{"id":6174,"date":"2013-10-20T17:34:42","date_gmt":"2013-10-20T16:34:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6174"},"modified":"2013-11-05T21:56:45","modified_gmt":"2013-11-05T20:56:45","slug":"le-mac-1er-etage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-mac-1er-etage\/","title":{"rendered":"Le Mac, 1er \u00e9tage"},"content":{"rendered":"<p>Qu\u2019il s\u2019agisse de narration et de ses formes les plus diverses et que depuis longtemps sur le papier on fr\u00e9quente des phrases d\u00e9pourvues de sujet ou de verbe, contre toute logique, des r\u00e9cits confondant les lieux et les temps, jouant de vides, de l\u2019espace de la page, de sous entendus et de r\u00e9f\u00e9rences. Et pourquoi alors ici on n\u2019y comprendrait rien ? <!--more--><br \/>\nSans doute qu\u2019il y a en mati\u00e8re d\u2019installation autant d\u2019effets de style, d\u2019opacit\u00e9s, d\u2019inconsistances, de choses qui tombent \u00e0 plat que l\u2019on en trouve en litt\u00e9rature, au th\u00e9\u00e2tre et ailleurs (tout ne fonctionne pas toujours, tout n\u2019est pas toujours n\u00e9cessaire et sans doute qu\u2019il en restera peu apr\u00e8s le passage du temps). Qu\u2019on se demande \u00e0 quoi il tient que des formes se laissent atteindre ou qu\u2019elles restent distantes, herm\u00e9tiques, r\u00e9solument \u00e9trang\u00e8res ; si c\u2019est seulement en soi l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 tourner son esprit, \u00e0 \u00e9pouser ces formes, manque de r\u00e9f\u00e9rences ou confusion, l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des \u0153uvres elles-m\u00eames ? Bien s\u00fbr, se dire aussi qu\u2019il y a des choses qui \u00e9chappent, que c\u2019est normal au fond de ne pas toujours.<br \/>\nPeut-\u00eatre se questionner sur jusqu\u2019o\u00f9 on tient, ce que l\u2019on est capable d\u2019accepter d\u2019\u00e9cart\u00e8lement dans la forme, comme \u00e9loignement de la phrase ordinaire, commune qui semble livrer naturellement son sens, par ce que \u00e7a nous retient encore, que quelque chose passe. Mesurer aussi en quoi nous d\u00e9route l\u2019\u00e9quivoque, le plurivoque, l\u2019instable ou le mal \u00e9tablit. Et pourquoi.<br \/>\nProbablement que Bergounioux dirait mieux que je ne le pourrais le cheminement des choses de l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la langue, la maturit\u00e9 du langage \u00e9crit quand il devient un outil permettant toutes les audaces de la pens\u00e9e et \u00e9claire comme une r\u00e9v\u00e9lation l\u2019exp\u00e9rience elle-m\u00eame et ce en quoi elle peut t\u00e9moigner de notre rapport au monde. Mais sans doute, cet aspect-l\u00e0 occulte-t-il ce en quoi la langue peut \u00eatre prof\u00e9ration. Et comment aborder alors \u00e0 ces expressions aux fronti\u00e8res de la langue si ce n\u2019est de mani\u00e8re alors radicalement personnelle, intuitive, subjective en somme ? Que nous reste-t-il de jugement ?<br \/>\nC\u2019est la teneur des questions que je me faisais ou \u00e0 peu pr\u00e8s entre la visite des expositions de la Sucri\u00e8re et celles du Mus\u00e9e d\u2019Art Contemporain, et je n\u2019en avais pas fini de d\u00e9battre entre la pr\u00e9\u00e9minence absolue du langage raisonn\u00e9 qui seul permet d\u2019objectiver une r\u00e9alit\u00e9 qui sans quoi n\u2019aborderait jamais dans toute sa clart\u00e9 aux rivages de la conscience et une r\u00e9alit\u00e9 toute physique, instinctive ou sensible, po\u00e9tique qui s\u2019en distinguerait que se laissaient d\u00e9j\u00e0 deviner derri\u00e8re la sculpture de briques de Per Kirkeby les portes du mus\u00e9e et ses labyrinthes.<br \/>\nPremier \u00e9tage, c\u2019est l\u2019installation sonore d\u2019Hannah Weinberger (1988) qui se donne \u00e0 voir, \u00e0 \u00e9couter en premier lieu. Bande son diffusant des boucles sonores, une sorte de flux, d\u2019ambiance un peu ind\u00e9termin\u00e9e. J\u2019ai pens\u00e9 aux installations sonores de Dominique Petitgand. On pense un peu \u00e0 un g\u00e9n\u00e9rique qui introduit l\u2019exposition comme on initie une histoire. Un geste comme celui d\u2019Ulla Van Brandenburg qui tendait en travers de la Sucri\u00e8re lors de l\u2019\u00e9dition pr\u00e9c\u00e9dente des rideaux comme au theatre annon\u00e7ant la fiction \u00e0 venir.<br \/>\nEnsuite, un alignement de photographies alt\u00e9r\u00e9es montre une s\u00e9quence \u00e9voquant les fameux jeux olympiques de Mexico, en 1968. Glenn Kaino (1972) \u00e9voque ici le geste historique de Tommie Smith dont il reprend, par la figure d\u2019un podium dor\u00e9 la lutte pour l\u2019\u00e9mancipation. Je ne parviens pas \u00e0 \u00eatre convaincu. Je me rends compte que le pendant tragique \u00e0 la perte absolue de sens en art est l\u2019\u00e9vidence de ce qui est dit, que l\u2019\u0153uvre ne fasse que dire une chose que bien souvent on sait d\u00e9j\u00e0 alors que l\u2019on aurait voulu peut-\u00eatre qu\u2019elle suscite d\u2019aventureux cheminements de pens\u00e9e, d\u2019\u00e9motions, de sensations.<br \/>\nContinuant de d\u00e9ambuler, je d\u00e9couvre l\u2019environnement d\u2019Helen Marten (1985), \u00e0 la fois \u00e9nigmatique dans ce qu\u2019il met en narration et \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique un peu illustrative affirm\u00e9e. Quelque chose d\u2019assez sophistiqu\u00e9, presque mani\u00e9riste m\u00ealant s\u00e9rigraphie, impression murale, sculpture, objets lesquels semblent dialoguer sans pour autant livrer une s\u00e9quence claire. Un jeu de collages.<br \/>\nDerri\u00e8re la cloison, Patricia Lennox-Boyd (1980) dispose le long des murs une structure de m\u00e9tal et r\u00e9sine semblable \u00e0 celles qui soutiennent les r\u00e9seaux \u00e9lectriques dans les faux plafonds sur laquelle sont fix\u00e9es dans une esth\u00e9tique brutaliste quelques photographies en gros plan et cam\u00e9ra subjective de l\u2019artiste cuisinant des \u0153ufs. Quelque chose qui formellement me s\u00e9duit assez m\u00eame si la mise en sc\u00e8ne sonne un peu trop factice, jou\u00e9e. Du mal \u00e0 relier le fond et la forme, comme s\u2019il y avait l\u00e0 quelque chose d\u2019arbitraire. De l\u2019esth\u00e9tisme pur.<br \/>\nC\u2019est au Palais de Tokyo, je crois, que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 pu voir la vid\u00e9o de Lili Reynaud-Dewar (1975) visible sur plusieurs \u00e9crans dans deux vastes espaces et accompagn\u00e9e des d\u00e9cors de la performance film\u00e9e, lit et bassines remuant une encre noire qui fait \u00e9cho au grimage de l\u2019artiste dansant nue \u00e0 la mani\u00e8re de Jos\u00e9phine Baker. L\u2019installation fait un peu penser \u00e0 certaines choses de Louise Bourgeois, l\u2019\u00e9paisseur sensible ou le pathos en moins. Mais pourquoi donc ces motifs de citrons sur le cadre de lit? Des laies de papier-peint aux motifs de fruits et de fleurs, d\u00e9color\u00e9es en partie basse contribuent \u00e0 donner une ambiance singuli\u00e8re \u00e0 ces pi\u00e8ces, quelque chose d\u2019\u00e0 la fois intimiste et oppressant. Je ne saisis pas tout, essaie en vain de faire des liens entre les choses : pourquoi ces panneaux aux tapisseries fleuries d\u00e9teintes ? Pourquoi ce lit ? Qu\u2019est-ce que cela dit vraiment de l\u2019histoire de Baker, de celle de Reynaud-Dewar? De la mienne?<br \/>\nEn ab\u00eeme, d\u2019autres motifs muraux qui font de loin penser \u00e0 certains motifs n\u00e9o pop des ann\u00e9es 80, de ceux qui ne d\u00e9pareilleraient pas avec un mobilier sign\u00e9 Ettore Sotsas annoncent le travail de Robert Gober (1954). Outres les dessins de routes se r\u00e9p\u00e9tant sur le papier peint, Rober Gober pr\u00e9sente plusieurs maquettes de maisons r\u00e9alis\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 la fois sommaire et minutieuse et dont la famili\u00e8re \u00e9tranget\u00e9 fascine. On s\u2019\u00e9tonne d\u2019abord d\u2019\u00eatre retenu par ce genre de choses ordinaires et puis quelque chose agit sourdement comme le ferait un cr\u00e2ne dont on contemplerait longuement et distraitement les orbites creuses avant que quelque chose nous perce soudainement, qui nous concerne. Malheureusement, cette salle \u00e9tant une des rares \u00e0 \u00eatre interdite de photo, les souvenirs qu\u2019il me reste des petites peintures et dessins qui accompagnent la maquette d\u2019une \u00e9glise ne me permettent pas de me refigurer l\u2019ensemble de ces signes se faisant \u00e9cho. Ne m\u2019en reste qu\u2019un charme intrigant. Cette simplicit\u00e9 charg\u00e9e qui contraste \u00e0 la surabondance confuse de signes sera une des choses qui me marqueront le plus au cours de mes visites. Comme dans l\u2019installation de Lili Reynaud-Dewar, Robert Gober m\u00eale ici espace intime et espace collectif ou public. Les maisons ordinaires qui se suivent sur les bords des routes dans les quartiers r\u00e9sidentiels ont leur forme, leur histoire, comme chaque \u00eatre sa part de secrets, y compris pour lui-m\u00eame. Lorsque l\u2019on y regarde de pr\u00e8s, on distinguee sur un des murs int\u00e9rieurs de la maquette la meme tapisserie que celle que l\u2019on peut observer dans la pi\u00e8ce o\u00f9 l\u2019on se trouve et on a le sentiment de se trouver dans une t\u00eate. Ces maisons sont un espace de projection, un epens\u00e9e en exil.<br \/>\nPlus loin encore, Takao Minami (1976) pr\u00e9sente un montage vid\u00e9o fait de surimpressions tresse et m\u00eale des moments, des images, esquissant des pistes narratives possibles. Quelque chose dont l\u2019esth\u00e9tique, curieusement, \u00e9voque les premi\u00e8res exp\u00e9rimentations num\u00e9riques des ann\u00e9es 80.<br \/>\nIl s\u2019agit encore de montage et de superpositions dans le travail d\u2019Antoine Catala (1975). Des dispositifs techniques entre bricolage et nouvelles technologies donnent naissance \u00e0 des vid\u00e9o-sculptures qui invitent dans une sorte de fabrique de la fiction. On se met \u00e0 r\u00eaver de choses plus \u00e9loquentes, d\u2019un v\u00e9ritable environnement de chim\u00e8res en instance, comme tout droit sorties des studios de Michel Gondry, rejouant de mani\u00e8re d\u00e9risoire la phrase introductrice des contes de f\u00e9es : \u00ab Il (ou \u00eele) \u00e9tait (l)une fois \u00bb\u2026 mais ce n\u2019est qu\u2019un rebus, une blague l\u00e9g\u00e8re.<br \/>\nLa salle suivante \u00e9voquerait aussi quelque personnage fantastique frayant dans les abysses des r\u00eaves si on le voulait, mais ce ne sont que des emm\u00ealements de tissus mont\u00e9s comme des peluches chevauchant en une vision baroque enfantine une sorte de char fait de chevaux de bois. On pense \u00e0 Annette Messager, le grotesque en moins et \u00e0 tous ces travaux de couture qu\u2019on a crois\u00e9 dans les ateliers de Beaux-arts, m\u00ealant comme le font souvent les japonaises un c\u00f4t\u00e9 enfantin, douillet, kawa\u00ef \u00e0 des cauchemars de for\u00eats s\u2019animant, de serpents et de sexes. Lorsque Sophie met son uniforme de bonne, le motif simple devient une robe victorienne qui se transforme en costume de super-h\u00e9ros \u00bb : Il faut lire le cartel pour apprendre que Mary Sibande (1982) raconte l\u2019histoire d\u2019un personnage nomm\u00e9 Sophie dont elle met en sc\u00e8ne la vie imaginaire dans ses installations. Et qu\u2019il est question ici d\u2019apartheid. Manque un peu d\u2019\u00e9paisseur plastique.<br \/>\nA c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9tudiants visitant en groupe les expositions, men\u00e9s par une m\u00e9diatrice, je me suis pos\u00e9 par terre, pas m\u00e9content de reposer mes jambes devant la vid\u00e9o d\u2019Hiraki Sawa (1977), sorte de crayonn\u00e9 noir et blanc au grain prononc\u00e9 juxtaposant des plans o\u00f9 se distinguent un main, une forme claire circulaire faisant penser \u00e0 la lune, puis un homme dans une pi\u00e8ce effa\u00e7ant \u00e0 la gomme un dessin similaire. Les images se succ\u00e8dent, pareilles aux s\u00e9quences \u00e9nigmatiques d\u2019un r\u00eave que j\u2019h\u00e9site \u00e0 interpr\u00e9ter comme la mise en sc\u00e8ne d\u2019une disparition et le vertige qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re. Une bande son psalmodie quelques paroles en anglais, des bribes de dialogue entre le personnage et la lune o\u00f9 il est question de vide, de doute. Quelque chose de lent et d\u2019hypnotique invite \u00e0 s\u2019apaiser. Ou bien est-ce l\u2019obscurit\u00e9, la fatigue. Les \u00e9tudiants sont partis discuter dans le couloir, j\u2019attrape mon sac et me dirige vers le deuxi\u00e8me \u00e9tage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019il s\u2019agisse de narration et de ses formes les plus diverses et que depuis longtemps sur le papier on fr\u00e9quente des phrases d\u00e9pourvues de sujet ou de verbe, contre toute logique, des r\u00e9cits confondant les lieux et les temps, jouant de vides, de l\u2019espace de la page, de sous entendus et de r\u00e9f\u00e9rences. 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