{"id":6177,"date":"2013-10-23T11:03:21","date_gmt":"2013-10-23T10:03:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6177"},"modified":"2013-11-03T10:30:22","modified_gmt":"2013-11-03T09:30:22","slug":"le-mac-entracte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-mac-entracte\/","title":{"rendered":"Le Mac, entracte (l&rsquo;obscur)"},"content":{"rendered":"<p>Mais c\u2019est comme \u00e7a que je m\u2019en suis rendu \u00e0 penser un peu aux obscurit\u00e9s, tentant de distinguer si cela est possible entre les n\u00e9cessaires et les superf\u00e9tatoires, les contingentes et les forc\u00e9es, ambitionnant de distinguer dans les noirs, si je puis dire, ceux qui l\u2019\u00e9taient par absence de lumi\u00e8re et ceux qui l\u2019\u00e9taient pas occultation ou n\u00e9gligence.<!--more--> Non pas que je me sois fait une obsession de mon manque d\u2019adh\u00e9sion \u00e0 ce que je voyais mis en sc\u00e8ne dans ces expositions, qui n\u2019\u00e9tait apr\u00e8s tout qu\u2019une affaire de go\u00fbt, ni encore que mon incompr\u00e9hension de certains projets m\u2019ait poursuivi avec un acharnement sans r\u00e9pit, mais il s\u2019est trouv\u00e9 que je suis tomb\u00e9 au m\u00eame moment sur <a href=\"http:\/\/www.fibrillations.net\/La-necessaire-illisibilite\">un article<\/a> de Jean-Marc Undriener traitant de la question et de la \u00ab n\u00e9cessaire illisibilit\u00e9 du po\u00e8me \u00bb. Vaste et r\u00e9curent probl\u00e8me, donc.<\/p>\n<p>Celle-ci nous avait d\u2019ailleurs effleur\u00e9s lors d\u2019une rencontre \u00e0 la librairie lyonnaise Point d\u2019Encrage \u00e9voquant le probl\u00e8me du sens, sa n\u00e9cessit\u00e9 comme la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un message. Epineux d\u00e9bat qui fabrique des chapelles et entraine \u00e0 jouer sur les mots et dont j\u2019ai cherch\u00e9 succinctement \u00e0 d\u00e9finir un \u00e9quivalent du c\u00f4t\u00e9 des arts visuels. Qu\u2019est-ce que le sens ? N\u2019y a-t-il pas n\u00e9cessairement un sens \u00e0 chaque chose si celui-ci nait du regard qu\u2019un t\u00e9moin pose dessus et de tout ce qu\u2019il draine par-derri\u00e8re lui ? On pourrait prendre n\u2019importe quel objet, mettons un morceau de brique ramass\u00e9 au sol et dire \u00ab \u00e7a me parle \u00bb. Parce qu\u2019effectivement, interpr\u00e9ter les choses, les relier \u00e0 notre existence, \u00e0 notre exp\u00e9rience est la seule fa\u00e7on que l\u2019on a trouv\u00e9 d\u2019aborder au monde. Toujours la m\u00eame chose : on cherche \u00e0 poser un nom, \u00e0 convoquer ce \u00e0 quoi \u00e7a fait \u00e9cho en soi, puis on plonge dans une analyse plus fine. Chaque objet \u00e9prouve notre capacit\u00e9 \u00e0 le lire, \u00e0 l\u2019appr\u00e9cier, notre intelligence et notre sensibilit\u00e9. Notre silence n\u2019est d\u00fb qu\u2019\u00e0 nous-m\u00eames, nos bornes, pas \u00e0 ce qu\u2019offre le monde.<\/p>\n<p>Avanc\u00e9 ceci, je sens bien les objections : trop facile ! On peut cr\u00e9er \u00e0 peu de frais si c\u2019est effectivement celui qui regarde qui fait l\u2019\u0153uvre. Le retournement est n\u00e9anmoins fascinant, et ceux qui envisageaient il y a quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es un art qui se confondrait avec la vie m\u00eame ne voyaient pas autrement une dissolution du geste artistique dans une mani\u00e8re d\u2019attention g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 tous les objets, faisant que l\u2019art se trouverait justement nulle part et tout \u00e0 la fois partout. Ainsi consid\u00e9r\u00e9, l\u2019artiste, s\u2019il en reste, ce cr\u00e9ateur de formes, ne ferait que mettre \u00e0 disposition des exp\u00e9riences suppl\u00e9mentaires sur lesquelles s\u2019exerceraient les sensibilit\u00e9s tout comme un paysage s\u2019\u00e9tend devant soi, disponible \u00e0 qui veut bien se laisser retenir et se donnant diff\u00e9remment \u00e0 chacun. On pourrait croire qu\u2019effectivement nous en sommes parvenu \u00e0 ce commerce-l\u00e0, l\u2019art s\u2019\u00e9tant plus ou moins fondu avec le divertissement pour envahir l\u2019espace m\u00e9diatique dans une surabondance de produits plus ou moins raffin\u00e9s, plus ou moins profonds, plus ou moins ressass\u00e9s et produits \u00e0 grande cadence. A chacun donc, dans ce grand abreuvoir, de d\u00e9cider de ce qu\u2019il appr\u00e9ciera furtivement comme simple stimulus visuel et de ce \u00e0 quoi il d\u00e9cidera d\u2019offrir un peu plus de temps, pressentant que quelque chose en lui appelle \u00e0 \u00eatre mis en mouvement et que peut se jouer alors le jeu des vases communicants.<br \/>\nSi en revanche on veut en rester \u00e0 une position singuli\u00e8re et quelque part traditionnelle, \u00e0 la distinction des \u0153uvres d\u2019art parmi l\u2019ensemble des productions visuelles, on en revient peu ou prou \u00e0 ce que mes amis po\u00e8tes d\u00e9signaient par \u00ab message \u00bb. Et c\u2019est l\u00e0 \u00e0 nouveau ouvrir un d\u00e9bat. Parler de message, c\u2019est affirmer que le po\u00e8me, l\u2019\u0153uvre sont l\u2019\u00e9nonciation de quelque chose, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019objet par lequel artiste et po\u00e8te ambitionnent de dire quelque chose. C\u2019est l\u00e0 affirmer que le po\u00e8me et l\u2019\u0153uvre enferment un sens qui s\u2019offre \u00e0 lire. On ne peut pas ne pas voir alors que toutes ces hypoth\u00e8ses ne font rien d\u2019autre que poser la question de l\u2019autorit\u00e9, la position de l\u2019auteur. Soit qu\u2019il s\u2019agisse donc de faire preuve pour le cr\u00e9ateur de peu d\u2019autorit\u00e9, envisageant qu\u2019il n\u2019est pas en position d\u2019affirmer davantage \u00e0 travers la forme qu\u2019il propose que ne le ferait le spectateur dans ses interpr\u00e9tations : ainsi le jeu se trouve renvers\u00e9 et s\u2019ouvre un vaste champ d\u2019interpr\u00e9tation, l\u2019\u0153uvre n\u2019\u00e9tant alors presque qu\u2019un terrain ou une initiatrice comme un beau paysage inspire po\u00e8tes et peintres. Soit l\u2019autorit\u00e9 est absolue, s\u00e9v\u00e8re et il s\u2019agit autant que possible de communiquer une \u00e9motion, une id\u00e9e, un trouble tout en sachant malgr\u00e9 tout, et parfois non sans d\u00e9sespoir, que personne ne percevra tout \u00e0 fait les m\u00eames choses. Il s\u2019agira pour l\u2019artiste d\u2019\u00eatre clair et d\u2019\u00e9viter les allusions trop particuli\u00e8res \u00e0 moins qu\u2019il ne juge d\u00e9j\u00e0 par anticipation de son auditoire et s\u2019exprime en fonction, choisissant ses effets comme il sait que ses semblables vont les recevoir. Du moins, l\u2019artiste a bien un but avou\u00e9. Ici s\u2019insinue la question de l\u2019obscur ou de l\u2019illisibilit\u00e9. Et je crois que c\u2019est chez Du Bouchet que j\u2019avais lu pour la premi\u00e8re fois il y a longtemps d\u00e9j\u00e0 cette difficult\u00e9 \u00e0 laquelle se heurtait le po\u00e8te lorsqu\u2019\u00e0 force de simplifier ou de pr\u00e9ciser, le po\u00e8me en devenait obscur, difficile d\u2019abord pour la plupart des lecteurs. Et selon Mallarm\u00e9, dont il est un des \u00e9pigones : \u00ab\u00a0tout discours trop clair, en po\u00e9sie, ment de deux fa\u00e7ons : par rapport \u00e0 l\u2019interlocuteur, en simulant une entente qui ne peut exister jamais, et par rapport \u00e0 l\u2019objet, en affectant d\u2019oublier l\u2019ombre qui nous la d\u00e9robe \u00bb. Undriener citant Emaz distingue alors cette \u00ab illisibilit\u00e9 par n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb due au travail du po\u00e8me (certaines choses sont si complexes, si t\u00e9nues, si difficiles \u00e0 exprimer) \u00e0 ce qu\u2019il met en jeu d\u2019une \u00ab illisibilit\u00e9 par vanit\u00e9 \u00bb qui ne serait qu\u2019un artifice formel. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser alors \u00e0 cet article de Proust \u00ab contre l\u2019obscur \u00bb (on peut le retrouver avec quelques autres, dont sa lettre \u00e0 Rivi\u00e8re sur Baudelaire dans la petite \u00e9dition de <a href=\"http:\/\/www.atheles.org\/lanerthe\">La Nerthe<\/a>, 7,5\u20ac). Et Proust commence par emprunter un jugement ordinaire, de ceux que je pouvais entendre cette semaine en visitant les espaces de la biennale d\u2019art contemporain : face \u00e0 la \u00ab jeune \u00e9cole \u00bb : \u00ab Moi j\u2019avoue que je ne comprends pas, il faut \u00eatre initi\u00e9\u2026 D\u2019ailleurs il n\u2019y a jamais eu plus de talent ; aujourd\u2019hui presque tout le monde a du talent \u00bb. Qu\u2019on lui r\u00e9ponde que tout ce qui est nouveau semble obscur par le fait m\u00eame que l\u2019on s\u2019y laisse surprendre et qu\u2019il ne s\u2019agit que de s\u2019y habituer comme \u00e0 quelque chose en avance sur son temps mais que l\u2019on reconnaitra bient\u00f4t comme \u00e9vidente, Proust n\u2019y voit qu\u2019un sophisme cachant pr\u00e9ciosit\u00e9s et fantaisies. Mais encore, il lui semble l\u00e0 d\u00e9celer une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre obscur afin de se distinguer. On pourrait retomber l\u00e0 sur les analyses sociologiques de Bourdieu sur le jugement de go\u00fbt et comme celui-ci effectivement discrimine et ent\u00e9rine des classes. L&rsquo;obscur serait un style. Le sujet est br\u00fblant, \u00e9minemment politique. Toute \u00e9motion \u00e9tant par nature cultiv\u00e9e et tout jugement de go\u00fbt marquant une diff\u00e9rence, ces formes qui s&rsquo;affirment en marge du sens commun ne sont-elles pas une mani\u00e8re insidieuse d&rsquo;exclure? (et l\u00e0 je ne suis pas tout \u00e0 fait d&rsquo;accord avec le jugement de Jean-Marc sur les ateliers d&rsquo;\u00e9criture qui sont \u00e0 mon sens une fa\u00e7on d&rsquo;armer la guerilla). Si j&rsquo;en dois cependant recentrer le sujet, \u00e0 en juger simplement, l\u00e0 encore il y a obscurit\u00e9 de langue et obscurit\u00e9 de fond. La troisi\u00e8me position, et la plus r\u00e9pandue, est celle interm\u00e9diaire qui consiste \u00e0 avancer les contours d\u2019un message tout en maintenant sa r\u00e9ception et son interpr\u00e9tation ouvertes (puisque l\u2019on ne sait jamais tout \u00e0 fait ce qui passe de nos intentions et que de toute fa\u00e7on, tout cela nous surpasse), esquissant des pistes tout en accueillant, beau joueur, les contradictions et les d\u00e9rives. Position pragmatique en un sens, attentive \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie des oeuvres dont celui qui les fait ne saisit pas forc\u00e9ment tout ce qu&rsquo;elle met en jeu de rapports, tout se qu&rsquo;elle tisse de liens. Il s\u2019agit souvent pour l\u2019artiste d\u2019affirmer des intentions vagues ou g\u00e9n\u00e9rales : \u00ab \u00e9voquer \u00bb les \u00ab probl\u00e8mes sociaux \u00bb, ou encore \u00ab la confusion qu\u2019il r\u00e8gne entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction \u00bb comme on peut le lire sur de nombreux cartels ou textes de pr\u00e9sentation. Une autorit\u00e9 flottante si l&rsquo;on veut. De l\u00e0 une certain agacement pour quelques uns, une incompr\u00e9hension pour d\u2019autres. Si l\u2019on voulait \u00eatre fix\u00e9, nous voil\u00e0 bien d\u00e9\u00e7u. Le temps des grandes prises de position avec leurs exc\u00e8s, leurs impasses, leurs revirements semble r\u00e9volu. Tellement d\u2019\u0153uvres ne semblent que nous informer ou mettre en jeu dans une confusion semblable \u00e0 celle du monde qu\u2019elles prennent pour mod\u00e8le ces informations dont nous sommes satur\u00e9s. Fr\u00e9quemment on regarde \u00e0 des mises en sc\u00e8nes dans lesquelles l\u2019artiste n\u2019a fait que pr\u00e9lever dans des images ordinaires glan\u00e9es sur Internet pour nous donner \u00e0 mesurer dans des assemblages sommaires avec un regard mi amus\u00e9 mi critique ce qu\u2019elles ont de kitch et d\u2019absurde. L&rsquo;artiste ne serait-il que notre double? L\u00e0 encore, cette figure de distinction semble pr\u00e8s de se dissoudre.<br \/>\nLa question de l\u2019illisibilit\u00e9 devient alors imbriqu\u00e9e \u00e0 celle de ce qui s\u2019\u00e9nonce. Si telle est notre perception du monde, si telle est la nature de notre rapport au monde, comment parler une autre langue que celle-ci, n\u00e9cessairement molle, n\u00e9cessairement confuse, sans direction, contradictoire qui se parle ici ? Mais alors, que nous apporte-t-elle sinon un \u00e9cho de ce que l\u2019on sait d\u00e9j\u00e0 ?<\/p>\n<p><em>Image : Jack Pierson (ennui) la vie continue, galerie Ropac, mars 2013.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mais c\u2019est comme \u00e7a que je m\u2019en suis rendu \u00e0 penser un peu aux obscurit\u00e9s, tentant de distinguer si cela est possible entre les n\u00e9cessaires et les superf\u00e9tatoires, les contingentes et les forc\u00e9es, ambitionnant de distinguer dans les noirs, si je puis dire, ceux qui l\u2019\u00e9taient par absence de lumi\u00e8re et ceux qui l\u2019\u00e9taient pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":6178,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6177","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6177","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6177"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6177\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6182,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6177\/revisions\/6182"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6178"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6177"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6177"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6177"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}