les opacit\u00e9s ou r\u00e9ductions auxquelles on a fini par s\u2019accoutumer et auxquelles notre regard fini par se conforter, la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une \u0153uvre.<!--more-->  <\/p>\n<p>Que l\u2019on jette p\u00eale-m\u00eale une vari\u00e9t\u00e9 confuse de choses par derri\u00e8re le mot folie ou qu\u2019on le fasse semblablement derri\u00e8re le mot g\u00e9nie auquel il s\u2019est souvent confondu, cela est un m\u00eame exp\u00e9diant, une mani\u00e8re \u00e9conomique de juger d\u2019une vie et de l\u2019\u0153uvre \u00e0 laquelle elle s\u2019est m\u00eal\u00e9e, d\u2019un parcours.  Soyons incisifs : une mani\u00e8re de l\u2019occulter. On se refuse \u00e0 penser les \u00eatres dont on fait des l\u00e9gendes, des mythes, comme de ceux dont on fait des \u00e9trangers absolus. C\u2019est comme de nier leur existence, leur vie parmi nous pour les soumettre \u00e0 nos d\u00e9sirs, \u00e0 nos fictions, leur faire jouer des r\u00f4les dans les repr\u00e9sentations fausses toujours plus pauvres que la r\u00e9alit\u00e9. S\u2019emp\u00eacher de voir et de comprendre.<br \/>\nA cette fa\u00e7on caract\u00e9ristique du XIX\u00e8me si\u00e8cle qui, tellement avide de myst\u00e8res, fini par placer l\u2019\u0153uvre derri\u00e8re la biographie et les fantasmes qu\u2019elle suscite, Philippe Blanchon oppose la primaut\u00e9 de l\u2019\u0153uvre. \u0152uvre qui frappe et subjugue quelque soient les qualificatifs auxquels on voudrait la soumettre, les obscurit\u00e9s en lesquelles on voudrait la voir prise. C\u2019est un jugement tr\u00e8s sommaire et tellement partag\u00e9 de croire qu\u2019un artiste pour qu\u2019il soit v\u00e9ritable doive n\u00e9cessairement \u00eatre assujetti \u00e0 une forme de folie g\u00e9niale qui manifeste sa situation d\u2019\u00e9tranger parmi les hommes. Montaigne en son temps en r\u00e9pondait quand il s\u2019agissait l\u00e0 aussi d\u2019occulter la simple r\u00e9alit\u00e9 des diff\u00e9rences derri\u00e8re les termes de barbare et de sauvage : \u00ab or, je trouve, pour revenir \u00e0 mon propos qu\u2019il n\u2019y a rien de barbare et de sauvage dans cette nation\u2026sinon que chacun appelle barbarie ce qui n\u2019est pas de son usage\u201d.<br \/>\nEvitant les impasses auxquelles m\u00e8ne aujourd\u2019hui toute tentative de diagnostique m\u00e9dical r\u00e9trospectif (entendons le m\u00e9decin qui le suit \u00e0 Saint R\u00e9my confier aux inqui\u00e9tudes de Th\u00e9o : Vincent est un \u00ab simple patient \u00bb nerveusement \u00e0 bout, \u00e9puis\u00e9, surexcit\u00e9 par ses recherches \u2013 non pas un cas !), Philippe Blanchon revient sur le parcours de l\u2019homme, ce qui l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 former son \u0153il et son esprit et cet invraisemblable m\u00e9lange d\u2019obstination et d\u2019exigence qui le jetait au travail malgr\u00e9 la fatigue nerveuse et physique, l\u2019adversit\u00e9, l\u2019usure \u00e0 laquelle il se soumettait. Sans doute est-ce cela que d\u2019autres appelleront folie, simplement quelque chose qui n\u2019est pas de leur usage.<br \/>\nPartant de son abondante correspondance et de quelques t\u00e9moignages directs, il retrace quelle fut sa vie, de l\u2019exp\u00e9rience de pr\u00e9dicateur la\u00efque en milieu ouvrier au commerce de tableaux avec son oncle jusqu\u2019\u00e0 cet irr\u00e9pressible recours \u00e0 la peinture, son apprentissage m\u00e9thodique, ses premi\u00e8res d\u00e9convenues, les humiliations successives qu\u2019il essuie. Qu\u2019une vie normale, affectivement \u00e9quilibr\u00e9e, que la reconnaissance de son travail lui soient perp\u00e9tuellement refus\u00e9es -d\u00e9sirs somme toute tr\u00e8s communs- les dettes qu\u2019il accumule aupr\u00e8s de son fr\u00e8re bienveillant et qu\u2019il comprend qu\u2019il ne pourra solder, la solitude terrible \u00e0 laquelle il est soumis, l\u2019\u00e9chec du grand atelier du midi ne pouvaient qu\u2019engendrer les terribles \u00e9pisodes d\u00e9pressifs qui l\u2019ont accabl\u00e9. Son temp\u00e9rament est trop entier pour qu\u2019il ne prenne pas tout cela de plein fouet.<br \/>\nIci, derri\u00e8re la figure id\u00e9ale, Blanchon cherche \u00e0 retrouver l\u2019homme, rendant les difficult\u00e9s et accablements qui furent les siens et que l\u2019on voudrait voir l\u2019exclusive des \u00ab artistes maudits \u00bb \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 malheureusement ordinaire. \u00ab Ce dont Van Gogh a souffert, beaucoup d&rsquo;hommes en souffrent \u00bb. Van Gogh n\u2019est pas dans la qu\u00eate d\u2019une originalit\u00e9 \u00e9labor\u00e9e, il fuit plut\u00f4t la vie \u00e9touffante des cercles artistiques (Blanchon cite \u00e0 cet \u00e9gard Juan Gris : \u00ab Toute manifestation voulue de la personnalit\u00e9 est la n\u00e9gation m\u00eame de la personnalit\u00e9. \u00bb), sa peinture n\u2019est pas la manifestation esth\u00e9tique d\u2019une quelconque pathologie mais le fruit d\u2019un travail conscient, \u00e9labor\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chi et cultiv\u00e9 (que l\u2019on n\u2019oublie pas que Van Gogh \u00e9crit et parle trois langues, lit \u00e9norm\u00e9ment et manifeste une grande curiosit\u00e9 pour des artistes tr\u00e8s divers, il n\u2019a rien d\u2019un ermite \u00e9tranger \u00e0 la culture de son temps, d\u2019un na\u00eff ou d\u2019un pr\u00e9tendant \u00e0 la rubrique de l\u2019art brut). Un peintre sujet \u00e0 des \u00e9pisodes psychotiques, G\u00e9rard Garouste, l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plusieurs fois : ses d\u00e9lires ne nourrissent pas sa peinture, ils l\u2019emp\u00eachent r\u00e9guli\u00e8rement de peindre. Que l\u2019on ne dise plus que la souffrance est le terreau de l\u2019art, l\u2019ambition esth\u00e9tique et l\u2019exigence des artistes sollicitent bien assez leurs ressources pour que l\u2019on r\u00e9clame double peine en les soumettant \u00e0 l\u2019ignoble carte postale romantique. C\u2019est sans doute, pour Blanchon, ce malentendu qui aura contribu\u00e9 \u00e0 ce que Van Gogh s\u2019\u00e9clipse pr\u00e9matur\u00e9ment. Lui l\u2019humble artisan de son art, au regard intense, travailleur altruiste avide de beaut\u00e9 et d\u2019\u00e9quilibre, accabl\u00e9 par le malentendu d\u2019un critique qui le pr\u00e9sente comme un artiste \u00ab percevant des intensit\u00e9s anormales \u00bb, des \u00ab nuances invisibles aux prunelles saines \u00bb, des \u00ab exc\u00e8s \u00bb et une \u00ab violence d\u2019expression \u00bb.  Ultime incompr\u00e9hension qui scelle l\u2019impasse. \u00ab Devenir Van Gogh, au sens social du terme \u2013 supposant un mensonge majeur \u2013 ne pouvait-il se produire qu\u2019en sa totale absence ? \u00bb se demande l\u2019auteur.<br \/>\nVan Gogh n\u2019est pas grand d\u2019avoir acquis une popularit\u00e9 post mortem du fait de ses souffrances, de sa suppos\u00e9e folie. Il n\u2019est pas grand du fait d\u2019un sentiment de culpabilit\u00e9 sociale, de remords contaminant la m\u00e9moire collective pour se manifester sous la forme financi\u00e8re d\u2019un c\u00f4te faramineuse, il est monumental pour ce qu\u2019il a accompli et qui nous \u00e9chappe d\u00e9finitivement  dans ce que nouent singuli\u00e8rement les mouvements de sa touche, la luminosit\u00e9 de ses couleurs, la vigueur de son dessin. D\u2019avoir r\u00e9alis\u00e9 ce qu\u2019il a r\u00e9alis\u00e9. Ceci est sans doute \u00ab la victoire \u00bb de Van Gogh. Nul doute que ceci \u00e0 quoi il s\u2019est br\u00fbl\u00e9, il voulait l\u2019offrir aux autres, lui qui voulait faire une peinture \u00ab consolante comme une musique \u00bb et atteindre cet infini qu\u2019il voyait au fond des yeux des hommes, fid\u00e8le \u00e0 ses \u00e9lans premiers de \u00ab pr\u00eatre ouvrier \u00bb.<\/p>\n<p>Philippe Blanchon, La victoire de Van Gogh, \u00e9ditions Golias juin 2013. <\/p>\n<p>et aussi<\/p>\n<p>Van Gogh, Lettres \u00e0 Emile Bernard, pr\u00e9face de Philippe Blanchon, \u00e9ditions La Nerthe, mai 2013. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne voit plus Van Gogh. Ni l\u2019homme, ni la peinture, effac\u00e9s derri\u00e8res les mythes qui se sont construits par-devant. Et cela simplement justifie que l\u2019on y revienne. 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