{"id":6160,"date":"2013-10-08T09:55:10","date_gmt":"2013-10-08T08:55:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6160"},"modified":"2013-10-24T12:16:46","modified_gmt":"2013-10-24T11:16:46","slug":"lectures-dautomne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lectures-dautomne\/","title":{"rendered":"lectures d&rsquo;automne"},"content":{"rendered":"<p>On laisserait bien tout \u00e7a s\u2019emporter dans le mouvement et s\u2019oublier, peut-\u00eatre on le devrait. Il y a que l\u2019on voit, que l\u2019on vit, que l\u2019on \u00e9coute, que le lit aussi et pas toujours avec la m\u00eame intensit\u00e9, la m\u00eame disponibilit\u00e9 mais dans un m\u00eame mouvement de faim, de curiosit\u00e9. C\u2019est autant pour moi alors, d\u00e9poser comme on archive, comme une m\u00e9moire.<!--more--> Bergounioux y revient d\u2019ailleurs, \u00e0 cette histoire de l\u2019\u00e9criture, sa naissance comptable d\u00e9riv\u00e9e de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme, la n\u00e9cessit\u00e9 de compter le cheptel, les bien amass\u00e9s, tenir le compte des donn\u00e9s et des dus : l\u2019\u00e9criture est fille de l\u2019esclavage. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>Le style comme exp\u00e9rience<\/em> \u00bb, de Pierre Bergounioux (\u00e9ditions de l\u2019Olivier, 9,5\u20ac). Cette approche historique du style, mot d\u00e9rivant du pilier (stulos), du pieu ou du poin\u00e7on \u00e0 \u00e9crire (stylus) jusqu\u2019\u00e0 donner notre moderne stylo, convoque donc la naissance de l\u2019\u00e9criture et ses accointances avec l\u2019esclavage, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019in\u00e9galit\u00e9. Ainsi, le style peut s\u2019entendre comme une marque de distinction t\u00e9moignant d\u2019une logique d\u2019asservissement perp\u00e9tu\u00e9e aujourd\u2019hui par les formes impersonnelles de domination sociale actuelles. En un ouvrage concis et riche de r\u00e9f\u00e9rences, Bergounioux traverse la grande histoire, revenant sur les th\u00e8ses marxistes de la lutte des classes et l\u2019inscription de la litt\u00e9rature dans cette exp\u00e9rience v\u00e9cue. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>La langue maternelle<\/em> \u00bb, de Marie Cosnay (\u00e9ditions Cheyne, 15\u20ac). Ecriture des sensations \u00e9pousant les mouvements int\u00e9rieurs pour aborder les questions de la filiation, des rapports hommes\/femmes ou masculin\/f\u00e9minin, la prose po\u00e9tique de Marie Cosnay traverse l\u00e0 aussi l\u2019histoire pour \u00e9prouver la loi de la continuit\u00e9, des places assign\u00e9es, des interdits. Terreur et d\u00e9sir, soif de lib\u00e9ration et pression de la tradition s\u00e9culaire animent et tordent cette langue intime, \u00e9chauffent la phrase pour la rendre \u00e0 une certaine convulsion. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>Nue<\/em> \u00bb de Jean-Philippe Toussaint (\u00e9ditions de Minuit, 14,50\u20ac). Quatri\u00e8me et dernier volet du cycle narratif initi\u00e9 par <em>Faire l\u2019amour<\/em> en 2002, puis prolong\u00e9 par <em>Fuir<\/em> et <em>La v\u00e9rit\u00e9 sur Marie<\/em>, on y retrouve ces personnages fantasques pris dans leur histoire d\u2019amour compliqu\u00e9, souvent burlesque mais aussi m\u00eal\u00e9e d\u2019intenses moments dramatiques. Ce qui s\u00e9duit, chez Toussaint, c\u2019est son sens de l\u2019humour, les situations abracadabrantes qu\u2019il invente et cette capacit\u00e9 qu\u2019il a de faire surgir, au milieu de cet imbrication de situations romanesques des sensations intenses et vraies, des effets de r\u00e9el. C\u2019est justement ce genre de n\u0153ud qui manque \u00e0 ce dernier roman qui en demeure alors un peu trop l\u00e9ger.<\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>La conjuration<\/em> \u00bb de Philippe Vasset (\u00e9ditions Fayard, 17\u20ac). On sait de Vasset, son gout pour la ville, l\u2019exploration de ses limites, de ses zones d\u2019ombre, de ses recoins. A chaque fois, les impulsions romanesques qu\u2019il d\u00e9clenche semblent pr\u00e9texte \u00e0 arpenter de nouvelles zones obscures, aller plus avant, plus profond\u00e9ment dans les marges, dans ce qui ne se voit pas et forme comme l\u2019inconscient des villes. L\u2019id\u00e9e initiatrice, pour La conjuration, c\u2019est une phrase d\u2019Orwell : \u00ab Cr\u00e9er sa propre religion doit \u00eatre une affaire tr\u00e8s profitable \u00bb. Et de l\u2019argent, les deux protagonistes de ce r\u00e9cit en auraient bien besoin, \u00e9videmment. Tout le long alors, les observations factuelles, les relev\u00e9s topographiques, les enqu\u00eates de terrain fr\u00f4lent l\u2019univers de la science-fiction avant qu\u2019une seconde partie t\u00e9moigne de la mise en pratique de ces observations, de cette ambition par les d\u00e9rives \u00e0 la fois au c\u0153ur et en p\u00e9riph\u00e9rie des activit\u00e9s de la ville  de cette sorte de confr\u00e9rie secr\u00e8te bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 s\u2019extraire de la vie normale. Ce qui ressemble \u00e0 une fantaisie aborde en fin de compte toute une po\u00e9tique et une politique de l\u2019urbain, ses beaut\u00e9s cach\u00e9es, son imaginaire, sa folie. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>Cabane d\u2019hiver<\/em> \u00bb de Fred Griot (\u00e9ditions Err, 8\u20ac). Passer l\u2019hiver isol\u00e9 en Yourte, \u00e9crire, couper du bois, se chauffer, marcher un peu dans le paysage et \u00e9couter surtout. Exp\u00e9rience qui rappelle la vie dans les bois de Thoreau et par laquelle Fred Griot touche une certaine \u00e9conomie, celle du retour au simple, au fruste, au calme et \u00e0 soi. Journal quotidien qui enregistre ce qui se passe au dehors, au dedans, sur le corps m\u00eame, (la peau qui se tanne) avec sinc\u00e9rit\u00e9, humilit\u00e9. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>La mutilation sacrificielle<\/em> \u00bb de Georges Bataille (\u00e9ditions Allia, 6,2\u20ac). Bataille ici part d\u2019un fait divers pour explorer bri\u00e8vement l\u2019histoire de l\u2019automutilation, repla\u00e7ant ce mouvement de folie dans une histoire de l\u2019homme. <\/p>\n<p>-Lu \u00ab <em>croiser les m\u00e9duses<\/em> \u00bb d\u2019Eric Pessan (\u00e9ditions in8, 4\u20ac). Un r\u00e9cit sensuel et intimiste o\u00f9 l\u2019\u00e9rotisme des corps se donne \u00e0 ressentir avec la souplesse des univers marins. Une fille, sa m\u00e8re et ses amants, son beau-p\u00e8re du moment, ce qu\u2019elle voit de leurs jeux, ce qu\u2019elle d\u00e9couvre d\u2019elle-m\u00eame, la vie compliqu\u00e9e, elle au milieu et un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 aussi, en elle. Tout cela habilement travers\u00e9 par les \u00e9chos des chansons de Bashung. Je suis jaloux du titre.<\/p>\n<p>-Lu (ou relu) \u00ab <em>Remarques sur art sculpture espace<\/em> \u00bb de Martin Heidegger (\u00e9ditions Rivages poche, 6,10\u20ac). Un livre de philosophe, plein de mots grecs non traduits et tournant autour d\u2019Aristote mais qui aborde cette question centrale en art de l\u2019espace, le rapport \u00e0 l\u2019homme qu\u2019il induit et cette id\u00e9e simple en apparence, mais tellement r\u00e9v\u00e9latrice sur laquelle j\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame tomb\u00e9 dans l\u2019isolement r\u00e9flexif d\u2019une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9criture : l\u2019espace est ce qui espace. <\/p>\n<p>-A la faveur d\u2019exceptionnels bouchons, rentrant du boulot j\u2019ai pu lire int\u00e9gralement <em>B\u00e9ton arm\u00e9<\/em> de Philippe Rahmy (\u00e9ditions la table ronde, 17\u20ac) sur le plat du volent. Trois lentes heures pour tenir un s\u00e9jour, la fa\u00e7on \u00e9tait propice finalement, invitant \u00e0 filtrer dans le calme de l\u2019habitacle, un peu de la folie du monde. Abordant Shangai, c\u2019est tout un rapport au corps, aux autres, \u00e0 sa propre histoire qui s\u2019engage. La ville, la situation invitent \u00e0 une approche kal\u00e9idoscopique, brassant des flots d\u2019images avec l\u2019app\u00e9tit  de celui qui, trop longtemps immobilis\u00e9 s\u2019est fait un monde de livres, alternant alors entre fascination, et critique, effleurement du grave, du tragique et humour. <\/p>\n<p>-Au terme de ce p\u00e9riple, c\u2019est \u00e0 la librairie Point d\u2019encrage que je suis venu \u00e9couter Jean-Marc Undriener lire <em>Zugzwang<\/em> (\u00e9ditions Centrifuges, 10\u20ac). Zugzwang d\u00e9signe aux \u00e9checs un coup forc\u00e9, un coup que le joueur est contraint de jouer alors que celui-ci d\u00e9grade sa position. C\u2019est ainsi que se d\u00e9termine la po\u00e9sie d\u2019Undriener : dans cette n\u00e9cessit\u00e9 de tenter une approche des choses quand bien m\u00eame il n\u2019en serait toujours que d\u00e9ception, ratage, but\u00e9e, incapacit\u00e9 de sortir de l\u2019inextricable.  Plusieurs temps succ\u00e8dent depuis le bloc ou la masse que tient le corps jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9puisement las en passant par tous les mouvements de la t\u00eate, ses soubresauts, ses \u00e9lans, ses accablements. \u00ab on peut \u00e0 la rigueur\/ compter les trous\/ dans la densit\u00e9\/ les vides en vain\/ fixer des choses\/ au hasard \u2013 ce qui vient\/ c\u2019est un \u00e9cho de\/ ce qui s\u2019en va \u00bb.<\/p>\n<p>-Lu <em>L\u2019engendrement<\/em> de Lionel Bourg (Quidam \u00e9diteur, 10\u20ac). Je l\u2019avais d\u00e9couvert aux \u00e9ditions de l\u2019URDLA avec son beau texte sur Reyberolle, ai h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises devant son ouvrage sur Rousseau, la crois\u00e9e des errances puis nouvelle \u00e9motion de lecture au texte qu\u2019il a confi\u00e9 au dernier num\u00e9ro de la revue de Fran\u00e7ois-Marie Deyrolle, l\u2019Atelier contemporain. A la jonction d\u2019un Pierre Michon et d\u2019un Henri Calet, Lionel Bourg revient son sa vie, la figure du p\u00e8re, celle de la m\u00e8re surtout qu\u2019il accompagne jusqu\u2019\u00e0 sa mort nous faisant mesurer la complexit\u00e9 du rapport filial entre brutalit\u00e9 rurale, gout du livre, amour et distance. <\/p>\n<p>-Lu <em>le livre de l\u2019oubli<\/em> de Bernard No\u00ebl (\u00e9dition POL, 10\u20ac). C\u2019est un ensemble de notes \u00e9crites en 1979, publi\u00e9es ici pour la premi\u00e8re fois dans leur ensemble. Et l\u2019impression, comme souvent avec Bernard No\u00ebl, d\u2019aborder \u00e0 un ab\u00eeme, aux extr\u00e9mit\u00e9s de la pens\u00e9e. Quand on a trop souvent consid\u00e9r\u00e9 le socle de la m\u00e9moire, c\u2019est un mouvement salutaire que de puiser aux sources de l\u2019oubli. Autant la m\u00e9moire est connue et limit\u00e9e, autant l\u2019oubli est vaste, plein de promesses en m\u00eame temps qu\u2019il semble, comme ses trous noirs qui peuplent l\u2019immensit\u00e9 astrale qu\u2019il pourrait avaler notre langue.<\/p>\n<p>-Lu (ou relu) <em>Contre l&rsquo;obscur<\/em>, de Marcel Proust (\u00e9ditions La Nerthe, 7,5\u20ac). On y retrouve une s\u00e9rie d&rsquo;articles pr\u00e9figurant parfois le projet de la Recherche (notamment \u00ab\u00a0une journ\u00e9e de lecture\u00a0\u00bb avec le savoureux passage sur le t\u00e9l\u00e9phone). On y retrouve \u00e9galement, outre son \u00ab\u00a0contre l&rsquo;obscur\u00a0\u00bb, critique d&rsquo;une certaine litt\u00e9rature, sa belle lettre \u00e0 Rivi\u00e8re dans laquelle il t\u00e9moigne de son admiration pour Baudelaire. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On laisserait bien tout \u00e7a s\u2019emporter dans le mouvement et s\u2019oublier, peut-\u00eatre on le devrait. 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