{"id":6145,"date":"2013-09-24T20:29:09","date_gmt":"2013-09-24T19:29:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6145"},"modified":"2013-09-24T20:29:09","modified_gmt":"2013-09-24T19:29:09","slug":"les-sols","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-sols\/","title":{"rendered":"les sols"},"content":{"rendered":"<p>Ceux qui se trainent \u00e0 pied dans les villes, la t\u00eate comme d\u2019une fatigue connaissent ces g\u00e9ographies rugueuses ou lisses, joint\u00e9es, bross\u00e9es, sabl\u00e9es, piqu\u00e9es, clairsem\u00e9s de minuscules \u00e9clats de verre scintillant dans la lumi\u00e8re, la constellation sombre, irr\u00e9guli\u00e8re des chewing-gums, les m\u00e9gots roux en d\u00e9rive,<!--more--> non loin de l\u2019ultime cendre noire qu\u2019ils ont crach\u00e9s sous un talon, les poussi\u00e8res. Po\u00e9sie des sols qui vous pr\u00e9cipite le regard \u00e0 la verticale par dessus ces \u00e9tendues complexes, foisonnantes, mouchet\u00e9es qu\u2019aura su voir Dubuffet, lui qui aura \u00e9t\u00e9 attentif comme aucun autre aux r\u00eaveries des t\u00e2ches et des mati\u00e8res. On ne saurait s\u2019y tromper, le sol rejoint le ciel \u00e0 l\u2019inverse des auspices trac\u00e9s au ciel que l\u2019on retournait autrefois pour fonder les temples. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019une photographie d\u2019Emmanuelle Coqueray d\u00e9couverte sur les murs d\u2019une exposition \u00e0 Grenoble (cette verticalisation la mettait justement entre deux), oscillait sous le regard, h\u00e9sitant \u00e0 se laisser lire comme une aur\u00e9ole d\u2019essence imbibant l\u2019asphalte en une flaque moir\u00e9e ou comme ces images du ciel, des galaxies ou autres voies lact\u00e9es que l\u2019on voit dans certains ouvrages sp\u00e9cialis\u00e9s et dans lesquelles le regard s\u2019absorbe dans une contemplation vertigineuse.<br \/>\nEnfant, j\u2019y glanais quantit\u00e9 de tr\u00e9sors, pi\u00e8ces de m\u00e9tal plus ou moins rouill\u00e9es, boulons, vis, clous tordus et rondelles. J\u2019en garnissais mes poches sur le chemin de l\u2019\u00e9cole et il n\u2019\u00e9tait pas rare que ce menu attirail, \u00e0 d\u00e9faut de faire sonner les portiques, termine, rouill\u00e9 mais propre, avec quelques reproches et la petite monnaie oubli\u00e9e au fond des poches dans le filtre de la machine \u00e0 laver. D\u00e9sormais, ce sont mes enfants qui ont le soin de d\u00e9placer le regard, d\u00e9signant subitement la lune attard\u00e9e dans le ciel diurne, le d\u00e9tail clair par lequel se laisse identifier un avion \u00e0 haute altitude alors que je les croyais attard\u00e9s aux lambeaux color\u00e9s d\u2019un ballon crev\u00e9, d\u2019un emballage aux reflets brillants \u00e9chou\u00e9s le long des trottoirs, rel\u00e9gu\u00e9s au bas des murs et que je leur r\u00e9p\u00e9tais deux fois par minute de ne pas toucher -c\u2019est sale !- en allongeant ostensiblement le pas.<br \/>\nRares sont encore les occasions de se laisser aller au hasard des cartographies imaginaires, la t\u00eate en l\u2019air et le nez r\u00e9solument plant\u00e9 au sol pour voir d\u00e9river sous ses pieds le v\u00e9ritable ciel de la ville mais, \u00e0 me frotter \u00e0 ces retournements de surfaces, je retrouve dans mon mus\u00e9e imaginaire quelques exemples propres \u00e0 prolonger mes r\u00eaveries p\u00e9ripat\u00e9ticiennes. Loris Gr\u00e9aud disposant au plafond des galeries du Palais de Tokyo, \u00e0 Paris, en 2008, le moulage des empreintes laiss\u00e9es au sol par un feu d\u2019artifice enfoui sous terre. Une fa\u00e7on de mettre en doute notre propre situation dans l\u2019espace. Didier Marcel faisant tableau de moulages de labours et derni\u00e8rement du sol d\u2019une plantation de ma\u00efs apr\u00e8s moisson pour les pr\u00e9senter comme des bas-reliefs monochromes. Ces planisph\u00e8res qui dressent \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de nombreux tableaux de Vermeer le visage a\u00e9rien de l\u2019Europe et des esquisses du monde. Et celui-l\u00e0 qui semble s\u2019esquisser dans un des autoportraits de Rembrandt en de simples cercles accol\u00e9s qui rappelle le motif qu\u2019emploie Felix Gonzales-Torres pour signifier \u00e0 la fois le lien, le couple et l\u2019infini. Avons-nous la nostalgie de nos lointaines exp\u00e9riences quadrup\u00e8des pour vouloir dresser le sol sous nos yeux, le redresser comme nous l\u2019avons fait nous-m\u00eames il y a environ huit millions d\u2019ann\u00e9es \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une des phases d\u00e9cisives de notre \u00e9volution? Une fascination pour la trace, les dessins des trajets et du temps sur cette grande sc\u00e8ne qui s\u2019offre en t\u00e9moin patient de nos mouvements et nos gestes qui l\u00e0 aussi remonterait \u00e0 loin, comme inscrite dans le corps ? Cette habitude contract\u00e9e de lire aux surfaces depuis que nous avons nous-m\u00eames trac\u00e9s les premiers signes sous l\u2019\u00e9clairage dansant des premi\u00e8res torches ? <\/p>\n<p>Voici quelques-unes des r\u00e9flexions que je me faisais, rejoignant les quais en direction du b\u00e2timent de la Sucri\u00e8re apr\u00e8s \u00eatre descendu du tram. <\/p>\n<p>Image : Emmanuelle Coqueray.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ceux qui se trainent \u00e0 pied dans les villes, la t\u00eate comme d\u2019une fatigue connaissent ces g\u00e9ographies rugueuses ou lisses, joint\u00e9es, bross\u00e9es, sabl\u00e9es, piqu\u00e9es, clairsem\u00e9s de minuscules \u00e9clats de verre scintillant dans la lumi\u00e8re, la constellation sombre, irr\u00e9guli\u00e8re des chewing-gums, les m\u00e9gots roux en d\u00e9rive,<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6146,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6145","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6145","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6145"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6145\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6147,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6145\/revisions\/6147"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6146"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6145"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6145"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6145"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}