{"id":6156,"date":"2013-09-28T14:13:54","date_gmt":"2013-09-28T13:13:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6156"},"modified":"2013-09-28T14:37:55","modified_gmt":"2013-09-28T13:37:55","slug":"la-sucriere-niveau-deux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-sucriere-niveau-deux\/","title":{"rendered":"La Sucri\u00e8re, niveau Deux."},"content":{"rendered":"<p>La pratique des grandes expositions, quelle que soit leurs qualit\u00e9s et tout l\u2019int\u00e9r\u00eat que l\u2019on y trouve, consiste, on doit bien en convenir, \u00e0 d\u00e9ambuler dans des lieux \u00e0 une allure modeste en enrobant du regard quelques installations, quelques sculptures, en effectuant quelques stations, exp\u00e9ditives ou d\u00e9votes en face de grands tableaux, de petits cartels,<!--more--> de vid\u00e9os plus ou moins longues et bien souvent mont\u00e9es en boucle et que l\u2019on attrape par le milieu, \u00e0 revenir sur ses pas, s\u2019avancer ou prendre du recul, bref \u00e0 pi\u00e9tiner.<br \/>\nC\u2019est donc en ayant une conscience de plus en plus distincte des muscles de mes jambes, conscience de plus en plus invasive au point de me rendre quelques instant quasiment aveugle \u00e0 ce que mes d\u00e9placements faisaient d\u00e9filer sous mes yeux, tout absorb\u00e9 que j\u2019\u00e9tais par mes cuisses, mon dos et la sangle de mon sac qui pesait sur mon \u00e9paule, que j\u2019abordais le troisi\u00e8me et ultime niveau de la Sucri\u00e8re en qu\u00eate d\u2019\u00e9motions ou de d\u00e9couvertes ou plus humblement de formes o\u00f9 asseoir quelques instants mon cerveau \u00e0 l\u2019affut, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir y d\u00e9poser ma carcasse.<br \/>\nJe ne saurais dire si la sculpture qui introduisait ce dernier \u00e9tage r\u00e9pondait tout \u00e0 fait \u00e0 mes attentes en terme de formes ou d\u2019\u00e9motions mais elle t\u00e9moignait tout du moins de ce jeu intellectuel des r\u00e9f\u00e9rences plus ou moins parodiques d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9 qui ne pouvait faire autrement que de r\u00e9veiller \u00e0 peu de frais mon attention. Bien s\u00fbr, je ne pouvais voir autre chose en cet empilement mural de cartons qu\u2019une citation de l\u2019\u0153uvre de Donald Judd, \u0153uvre dont il me souvenait que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 plusieurs occasions mesur\u00e9 son incroyable attrait et ce qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 m\u00eame d\u2019inspirer comme d\u00e9tournements sous les auspices d\u2019un convenu \u00ab less is more \u00bb intellectuel. En g\u00e9n\u00e9ral, il s\u2019agissait toujours plus ou moins d\u2019introduire un peu de trivialit\u00e9 pour contredire l\u2019aura minimaliste premi\u00e8re : une fois, un volume de plexiglas \u00e9toil\u00e9 d\u2019impacts, une autre fois un volume similaire d\u2019acier laqu\u00e9 brutalis\u00e9 localement par un coup de masse qui le ramenait \u00e0 une certaine immanence. Ici, du carton, donc. Ainsi, pass\u00e9 cette premi\u00e8re \u0153uvre due \u00e0 Alice Lescanne (1987) et Sonia Derzypolski (1984) et dont le cartel annon\u00e7ait qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00ab installation transformiste, capable de changer de perruque et de culotte en un temps record\u2026 \u00bb,  je passais un peu vite sur ses d\u00e9veloppements spatiaux pour aborder, le regard un peu morne, l\u2019installation narrative de Juliette Bonneviot (1983) \u00e9voquant \u00ab l\u2019histoire assez simple d\u2019une m\u00e9nag\u00e8re \u00e9cologiste et des d\u00e9chets qu\u2019elle produit \u00bb et, d\u2019un m\u00eame mouvement, la vid\u00e9o qu\u2019 Hannah Weinberger (1988) pr\u00e9sentait comme une bande-annonce qui n\u2019annonce rien de pr\u00e9cis.<br \/>\nDans une salle isol\u00e9e, j\u2019ai fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un environnement bricol\u00e9 m\u00ealant vid\u00e9o 3D et objets pauvres avec l\u2019impression d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 vu quelque chose de semblable lors de l\u2019avant-derni\u00e8re biennale de Venise, dans le pavillon Belge. Des impressions, des formes se m\u00ealent avec des fragments divers au bord de raconter quelque chose.<br \/>\nPeu apr\u00e8s, j\u2019ai regard\u00e9 aux trois projections cin\u00e9matographiques de Ming Wong (1971), y trouvant avec amusement quelques images mentales conserv\u00e9es de la fr\u00e9quentation un peu ancienne maintenant du cin\u00e9ma asiatique et le pr\u00e9nom de ma belle-s\u0153ur japonaise, Noriko.<br \/>\nRegardant d\u2019un \u00e9cran \u00e0 l\u2019autre entre le film et ses coulisses document\u00e9es, j\u2019ai d\u00fb lancer inconsciemment l\u2019\u0153il au loin comme on lance un grappin pour me retrouver sans y avoir pris garde devant la s\u00e9rie de peintures de Nate Lowman (1979). Les images, emprunt\u00e9es \u00e0  ces fascicules d\u2019information et consignes de vol que l\u2019on trouve dans les avions en ont l\u2019efficacit\u00e9 pictographique mais m\u2019a s\u00e9duit aussi la texture picturale due \u00e0 l\u2019utilisation d\u2019une toile \u00e0 cru qui re\u00e7oit la peinture comme le ferait un buvard. S\u00e9ductions un peu anecdotiques je dois dire et sur lesquelles j\u2019ai rapidement gliss\u00e9.<br \/>\nSur la gauche, Sumakshi Singh (1980) pr\u00e9sente une vid\u00e9o ludique jouant de la perception en m\u00ealant r\u00e9alit\u00e9 tridimensionnelle et projection graphique. Plus loin, Laure Prouvost (1978) d\u00e9ploie une installation labyrinthique \u00e9voquant d\u2019apr\u00e8s le cartel la M\u00e9tamorphose de Kafka, prolong\u00e9e par une seconde installation obscure, l\u00e9g\u00e8rement angoissante dans laquelle on se retrouve immerg\u00e9 tandis que des faisceaux lumineux pointent les volumes de la salle dans lesquels on devine des sculptures et des tableaux, illisibles.<br \/>\nJ\u2019ai \u00e9t\u00e9 davantage retenu par l\u2019installation murale d\u2019Alexandre Singh (1980), laquelle d\u00e9ploie en une carte mentale quelque chose qui pourrait \u00eatre le portrait du cin\u00e9aste bricoleur Michel Gondry hant\u00e9 par la pr\u00e9sence ent\u00eatante de Picasso. Cette fa\u00e7on heuristique qui envahi les pr\u00e9sentations d\u2019entreprise et les r\u00e9unions depuis quelques ann\u00e9es en se pr\u00e9sentant comme la mat\u00e9rialisation du fonctionnement par rapprochements de la pens\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on du r\u00e9seau Internet (Web), si elle parvient quelque fois \u00e0 lasser, comme une citation trop employ\u00e9e, n\u2019en demeure pas moins stimulante pour l\u2019imagination, invitant sans rien dire \u00e0 des r\u00e9cits \u00e0 plusieurs entr\u00e9es tr\u00e8s souvent foisonnants.<br \/>\nApr\u00e8s \u00e7a, j\u2019ai tourn\u00e9 autour de l\u2019\u0153uvre de Gabriela Fridriksdottir (1971) sans parvenir \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer sa po\u00e9sie, ne voyant qu\u2019un objet un peu lourd, une mise en sc\u00e8ne un peu mi\u00e8vre quand le programme qu\u2019\u00e9non\u00e7ait le cartel promettait une exploration m\u00e9lancolique du cr\u00e9puscule m\u00ealant \u00ab des cosmologies fictives inspir\u00e9es du folklore islandais \u00bb.<br \/>\nJ\u2019allais alors vers le curieux volume tapiss\u00e9 de Fayence et au c\u00f4t\u00e9 duquel suintait par trois orifices trois filets d\u2019huile d\u2019olive. Il y avait dans ce jeu sensible avec les mat\u00e9riaux, les mati\u00e8res et ce qu\u2019ils peuvent faire couler en soi quelque chose qui m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 s\u00e9duit dans le pass\u00e9 dans certaines installations de Tatiana Trouv\u00e9 ou encore de Ian Kiaer. Ce bouquet de fleurs en tampura sortant d\u2019un pull de laine rouge comme une image cousine de l\u2019homme \u00e0 la t\u00eate de choux Gainsburgien avait l\u00e0 aussi quelque chose de dr\u00f4le et de d\u00e9licat dans ces \u00e9quilibres qu\u2019il mettait en jeu. Les autres sculptures d\u2019Anicka Yi (1971) m\u2019ont quand \u00e0 elles laiss\u00e9 insensible et j\u2019y ai tourn\u00e9 autour sans parvenir \u00e0 faire sourdre l\u2019\u00e9motion \u00e9trange, t\u00e9nue de cette t\u00eate fleurie suintant d\u2019huile ou de l\u2019\u00e9coulement gras, immobile comme le temps qui teintait le mur impeccablement blanc de cette \u00e9trange pi\u00e8ce carrel\u00e9e.<br \/>\nJ\u2019ai parcouru \u00e0 l\u2019envers les espaces d\u2019exposition apr\u00e8s avoir but\u00e9 \u00e0 ces impasses et r\u00eav\u00e9 un peu au film d\u2019animation de Peter Wachtler (1979) et ses paroles de chansons. La dynamique de ces expositions tiens dans l\u2019accumulation, la succession d\u2019\u0153uvres d\u00e9roulant comme une animation visuelle continue \u00e0 la mani\u00e8re des ces paysages que l\u2019on regarde se succ\u00e9der \u00e0 la fen\u00eatre dans un trajet en voiture ou en train. Immanquablement, quelque chose retombe une fois le parcours achev\u00e9 et en on reprend en m\u00e9moire les \u00e9tapes en cherchant ce que l\u2019on pourrait en retenir, ce qui a d\u00e9plac\u00e9 quelque chose dans notre exp\u00e9rience ordinaire du monde. C\u2019est ainsi que je descendais les escaliers de m\u00e9tal dans l\u2019espace tampon des espaces isol\u00e9s de circulation avant de regagner le hall et la librairie, d\u00e9serts \u00e0 cette heure.<br \/>\nSortant del\u00e0, j\u2019avisais un de ces vestiges industriels que l\u2019on conserve en t\u00e9moignages dociles des anciennes activit\u00e9s des quais parmi les architectures exub\u00e9rantes et luxueuses du nouveau quartier en quelques signes exotiques et pittoresques qui pr\u00e9servent cet urbanisme nouveau de la facticit\u00e9 la plus totale, la plus inhumaine qui les guette. Il s\u2019agissait d\u2019une sorte de grue quadrup\u00e8de ou de palan mont\u00e9 sur chevalet dont je ne connaissais pas le nom exact mais dont l\u2019usage, selon toute vraisemblance, devait avoir trait au chargement et d\u00e9chargement des p\u00e9niches qui stationnaient \u00e0 quai en amont de la confluence \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la Sucri\u00e8re et les douanes s\u2019occupaient encore de sucre et de contr\u00f4le des marchandises. La structure en \u00e9tait enti\u00e8rement recouverte de filet comme l\u2019on fait parfois de b\u00e2timents d\u00e9fraichis pour pr\u00e9venir les passants de la chute \u00e9ventuelle de morceaux d\u00e9cel\u00e9s. Et comme un v\u00e9hicule gar\u00e9 tout proche laissait voir sortir de son coffre d\u2019autres filets autour desquels s\u2019affairaient deux hommes en tenue de chantier, j\u2019ai imagin\u00e9 avec regret qu\u2019\u00e9tait pr\u00e9vue une r\u00e9novation d\u2019aspect qui contribuerait \u00e0 int\u00e9grer l\u2019antique structure \u00e0 coup de peinture blanche pour diminuer l\u2019impression qu\u2019elle pouvait laisser ou laisser entendre de vanit\u00e9, t\u00e9moignant pour les volumes neufs et propres que le temps allait fatalement passer et, comme des sculptures impeccables de Donald Judd, les rendre \u00e0 leur trivialit\u00e9, leur immanence.<br \/>\nJ\u2019ai jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la structure de b\u00e9ton qui t\u00e9moignait seule de l\u2019existence non loin d\u2019un b\u00e2timent industriel, envisageant dans sa mani\u00e8re de d\u00e9couper l\u2019espace, de recevoir la lumi\u00e8re une grande peinture en noir et blanc. Je suis pass\u00e9 pour finir par la galerie Verney-Caron, apercevant par la vitrine au fond un grand bas relief de carton d\u2019Eva Jospin que je n\u2019avais jamais vu qu\u2019en photo. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La pratique des grandes expositions, quelle que soit leurs qualit\u00e9s et tout l\u2019int\u00e9r\u00eat que l\u2019on y trouve, consiste, on doit bien en convenir, \u00e0 d\u00e9ambuler dans des lieux \u00e0 une allure modeste en enrobant du regard quelques installations, quelques sculptures, en effectuant quelques stations, exp\u00e9ditives ou d\u00e9votes en face de grands tableaux, de petits cartels,<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6157,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6156","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6156","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6156"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6156\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6159,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6156\/revisions\/6159"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6157"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6156"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6156"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6156"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}