{"id":6202,"date":"2013-11-03T13:56:13","date_gmt":"2013-11-03T12:56:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=6202"},"modified":"2013-11-26T22:54:15","modified_gmt":"2013-11-26T21:54:15","slug":"or-jembarquais-le-soir-meme-pour-venise-par-le-train-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/or-jembarquais-le-soir-meme-pour-venise-par-le-train-de-nuit\/","title":{"rendered":"Or, j\u2019embarquais le soir m\u00eame pour Venise par le train de nuit."},"content":{"rendered":"<p><em>Quelques r\u00e9flexions \u00e0 partir des sculptures d&rsquo;Oriane D\u00e9chery<\/em><\/p>\n<p>Or, j\u2019embarquais le soir m\u00eame pour Venise par le train de nuit. J\u2019avais d\u2019abord roul\u00e9 de Carpentras \u00e0 Dijon, essuyant dans les alentours de Valence un d\u00e9luge de pluie opacifiant le paysage comme si j\u2019avais d\u00fb traverser la Temp\u00eate de neige de Turner, confondant le route et le reste en un frotti de nuances grises ponctu\u00e9es par les lumi\u00e8res rouges des v\u00e9hicules me pr\u00e9c\u00e9dant.<!--more--> La pluie drue contre la carrosserie \u00e9touffait compl\u00e8tement la radio et j\u2019aurais pu me croire un instant sujet \u00e0 une sorte de malaise, \u00e0 peu pr\u00e8s sourd, \u00e0 peu pr\u00e8s aveugle, crisp\u00e9 sur le volant, projet\u00e9 \u00e0 travers l\u2019espace et le temps.<br \/>\nUn peu plus t\u00f4t ou plus tard sur la route, j\u2019avais eu un regard pour les \u00e9oliennes que les reliefs font \u00e9merger au bout du regard avant de les perdre et les retrouver enfin toutes proches dans un dernier mouvement. M\u2019y \u00e9tait suspendu r\u00eaveusement tout en les laissant pivoter sur elles-m\u00eames, les unes glissant en retrait des autres en une chor\u00e9graphie tr\u00e8s sobre. Sans doute, je n\u2019y ai pas regard\u00e9 aussi longuement que je le crois, mais les rencontres pr\u00e9c\u00e9dentes s\u2019agr\u00e8gent  en un moment composite, artificiel qui distend l\u2019instant r\u00e9el comme un surcro\u00eet d\u2019attention semble parfois ralentir les objets que l\u2019on regarde \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un effet de cin\u00e9ma. J\u2019ai griffonn\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te quelques mots, appuy\u00e9 sur le plat du volant, tentant de remonter dans cette fascination pour leur po\u00e9sie singuli\u00e8re, dress\u00e9es, monumentales au milieu du ciel comme de grandes fleurs pures. Chaque fois, \u00e0 les croiser sur le bord des routes, les tourner dans l\u2019\u0153il \u00e0 la fen\u00eatre dans un trajet en train dont elles deviennent un moment sp\u00e9cial du voyage, on se laisse longuement aller \u00e0 la contemplation de leurs girations lentes. \u00ab Brasse les mouvements de l\u2019air \u00bb, \u00ab caresse l\u2019impalpable ambiant \u00bb, \u00ab vertige du temps \u00bb.<br \/>\nApr\u00e8s un interminable voyage, enfin assis sur le rebord du lit de la chambre que j\u2019avais r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 des Giardini, je fixais un instant le mur avec l\u2019impression de le voir s\u2019esquiver sur lui-m\u00eame dans un mouvement de coulisse. Me revenait avec retard, comme persiste un instant dans l\u2019\u0153il, tatou\u00e9e sous la paupi\u00e8re l\u2019empreinte d\u2019une lumi\u00e8re vive captur\u00e9e peu avant, mais dans tout le corps, ce m\u00e9lange d\u2019immobilit\u00e9 et de mouvement auquel j\u2019avais \u00e9t\u00e9 sujet dans ma couchette, les yeux tant\u00f4t ferm\u00e9s, tant\u00f4t rendus \u00e0 la veilleuse bleue qui trouait le plafond. Allong\u00e9 en repos bien que transport\u00e9 \u00e0 grande vitesse \u00e0 travers la nuit, sa dur\u00e9e et ses paysages, j\u2019avais plus ou moins r\u00eav\u00e9 de routes ou de d\u00e9rives, si bien qu\u2019au bord du lit, parvenu au terme du p\u00e9riple, je m\u2019en trouvais encore \u00e0 d\u00e9m\u00ealer des sensations contradictoires, tentant de les \u00e9quilibrer dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9placement, d\u2019une courbe.<br \/>\nCe sont ces sensations conjointes d\u2019immobilit\u00e9 et de vertige li\u00e9 aux grands espaces du temps, \u00e9voquant l\u2019\u00e9quilibre des astres qu\u2019appellent les pierres. J\u2019en avais observ\u00e9 plusieurs au matin dans l\u2019atelier d\u2019Oriane D\u00e9chery, constatant comme elles \u00e9taient singuli\u00e8rement pr\u00e9sentes dans ses assemblages. Morceau de tomette ancienne, de mosa\u00efque, bloc patin\u00e9, \u00e9clat de pl\u00e2tre ramen\u00e9 de Sarajevo, dalles laissant appara\u00eetre des rivi\u00e8res ou des pleurs dans leurs veines accompagn\u00e9s de bouquets de \u00ab mauvaises herbes \u00bb, de petites photographies noire et blanc cr\u00e9ant jusque dans son salon, dans sa salle \u00e0 manger de petits lieux qui accompagnent, comme j\u2019avais lu chez les peuples Inuit la pratique des Inuksuit, empilements de pierres adoptant forme humaine et dont la traduction litt\u00e9rale dit qu\u2019ils ont \u00ab la capacit\u00e9 d\u2019agir comme un \u00eatre humain \u00bb.<br \/>\nFragments d\u00e9pos\u00e9s t\u00e9moignant muettement des \u00e9v\u00e9nements qui les ont tourn\u00e9es, du temps dont elles ont \u00e9t\u00e9 les passagers, les pierres qui retiennent Oriane D\u00e9chery contribuent \u00e0 donner \u00e0 ces humbles installations une dimension particuli\u00e8re, une ampleur sensible qui d\u00e9passe l\u2019instant dans lequel elles se donnent \u00e0 voir comme l\u2019espace effectif qu\u2019elles occupent pour atteindre ce qu\u2019Hegel nomme <em>die grosse Zeitlichkeit<\/em>, \u00ab la grande temporalit\u00e9 \u00bb, \u00e9tendue vertigineuse conjointe des vastes espaces dont les \u00ab silences \u00e9ternels \u00bb, comme le notait Pascal, effraient parfois, \u00e9tirant la conscience jusqu\u2019\u00e0 son point de dissolution.<br \/>\nChaque \u00e9l\u00e9ment raconte son voyage, t\u00e9moigne et instaure dans un langage non verbal qui \u00e9pouse les sensations un d\u00e9placement, une exotique. Pareil \u00e0 ces pierres creuses dont Caillois \u00e9voque la liqueur primordiale qu\u2019elles contiennent, comme un passager du temps. Images, pierres, plantes, socle de circonstance s\u2019associent comme dans les cartes heuristiques des r\u00eaves pour former une sorte de paysage sensible ou de paysage mental. Des images glissent les unes sur les autres, caressantes, pareilles aux vagues sur un rivage, m\u00ealant leurs langues, fluides et min\u00e9rales.<br \/>\nOn aurait dit de petits autels, r\u00e9sum\u00e9s synth\u00e9tiques des vertiges qu\u2019offre le monde \u00e0 la conscience, des reliques m\u00e9morielles de sensations fugaces not\u00e9es en ces sculptures lapidaires, des formules semblables un peu \u00e0 ces cartes marines polyn\u00e9siennes tr\u00e8s anciennes appel\u00e9es Rebbelibs, Medosou ou Mattangs, faites de bois li\u00e9s et de coquillages que j\u2019avais vu une fois.<br \/>\nDe ces \u00e9quilibres apais\u00e9s j\u2019avais extrait le souvenir d\u2019une image de fouilles arch\u00e9ologiques montrant une coquille extraite de terre dans le site de Blombos, en Afrique du Sud. Par-dessus \u00e9tait pos\u00e9 un galet rond que l\u2019on sentait convenir au creux de la main et \u00e0 proximit\u00e9 quelques reliefs d\u2019ossements, une pierre noire tendre. Le commentaire disait les restes dans le fond du bivalve d\u2019ocre m\u00eal\u00e9e de poudre d\u2019os, le d\u00e9p\u00f4t sur les parois comme sur les bords d\u2019un verre dont le contenu s\u2019est \u00e9vapor\u00e9, la date de 80 000 ans <em>\u00ab before present \u00bb<\/em>. Un paysage l\u00e0-aussi, t\u00e9moignant des gestes anciens dans un atelier d\u2019images.<br \/>\nPar-dessus, immuable, le ciel. Celui-l\u00e0 dont les changements laissaient pr\u00e9dire les augures dans le cadre que tra\u00e7aient les oracles et qu\u2019ils nommaient <em>templum<\/em>. Ce ciel qui est sans doute le point de jonction entre l\u2019exp\u00e9rience qui est la notre aujourd\u2019hui et celle de nos lointains anc\u00eatres, couvrant tout et en travers duquel se fixe d\u2019une saison \u00e0 l\u2019autre les m\u00eames points lumineux. Ce ciel qu\u2019Oriane D\u00e9chery a photographi\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, retrouvant cette fascination intemporelle, comme tentant de lire dans l\u2019aveuglante \u00e9tendue, dans les cataractes souples quelque chose d\u2019insondable, de lointain et qui nous rejoint.<br \/>\nInvit\u00e9 derni\u00e8rement par un ami \u00e0 me repencher sur Proust, je suis retomb\u00e9 sur cette conf\u00e9rence que lui consacre Claude Simon. Une \u00ab causerie \u00bb dit-il, et qu\u2019il introduit par une longue citation de la Recherche. \u00ab Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Blabec, l\u2019id\u00e9e que j\u2019\u00e9tais sur la pointe extr\u00eame de la terre\u2026 \u00bb. Phrase en apparence anodine mais qui condense \u00e0 sa mani\u00e8re tout le mouvement du livre comme je m\u2019imagine pouvoir r\u00e9sumer le travail d\u2019Oriane D\u00e9chery \u00e0 ce que transporterait une de ces pierres.<br \/>\nChez Proust, le poisson d\u00e9pos\u00e9 dans l\u2019assiette du restaurant de Balbec \u00e9chappe au champ r\u00e9duit de l\u2019instant pr\u00e9sent (\u00ab au contraire des couteaux et des fourchettes \u00bb) pour \u00e9voquer les temps les plus recul\u00e9s des primitifs \u00ab Cimm\u00e9riens \u00bb et faire m\u00e9taphore de l\u2019ouvrage m\u00eame dans son architecture : le poisson comme \u00ab polychrome cath\u00e9drale de la mer \u00bb. L\u2019image est belle et dresse dans son ampleur l\u2019exploration ouvrag\u00e9e du temps v\u00e9cu. Moi, j\u2019\u00e9chafaude mentalement une cath\u00e9drale semblable reliant cet archipel de pierres et de signes travers\u00e9 le matin dans l\u2019atelier, pareil que l\u2019on lie les \u00e9toiles sur nos cartes du ciel ou qu\u2019on pourrait lier les pointes de chacune des feuilles que jettent autour d\u2019elles certaines plantes m\u00e9diterran\u00e9ennes. Les volumes qu\u2019installe Oriane D\u00e9chery sont un peu comme ce poisson transportant avec lui les rumeurs du temps et de l\u2019espace au milieu des objets ordinaires du pr\u00e9sent, lampe, cendrier, briquet, vase.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques r\u00e9flexions \u00e0 partir des sculptures d&rsquo;Oriane D\u00e9chery Or, j\u2019embarquais le soir m\u00eame pour Venise par le train de nuit. 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